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Madagascar – Béatrice Atallah : « Nous essayons de construire une relation dépassionnée avec la France »

Par - envoyé spécial à Madagascar

Béatrice Attalah, ministre des Affaires étrangères de Madagascar, le 10 octobre 2016 à Antananarivo. © RIJASOLO/RIVA PRESS pour JA

L’ancienne magistrate, qui se veut apolitique, a été reconduite en avril dans ses fonctions de ministre des Affaires étrangères. Et elle entend bien, après une décennie tourmentée, faire rayonner la diplomatie malgache.

Béatrice Atallah, 57 ans, a toujours refusé d’appartenir à un parti et se présente comme une femme apolitique, au service de son pays. Elle a su gagner la confiance du président, Hery Rajaonarimampianina, dont elle était l’une des conseillères lorsqu’il était ministre des Finances et du Budget, durant la transition (2009-2013), avant d’incarner la neutralité en présidant la Commission électorale nationale indépendante de la transition (Cenit) pendant le processus d’organisation de la présidentielle et des législatives de décembre 2013, jusqu’à janvier 2015.

Un temps pressentie pour succéder à Kolo Roger à la primature, c’est le portefeuille des Affaires étrangères qui lui a été confié – « un ministère apolitique », répète-t‑elle. Après la décennie d’instabilité que le pays a traversée, elle veut montrer une diplomatie malgache résolue, fédératrice et rayonnante. Et l’accueil du XVIe sommet de la Francophonie, les 26 et 27 novembre, devrait y contribuer.

Jeune Afrique : En quoi le sommet de l’Organisation internationale de la francophonie (OIF) est-il si important pour Madagascar ?

Béatrice Atallah : Pour nous, cela signifie le grand retour de Madagascar sur la scène internationale. Il faut se rappeler que l’ancêtre de l’OIF, l’Organisation commune africaine et malgache, l’Ocam, est née ici, à Antananarivo, en février 1965. Plus de cinquante ans après, le symbole est fort. On attend de ce sommet une véritable fête des valeurs universelles que sont la paix, la démocratie, l’humanisme. Le pays revient de loin. Les Malgaches doivent être fiers. Ils doivent aussi montrer un visage apaisé.

L’accueil d’un tel événement représente par ailleurs une étape indispensable à la construction d’une économie de développement durable. Nous allons renforcer nos coopérations au sein de l’espace francophone, avec les quelque 90 pays représentés. Nous recevrons des centaines de personnalités, parmi lesquelles le Premier ministre canadien, Justin Trudeau, ou encore le président français, François Hollande.

Les chefs d’État et dirigeants africains sont-ils nombreux à annoncer leur venue ?

Oui, notamment le roi du Maroc, Mohammed VI. Vous savez que Mohammed V a vécu en exil forcé à Antsirabe. À ce titre, Sa Majesté devrait visiter l’hôtel des Thermes, où a vécu son grand-père. Ce sera l’occasion de grandes retrouvailles diplomatiques avec le royaume chérifien, qui, au passage, a développé énormément de projets à Madagascar, comme la rénovation de l’hôpital mère-enfant Tsaralalàna HMET, à Antananarivo.

Nous aurons aussi la visite du président sénégalais, Macky Sall, celle du président ivoirien, Alassane Ouattara… La liste est longue. Nous en profiterons pour redynamiser la coopération entre pays francophones, principalement avec l’Afrique, mais aussi avec l’Asie. D’ailleurs, pour la première fois, le président vietnamien va se déplacer pour assister à un sommet de l’OIF. C’est un bon signe : Madagascar attise la curiosité. Et ce sommet va nous renforcer sur le plan international.

Quelles sont vos priorités en matière de diplomatie et de francophonie économiques ?

Depuis l’arrivée au pouvoir du président « Hery », nous cherchons à faire connaître notre savoir-faire, les avantages de notre île. Nous essayons notamment de renforcer nos liens diplomatiques au sein de la Commission de l’océan Indien [COI]. Notre but est de créer de véritables ponts entre les îles de l’Indianocéanie afin de produire et d’échanger « local », en particulier dans les filières agricoles, pour assurer les objectifs de sécurité alimentaire.

Pour quelle raison un vice-ministère chargé de la Coopération et du Développement, dirigé par Bary Emmanuel Rafatrolaza, a-t‑il été créé lors du remaniement d’avril ?

C’est un ministère à l’anglo-saxonne –  tant pis pour la francophonie ! En effet, c’est moi qui, dès 2015, avais demandé au président d’être secondée en vue des nombreux voyages qui m’attendaient pour faire de nouveau entendre la voix de Madagascar dans le monde. Le président m’a écoutée.

Bary Emmanuel Rafatrolaza s’occupe davantage du volet économique et, à ce titre, il m’a représentée lors du sommet de l’Union africaine sur la sécurité maritime et le développement de l’Afrique, au Togo, le 15 octobre.

Sous la présidence de Marc Ravalomanana, certains observateurs soulignaient le tropisme anglo-saxon de la diplomatie malgache. Aujourd’hui, vos détracteurs vous reprochent d’avoir plutôt resserré les liens avec la France…

Nous essayons simplement de construire une relation dépassionnée avec la France. Elle est présente depuis longtemps sur la Grande Île, nous avons une langue en commun, des familles d’origine française sont installées à Madagascar depuis des générations, de très grandes entreprises françaises [Orange, Colas…] sont présentes chez nous, la France nous a envoyé des experts en protocole pour le déroulement du sommet de l’OIF… Nous avons rétabli une relation de confiance.

Y compris sur l’épineux dossier des îles Éparses ?

Le litige remonte à 1979 [date de la résolution de l’ONU qui ordonna à la France de restituer à Madagascar les îles dont la souveraineté avait été revendiquée par Ratsiraka en 1973]. Aujourd’hui, l’ONU invite la France à négocier avec Madagascar et, de notre côté, nous prêchons le dialogue.

Certes, il y a eu des manifestations dans le centre d’Antananarivo, certains agitent les tensions pour ­perturber le ­processus actuel. Mais depuis la ­rencontre entre les présidents ­français et malgache en 2014 à Paris, une ­commission mixte a été mise en place. Et j’ai été le ­premier chef de la diplomatie africaine à ­rencontrer mon homologue Jean-Marc Ayrault lorsqu’il a été nommé. Nous avons bon espoir de voir les îles Éparses redevenir malgaches un jour.

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