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Poutine, CPI et jus d’orange

par

François Soudan est directeur de la rédaction de Jeune Afrique.

Le président russe, Vladimir Poutine, et le président de la Fifa, Gianni Infantino, le 1er août 2016 à Moscou. © Ivan Sekretarev/AP/SIPA

Dans le livre intéressant, quoique passablement auto-hagiographique, qu’il vient de commettre pour retracer ses quatre années à la tête de la diplomatie française – 200 pages admiratives de sa propre personne : on n’est jamais mieux servi que par soi-même (1) –, le président du Conseil constitutionnel, Laurent Fabius, nous fait partager quelques anecdotes qui démontrent à quel point la Russie poutinienne est pour l’Occident un partenaire rétif et incommode.

La scène a pour cadre le palais présidentiel de Minsk, en Biélorussie, une nuit de février 2015, en pleine crise ukrainienne. Angela Merkel, François Hollande et une dizaine de leaders européens font face à Vladimir Poutine et à son ministre des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov. Confronté aux accusations d’intervention armée en Ukraine, Poutine nie obstinément l’évidence, pendant des heures.

Jusqu’à ce que, épuisée et excédée, Merkel brandisse sous ses yeux la photo d’un colonel russe posant aux côtés d’un détachement blindé de séparatistes : « Vladimir : comment expliques-tu ça ? » Poutine, glacial : « Ce colonel a probablement perdu son chemin. »

Autre sujet : les sanctions économiques européennes prises contre la Russie à la suite de la crise ukrainienne. Hollande explique à Poutine qu’il s’agit là de mesures que l’intransigeance et l’obstination de son interlocuteur ont rendu inévitables, mais qui ont été adoptées à regret, car tout le monde va en pâtir, à commencer par le peuple russe. Agacé, Poutine interrompt brutalement ce plaidoyer lénifiant : « Les Russes, eux, sont habitués à souffrir. »

Dialogues de sourds, choc des mémoires et des civilisations que résume à merveille l’anecdote du jus d’orange. Fabius et Lavrov sont assis face à face lors du G20 de Saint-Pétersbourg, en septembre 2013. Les deux hommes ne sont d’accord sur rien, ou presque.

Soudain, le Russe fait un geste de la main pour arrêter l’échange : « Nous pourrions continuer, mais vois-tu, Laurent, ce jus de fruit sur la table, tu le vois orange. Moi, je le vois bleu. Tu pourras me donner tous les arguments du monde, je continuerai à soutenir qu’il est bleu. »

Même incapacité à communiquer et à se comprendre lors des interminables négociations sur le nucléaire iranien, au cours desquelles Fabius assume sans fard avoir joué un rôle de faucon. Son homologue iranien, le très fin Javad Zarif, a beau lui confier que, s’il ne rentre pas à Téhéran avec un « bon » accord, « sa vie là-bas sera menacée », Fabius le pousse dans ses retranchements. « Mais enfin, que voulez-vous ? » le presse-t-il. « Japan ! » répond Zarif, « le Japon ! ».

L’Iran veut être un État en mesure, s’il le décidait, d’utiliser sa technologie civile pour acquérir la bombe atomique en peu de temps. Un « pays du seuil », en somme, exactement comme le Japon. « L’Iran n’est pas le Japon », rétorque Fabius. Pourquoi ? « Valeurs, confiance, attachement à la démocratie », explique le Français.

Mais qui a demandé au Pakistan et à Israël de correspondre à ces critères ? C’est en jouant sur ces contradictions que l’infréquentable allié de Vladimir Poutine, Bachar al-Assad, construit ce qui lui tient lieu de communication.

Requinqué par ses derniers succès sur le terrain et en pleine opération de séduction, le dictateur syrien a reçu, début novembre, une vingtaine de journalistes anglophones, surpris à la fois du calme (précaire) qui règne à Damas et de ne pas être fouillés avant d’être mis en présence du raïs. Son message ? « Si j’étais ce que vous prétendez et que je passais mon temps à tuer mon peuple, comment expliquez-vous qu’après cinq ans et demi de guerre je sois toujours là ? Je vais vous le dire : la plupart des Syriens qui me soutiennent aujourd’hui étaient hostiles à ma personne et au parti Baas.

Et je n’ai guère de doutes qu’ils le redeviendront une fois la paix revenue. Simplement, ils considèrent que l’alternative serait pire : l’extrémisme religieux et l’effondrement de l’État. » Raisonnement pervers, mais habile, qu’Assad conclut en ces termes : « Que nos régimes soient bons ou mauvais, il n’entre pas dans la mission des Occidentaux de les changer. »

Et voici que l’on en revient à la Cour pénale internationale (CPI). Non seulement parce que Bachar al-Assad et ses séides mériteraient sans doute d’y siéger dans le box des accusés, mais aussi parce qu’elle traverse en ce moment une profonde crise de légitimité. Certes, le front du refus africain est mené par de mauvais chefs – Nkurunziza, Jammeh, Zuma – pour des raisons personnelles qui n’ont que peu de chose à voir avec la lutte contre l’impunité, mais même ceux qui défendent sans relâche l’incontestable avancée que représente le Statut de Rome reconnaissent que, quatorze ans après sa création, la CPI est malade de ses tares congénitales.

Le fait que trois des cinq membres du Conseil de sécurité – les plus puissants : États-Unis, Chine, Russie – ne sont pas parties à la Cour, tout en s’arrogeant le droit de la saisir pour des crimes commis par d’autres qu’eux et de bloquer les procédures ouvertes à l’encontre de leurs protégés (Syrie, Israël…), est un scandale.

Cet unilatéralisme judiciaire, la perméabilité de la CPI aux tentatives d’instrumentalisation de ceux qui coopèrent avec elle pour des motifs intéressés – éloigner durablement un opposant par exemple – ainsi que son tropisme africain, évidemment préjudiciable à son image de marque sur le continent, posent un vrai problème de fond.

Plutôt que de le résoudre en récusant le Statut de Rome (ce que les Américains, soit dit en passant, ont été les premiers à faire lorsque George W. Bush a annulé la signature qu’y avait apposée son prédécesseur Bill Clinton), l’Union africaine serait mieux inspirée de mener la fronde de l’intérieur, afin d’en réformer les statuts et le fonctionnement. S’il en est encore temps.

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