Fermer

Tunisie : on ne badine pas avec Riyad

par

Samy Ghorbal est spécialiste de la Tunisie et du Maghreb. Il a publié Orphelins de Bourguiba & héritiers du Prophète (Cérès Editions, Tunis, 2012) et Le Syndrome de Siliana (Cérès, 2013), est une enquête dans les couloirs de la mort des prisons tunisiennes.

Youssef Chahed, chef du gouvernement tunisien. © Riadh Dridi/AP/SIPA

Abdeljalil Ben Salem pourra se targuer d’avoir battu un record : celui du ministre le plus éphémère d’un gouvernement tunisien depuis près de trente ans.

Désigné aux Affaires religieuses le 20 août lors de la constitution du cabinet de Youssef Chahed, il n’aura tenu que soixante-seize jours. Il a été congédié sans ménagement le 4 novembre, un jour après avoir critiqué dans une émission de radio le rigorisme saoudien et pointé du doigt l’influence des doctrines hanbalite et wahhabite dans la propagation des idées de Daesh. Le ministre n’a fait que répéter ce que tout le monde sait déjà : l’idéologie des égorgeurs de Daesh (fondée sur la notion de takfir, « excommunication ») et la pensée wahhabite sont issues d’une seule et même matrice théologico-­politique.

Mais, apparemment, toutes les vérités ne sont pas bonnes à dire, surtout quand on est ministre de la République tunisienne. Immédiatement, Sabri Bachtobji, secrétaire d’État aux Affaires étrangères, a fait acte de contrition en présentant ses regrets à l’ambassadeur saoudien. Quelques heures plus tard, un communiqué de la présidence du gouvernement officialisait le limogeage du ministre gaffeur.

Youssef Chahed et le président, Béji Caïd Essebsi, ont sans doute saisi l’occasion pour réparer une « erreur de casting » dans la composition de l’équipe gouvernementale. La nomination de Ben Salem avait en effet créé la polémique à cause de propos anciens tenus par ce théologien affirmant… le primat de la loi religieuse, divine, sur la Constitution, d’essence humaine.

Cet événement pose à nouveau la question de l’orientation de la diplomatie tunisienne

L’ex-ministre des Affaires religieuses a bien commis un impair diplomatique, « une faute grave », pour reprendre les termes de Selim Azzabi, directeur de cabinet du président. Les raisons de son renvoi brutal sont recevables. Symboliquement, néanmoins, l’affaire est gênante, car le message peut être interprété comme un autre signe de soumission à l’égard de Riyad. Cet événement pose à nouveau la question de l’orientation de la diplomatie tunisienne.

BCE n’a jamais caché qu’une fois élu il s’attacherait à rééquilibrer la politique étrangère du pays pour effacer la désastreuse impression laissée par le président provisoire Moncef Marzouki et les gouvernements d’Ennahdha, qui s’étaient placés à la remorque du Qatar et des Frères musulmans. Sur le principe, l’objectif de resserrer des liens passablement distendus avec les pays « frères et amis », à l’instar de l’Algérie, de l’Égypte ou de l’Arabie saoudite, ne souffre aucune contestation. Mais l’inflexion annoncée a pris des allures de virage à 180 degrés.

Au lieu de revenir aux valeurs d’indépendance, de modération et d’équilibre qui caractérisaient traditionnellement l’action diplomatique de la Tunisie de Bourguiba, BCE, qui aime à se présenter comme le disciple de ce dernier, semble privilégier l’alignement presque inconditionnel sur la seule puissance arabe qui compte véritablement aujourd’hui : l’Arabie saoudite.

En mars 2015, Tunis s’est rangé aux côtés de Riyad et des États du Conseil de coopération du Golfe en appuyant politiquement leur « action militaire légitime » au Yémen contre la rébellion houthiste. Ces campagnes de bombardement à la légalité incertaine (elles n’ont pas été avalisées par l’ONU) durent encore. Le 3 mars 2016, la Tunisie a voté sans réserve une résolution du Conseil des ministres arabes de l’Intérieur déclarant le Hezbollah libanais – d’obédience chiite, mais fer de lance de la résistance à Israël – « groupe terroriste ».

La décision a suscité un tollé dans l’opinion et contraint le chef de la diplomatie, Khemaies Jhinaoui, à une clarification tarabiscotée : il a expliqué en substance que la résolution ne reflétait pas la position officielle de la Tunisie. Ce qui ne l’a pas empêché de voter un texte identique lors d’une réunion des ministres des Affaires étrangères arabes une semaine plus tard au Caire.

Ces prises de position sans nuance suscitent gêne et malaise jusqu’à l’intérieur du camp présidentiel. Elles ont provoqué des frictions entre le président et son ancien chef de la diplomatie Taïeb Baccouche, qui a préféré quitter le gouvernement plutôt que de les cautionner. Tous ceux qui font la fine bouche se voient invariablement opposer le même argument : la realpolitik commande de ne pas snober la main tendue saoudienne, même si l’orgueil doit en souffrir. Un postulat discutable, car les dividendes se font encore attendre, et « l’aide » promise par la monarchie wahhabite tarde à se concrétiser, tant sur le plan financier que sur le plan matériel. L’alliance avec Riyad serait-elle un marché de dupes ?

bloc courrier des lecteurs.

Déjà 150 000 inscrits


Chaque jour, recevez par mail les actus Jeune Afrique à ne pas manquer


Curieux ? Voici un aperçu des newsletters ici