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Tunisie : classes moyennes, les nouveaux pauvres

La place de la Victoire, à Tunis. © م ض/CC/Wikimedia Commons

« Forces vives de la nation » sous Bourguiba et Ben Ali, elles ont vu leur niveau de vie se détériorer gravement depuis la révolution. Et tirent désormais le diable par la queue.

«J’ai remplacé la viande par le poulet, et si les prix continuent de grimper, je deviendrai végétarienne », ironise Boutheina pour conjurer l’angoisse. Avec ses 900 dinars (environ 360 euros) mensuels, cette assistante de direction ne parvient plus à joindre les deux bouts. Pourtant, son niveau de rémunération la range dans la classe moyenne, qui représente le plus gros contingent des salariés tunisiens, lesquels ont longtemps eu le vent en poupe, avant de voir leur situation se détériorer progressivement après la révolution de 2011.

Mais cette frange de la population, que l’on situe un peu hâtivement et dans une logique pyramidale entre les classes populaires et celle des nantis, n’est pas, tant s’en faut, une entité économique et sociale homogène. « Cette appellation non contrôlée est davantage une catégorie fourre-tout ou un slogan politique qu’un concept socio-économique répondant à un minimum de rigueur scientifique », estime Baccar Gherib, historien de la pensée économique.

Diversité au sein de la « classe moyenne tunisienne »

Selon un rapport de la Banque africaine de développement (BAD) datant d’avril 2011, la classe moyenne composait alors 89,5 % de la population tunisienne. Une estimation contredite par un rapport du Pnud de 2012 qui évalue à 20 % le taux de pauvreté. Les institutions internationales s’accordent cependant à inclure dans cette catégorie les personnes dont le pouvoir d’achat se situe entre 8 et 20 dollars (entre 7 et 19 euros environ) par jour, soit une très large fourchette.

Aussi faut-il distinguer trois types de classe moyenne : la plus basse, celle dite vacillante, la moyenne intermédiaire et la moyenne supérieure. De manière plus concrète, jusqu’au soulèvement de 2011, l’État se référait pour la définir au nombre de ménages propriétaires d’un logement. Mais les bouleversements sociaux depuis 2011 ont rendu ces indicateurs et les conclusions que l’on pourrait en tirer complètement obsolètes.

« Je ne peux plus me permettre d’aller au restaurant et je pense aux factures avant d’acheter un manteau, confie Boutheina, qui, à huit ans de la retraite, voit son horizon s’assombrir. Avant, j’avais des rêves, je faisais des projets, maintenant, ce n’est plus possible. » De l’ordre de 850 dinars mensuels, le salaire brut moyen dans la fonction publique ne permet plus d’avoir un niveau de vie décent, a fortiori d’accéder au logement. Entre 2011 et 2015, les classes moyennes ont été particulièrement touchées par la crise économique et l’inflation galopante, au point de ne plus représenter, selon l’Institut national de la statistique (INS), que 67 % de la population.

« Une frange de la classe moyenne a migré vers la couche la plus démunie, et une autre fait partie désormais des nantis, lesquels sont qualifiés par plusieurs spécialistes de “riches de la révolution” », explique Tarek Ben Jazia, directeur général de l’Institut national de la consommation (INC). Lequel impute la fragmentation de la classe moyenne aux aléas de la vie, dont la perte d’emploi, à la baisse de 40 % du pouvoir d’achat et au chômage, qui impose aux familles la prise en charge d’enfants en âge de travailler.

Malgré mon statut de fonctionnaire, je risquais de ne pas percevoir mon salaire.

« Avec 1 000 dinars de revenu mensuel, je suis considéré comme un privilégié, alors que, le 10 du mois, je n’ai plus un rond et je m’en remets à la bienveillance de mon banquier », assure Ahmed, cadre administratif au ministère de la Santé, qui accuse les différents gouvernements depuis 2011 de ne pas avoir su mettre un frein à l’inflation, de ne pas avoir lutté contre les intermédiaires qui se remplissent les poches, d’avoir laissé le dinar se déprécier, d’avoir mis à mal les finances publiques et de n’avoir pas prévu une augmentation par paliers des prix de l’eau, de l’électricité et du gaz.

« On m’aurait dit que, malgré mon statut de fonctionnaire, je risquais de ne pas percevoir mon salaire, je n’y aurais pas cru. Aujourd’hui, c’est ma crainte. Et je n’ai pas d’argent de côté. Quelle sera ma retraite ? Je n’en dors plus », s’alarme Ahmed, qui se souvient avec angoisse des Grecs faisant la queue devant des distributeurs de billets.

Comme lui, 53 % des Tunisiens ne parviennent plus à épargner, si bien que le taux d’épargne national est passé de 22,6 % en 2010 à 13 % en 2015. Les autres parviennent tant bien que mal à économiser de petites sommes qu’ils destinent aux coups durs, mais tous ont la hantise de basculer dans la pauvreté.

Emprunts et cumul d’activités

Crise économique ou pas, il faut bien vivre, et le recours à l’emprunt reste la seule parade. « On dit des Tunisiens qu’ils vivent au-dessus de leurs moyens, encore faut-il qu’ils en aient », raille Boutheina, qui préfère vivre chichement plutôt qu’aux crochets de sa banque. Depuis janvier 2011, l’endettement des ménages a augmenté de 261,2 %, pour atteindre un global de 17 600 millions de dinars enregistrés par les établissements financiers en 2015. Beaucoup n’ont pas cette possibilité.

Hassen, ancien saisonnier qui croyait avoir pris sa revanche sur la précarité en décrochant un poste d’ouvrier spécialisé dans une usine de chaussures offshore, ne gagne que 500 dinars par mois. « Difficile de regarder ses enfants en face quand on ne peut leur assurer un minimum et qu’on n’a aucune garantie à présenter à un banquier. J’emprunte à des amis, à des proches, tout en sachant que je vais avoir du mal à les rembourser », se désespère ce père de famille.

Pour s’en sortir, restent la débrouille et les emplois d’appoint. Bon nombre d’agents de l’État n’hésitent pas à avoir une autre activité. Ses collègues racontent comment Hichem, architecte dans une officine d’aménagement territorial, travaille au vu de tous pour son propre compte sous le couvert d’une patente au nom de son épouse. Il contrevient à la loi mais préfère assurer ses arrières, tout comme Mounir, un ouvrier qui, en fin de semaine, se mue en jardinier, maçon et homme à tout faire.

Les femmes ne sont pas en reste et déploient surtout des talents de commerçantes. Elles vendent via les réseaux sociaux ou sur leur lieu de travail aussi bien des pâtisseries traditionnelles faites maison que des objets divers et des vêtements venus de Turquie ou des pays du Golfe. « J’ai fait des ménages, j’ai vendu du miel et des colifichets. Il n’y a pas de quoi avoir honte tant qu’on ne vole personne », se défend Jazia, une prospectrice en assurance.

Ces pratiques se développent de plus en plus et remplissent, au passage, les tiroirs-caisses des promoteurs de vente à domicile. « Je gagne plus en distribuant des produits cosmétiques qu’avec mon job d’assistante de direction », soupire Amel. Le travail au noir et les activités informelles révèlent paradoxalement un certain esprit entrepreneurial mais expliquent aussi l’évasion fiscale, que le gouvernement est décidé à terrasser.

La loi de finances 2017 a ainsi provoqué un tollé, car « elle sanctionne les citoyens en prélevant les impôts sur des salaires purement alimentaires et sur les retraites », déplore Badis Bahri, vice-président de la Chambre nationale des conseillers fiscaux. « Ce projet de loi est inique, et nous comptons sur les syndicats pour nous défendre », s’insurge Ahmed, qui aurait préféré que l’État remplisse ses caisses en traquant la corruption qui sévit dans l’administration.

« C’est le seul moyen qu’ont trouvé certains pour boucler leurs fins de mois », dit-il, craignant l’impact des mesures d’austérité sur les salariés. L’hiver sera rude, prévient Sami Tahri, secrétaire général adjoint de l’Union générale tunisienne du travail (UGTT), qui prévoit des grèves et des sit-in si le gouvernement maintient le gel des majorations salariales. Une escalade qui en dit long sur la peur de l’avenir, la perte de confiance et le désarroi des classes moyennes.


Aux origines d’une stratification

À l’indépendance, Bourguiba a puisé dans le vivier des diplômés pour étoffer les rangs d’une fonction publique tenue jusque-là par les autorités coloniales. Il crée alors un socle social à l’aune du mérite. Mais parler de classes sociales aurait été en contradiction avec un discours politique axé sur l’unité et l’homogénéité du peuple. Comme le souligne Chedly Ayari, actuel gouverneur de la Banque centrale de Tunisie (BCT), « Bourguiba évoquait les forces vives de la nation » pour contourner la problématique.

Pourtant, l’âge d’or du libéralisme économique et de l’industrialisation impulsés au début des années 1970 a conforté l’existence d’un ascenseur social et créé une stratification de la classe moyenne : aux fonctionnaires et assimilés se sont ajoutés des patrons de PME dans une tranche haute, et une cohorte d’ouvriers qualifiés dans une couche basse.

Greffées sur cette dynamique, les politiques économiques et sociales du régime Ben Ali pensaient tirer avantage d’une classe dite moyenne fortement consumériste, érigée comme un symbole de réussite et un rempart contre les élites intellectuelles et l’obscurantisme. Grave erreur d’évaluation.

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