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États-Unis - Afrique : ce qui va changer avec Donald Trump au pouvoir

Donald Trump lors d'un discours à San Jose (Californie, États-Unis), le 2 juin 2016. © Jae C. Hong/AP/Sipa

«Groggy », dit l’un. « Choqué », dit l’autre… Le matin du 9 novembre, en apprenant la victoire de Donald Trump, plusieurs ministres africains avouent s’être levés avec la « gueule de bois ».

Mais, une fois la stupeur passée, l’heure est à l’examen le plus clinique possible des changements à venir dans la politique africaine des États-Unis.

Démocratie et droits de l’homme

« L’Afrique n’a pas besoin d’hommes forts mais d’institutions fortes », disait Barack Obama en juillet 2009 à Accra. Au vu de la fascination que le « tsar russe » Vladimir Poutine exerce sur Donald Trump, on peut penser que le nouveau président des États-Unis va prendre le contre-pied d’Obama et privilégier les « hommes forts » du continent.

En tout cas, c’est le pari de ces derniers. Dès le matin du 9 novembre, le Burundais Pierre Nkurunziza, le Rwandais Paul Kagame et le Congolais Joseph Kabila ont salué la victoire du milliardaire avec le même enthousiasme.

Pour ces dirigeants africains et pour beaucoup d’autres, l’arrivée de ce républicain à la Maison Blanche signe la fin des discours très corrosifs des démocrates Barack Obama et Hillary Clinton contre « ces chefs qui s’accrochent au pouvoir à tout prix ». Fini « Hillary la donneuse de leçons ». L’espoir de ces dirigeants, c’est qu’avec Trump Washington ne fera plus d’ingérence et les laissera modifier leurs constitutions à leur gré.

Mais, dans le camp républicain, la non-ingérence ne fait pas l’unanimité. En juin, quand Barack Obama a voulu adopter des sanctions ciblées contre certains dignitaires du régime de Kinshasa, plusieurs parlementaires républicains ont approuvé. Parmi eux, l’influent Ed Royce, qui préside la commission des Affaires étrangères à la Chambre des représentants. En septembre, après l’annonce de la réélection d’Ali Bongo Ondimba au Gabon, le même Ed Royce a plaidé pour un recomptage des voix.

« L’administration Obama devrait se joindre à nos alliés français pour demander un nouveau dépouillement », a-t-il lancé. Pronostic de Herman Cohen, qui fut sous-secrétaire d’État aux Affaires africaines de George H. Bush, entre 1989 et 1993 : « D’après mes sources, Barack Obama, avant son départ de la Maison Blanche, va infliger de nouvelles sanctions à des personnalités congolaises avec l’accord du Congrès. »

Ingérence démocratique ou non, après le 20 janvier 2017, il est probable que, dans sa politique de rigueur budgétaire, la nouvelle administration Trump sera moins généreuse à l’égard de la société civile africaine. Au Mali, l’opposant Tiébilé Dramé se console en disant : « Ceux qui croient que l’élection de Donald Trump va ouvrir une période noire se trompent. Les Américains n’ont pas à mener le combat de la démocratie à notre place. C’est aux Africains de se donner la main. »

Lutte antiterroriste

Donald Trump sera-t-il aussi non interventionniste sur le terrain sécuritaire ? « Non, prédit Herman Cohen. Il va continuer la politique d’Obama contre les jihadistes du Sahel, et l’état-major de l’armée américaine va lui recommander de poursuivre le partenariat stratégique avec la France. »

L’administration Trump devrait maintenir les quelque 5 000 militaires américains déployés très discrètement au sud du Sahara dans une douzaine de bases, de la Mauritanie aux Seychelles, en passant par le Burkina Faso, le Niger, l’Éthiopie et, bien entendu, Djibouti, le principal point d’appui de l’Africom.

« De toute façon, dans la lutte contre le terrorisme, les Américains sont loin d’être aussi engagés que la France et, hormis dans la formation de nos forces, ils font le service minimum, lâche un membre de l’état-major des armées du Niger. Ils n’ont toujours pas armé leurs drones et ne sont pas très actifs dans le partage de renseignement et l’action de terrain. Nous ne perdrons rien car ils ne faisaient rien. »

Libre-échange

Parce que le protectionnisme a été au cœur de sa campagne, le président Trump va certainement vouloir réexaminer les termes de l’Agoa, la loi sur la croissance et les opportunités de développement en Afrique – une initiative lancée en mai 2000 par un certain Bill Clinton. Grâce à cette loi, un certain nombre de produits africains sont exemptés de droits de douane à leur arrivée sur le marché américain.

Les produits américains sont, eux, toujours taxés à leur arrivée sur le marché africain. Dans une étude publiée en avril 2015, le Congrès a remarqué que les accords commerciaux entre l’UE et l’Afrique garantissaient des avantages tarifaires réciproques, d’où « un désavantage concurrentiel pour les entreprises américaines vis-à-vis de leurs concurrentes européennes ». De façon générale, l’administration Trump va privilégier les accords bilatéraux – entre les États-Unis et chaque pays partenaire – au détriment des accords multilatéraux.

Le candidat Trump a annoncé qu’il ferait des coupes claires dans l’aide au développement

Aide au développement

Grâce à l’Usaid et au Millennium Challenge Corporation (MCC), un organisme public créé par George W. Bush en janvier 2004, les États-Unis sont devenus le premier pays donateur en Afrique. Avec 31 milliards de dollars (28 milliards d’euros) accordés aux pays pauvres en 2015, ils devancent largement le Royaume-Uni, l’Allemagne, le Japon et la France.

Or le candidat Trump a annoncé qu’il ferait des coupes claires dans l’aide au développement, sans plus de précision. En Afrique, l’inquiétude est palpable. « La Côte d’Ivoire est éligible au MCC depuis deux ans, et nous espérons, au vu des premières déclarations de Donald Trump après son élection, que cette coopération avec l’Afrique va se poursuivre », déclare Albert Toikeusse Mabri, le ministre ivoirien des Affaires étrangères.

« Le Niger vient d’être élu au MCC, avec l’approbation du Congrès des États-Unis. Je pense que celui-ci va être conséquent avec lui-même », espère Mohamed Bazoum, le ministre nigérien de l’Intérieur et de la Sécurité publique.

Prédiction du diplomate américain Herman Cohen, qui est proche des républicains : « Le MCC est très populaire au sein du Parti républicain, car il a été lancé par George W. Bush. Je crois que les élus républicains, majoritaires au Congrès, vont encourager Trump à poursuivre ce programme en l’honneur de son initiateur. »

Immigration

En 2000, 880 000 personnes nées en Afrique résidaient aux États-Unis. Elles étaient 1,8 million en 2013. Et, aujourd’hui, la plupart des personnes qui entrent aux États-Unis grâce aux divers programmes de visas sont des Africains.

Pendant sa campagne, Donald Trump a annoncé que les conditions de délivrance de visas seraient durcies. Le flux risque donc de se réduire sérieusement. En 2015, les transferts de fonds entre les immigrés installés aux États-Unis et leurs familles restées en Afrique se sont élevés à 35 milliards de dollars.

Les « Africains » de Trump

En politique étrangère, Donald Trump s’appuiera sur Newt Gingrich, 73 ans, l’un des quatre mousquetaires de sa campagne victorieuse. L’ancien speaker de la Chambre des représentants, qui avait failli faire destituer Bill Clinton lors de ses frasques avec Monica Lewinsky, est pressenti comme secrétaire d’État dans la future administration.

Passionné d’histoire, cet ancien étudiant de l’université Tulane, à la Nouvelle-Orléans, a fait une thèse sur la politique éducative au Congo belge entre 1945 et 1960. Pour effectuer ses recherches, il avait passé six mois à Bruxelles en 1969-1970.

Autre conseiller possible, le neurochirurgien Ben Carson, 65 ans, qui a tenté un moment de se présenter à la primaire du Parti républicain sur une ligne ultraconservatrice. Africain-Américain et très anti-Obama, il soutient le candidat Trump depuis mars dernier.


Walid Phares le phobique

«Titulaire d’un doctorat, conseiller à la Chambre des représentants, expert en contre-terrorisme » : c’est en ces termes que le candidat Trump avait présenté, en mars, l’un de ses plus proches conseillers en politique étrangère. Peu après, Walid Phares justifiait son ralliement au turbulent milliardaire par « le double défi que posent l’État islamique et un Iran légitimé qui garde ses ambitions nucléaires », assurant que son champion allait « secouer l’establishment diplomatico-politique ».

Une approche qui, chez ce Libanais maronite de 58 ans, trahit une véritable phobie de l’islam. Durant la guerre qui déchire son pays d’origine (1975-1990), il fait ses classes au sein des Forces libanaises, la plus puissante des milices chrétiennes. Conseiller de leur chef, Samir Geagea, il enseigne, en tant qu’idéologue du mouvement, que lesdites milices sont à l’avant-garde de la guerre qui se joue entre l’islam et l’Occident. Quand, en 1990, la paix syrienne à laquelle il s’oppose menace sa sécurité, il fuit aux États-Unis et se reconvertit en universitaire. La hantise du jihad transparaît dans toutes ses analyses, et les attentats du 11 Septembre font de lui un conférencier très prisé. Conseiller de l’ultraconservateur Tea Party, puis de Mitt Romney – candidat à la primaire républicaine de 2012 –, il rejoint ensuite le camp du vainqueur, Donald Trump. Une source bien informée le décrit comme « un malin qui a vu dans le 11 Septembre un créneau porteur, sait s’adapter à son public, ne croit pas forcément à tout ce qu’il dit, mais reste issu d’une mouvance chrétienne férocement identitaire ». (L. S. P.)

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