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Côte d’Ivoire : un nouvel échiquier constitutionnel

Lors du référendum du 30 octobre, 42 % des Ivoiriens se sont exprimés sur le nouveau texte. 93,42 % d’entre eux ont voté « oui ». © ISSOUF SANOGO/AFP

Les Ivoiriens ont approuvé la Constitution de la IIIe République, redessinant l’architecture du pouvoir. Mais ce qui intéresse la classe politique ce sont surtout les postes clés qu’elle ouvre. Les obtenir, c’est déjà s’inscrire dans la course pour 2020.

Un an, quasiment jour pour jour, après sa réélection, Alassane Dramane Ouattara (ADO) a achevé l’œuvre qui lui tenait tant à cœur, l’entrée de la Côte d’Ivoire dans la IIIe République.

Le référendum du 30 octobre représentait la dernière étape d’un marathon constitutionnel mené au pas de charge : remise d’un avant-projet par un comité d’experts chargé de sa rédaction le 24 septembre, adoption en Conseil des ministres le 28 puis à l’Assemblée nationale le 11 octobre et, donc, cette consultation nationale destinée à valider « son bébé ».

Résultat : 93,42 % des Ivoiriens l’ont approuvée, avec un taux de participation, principal enjeu du scrutin, de 42 %. Pas un raz de marée, mais pas non plus le boycott appelé de ses vœux par l’opposition.

Un niveau de participation somme toute logique, comparé à celui de la présidentielle de 2015 (54,6 %), car un référendum constitutionnel ne draine jamais les foules, ici comme ailleurs en Afrique – à titre de comparaison, la participation lors du référendum constitutionnel au Sénégal, en mars 2016, était de 38,26 %.

« Tirer des leçons du passé »

Cela faisait longtemps que le chef de l’État mûrissait sa réflexion à propos de la Constitution. Avant même l’obtention de son premier mandat. Et pour cause, l’homme est bien placé pour mesurer l’abîme dans lequel son pays a plongé depuis la mort de Félix Houphouët-Boigny, en décembre 1993. La faute à une succession non préparée, propice aux luttes intestines entre héritiers putatifs et à l’affrontement général entre tous ceux qui voulaient s’emparer d’un trône enfin libre.

« Mon premier souci était de tirer les leçons de ce qui est arrivé après Houphouët, nous a-t-il confirmé quelques jours avant le référendum, lors d’un entretien au palais du Plateau. On ne sait jamais à nos âges ce qui peut arriver, et je ne voulais pas que l’Histoire puisse se répéter. »

Une reconfiguration du pouvoir

L’autre préoccupation, c’est l’application définitive des accords de Linas-Marcoussis. Les fameuses « conditions d’éligibilité », source de tant de haine durant plus d’une décennie, utilisées pour exclure les uns ou favoriser les autres, de Bédié à Gbagbo en passant par Gueï.

Les plans du nouvel édifice du pouvoir sont désormais clairs, même si l’architecture semble complexe : un président, qui décide de tout ou presque, un vice-président dont les prérogatives sont définies par son patron et qui assume le « dauphinat » – la succession du chef de l’État en cas d’incapacité ou de décès jusqu’à la fin du mandat en cours –, un Premier ministre, un président de l’Assemblée nationale et, fait nouveau, un autre pour le Sénat ainsi créé.

Cinq postes de choix pour les « grands quelqu’un », manière également de maintenir plus facilement les grands équilibres au sommet. En dessous des cimes, mais au-dessus de la plèbe, le Sénat devrait pourvoir aux ambitions ou au confort du plus grand nombre. Et, dit moins cyniquement, de permettre à toutes les sensibilités et à toutes les réalités sociologiques et régionales d’être un tant soit peu représentées.

« Le président envisage la possibilité d’y installer, puisqu’un tiers des sénateurs sont désignés par lui, des personnes compétentes, utiles au pays, nous explique l’un des proches conseillers. Voire des opposants qui ne seraient pas parvenus à se faire élire députés. »

Des postes à briguer

La Constitution enfin adoptée, toutes les têtes se tournent désormais sur ses incidences. La structure, le cadre institutionnel, la stabilité étaient les obsessions d’ADO. La classe politique, elle, n’a d’yeux que pour les places à occuper, au sommet de la pyramide si possible. Qui sera nommé à la vice-présidence ? Qui sera élu à la tête de l’Assemblée nationale et du Sénat ? Quelles places au gouvernement seront libérées par le jeu des chaises musicales annoncé ?

Les pronostics font florès, la sarabande des noms s’anime chaque jour un peu plus

Les pronostics font florès, la sarabande des noms s’anime chaque jour un peu plus. Un duo se démarque : l’actuel chef du gouvernement, Daniel Kablan Duncan, annoncé à la vice-présidence – la suppression de la limite d’âge pour devenir président a été introduite pour lui et non pas pour Bédié, contrairement à ce qui a parfois été dit –, et le secrétaire général de la présidence, Amadou Gon Coulibaly, au poste de Premier ministre.

C’est un secret de polichinelle, le second est, de tous, celui que le président Ouattara estime le plus – l’homme « au-dessus du lot » à ses yeux. Celui, enfin, qui pourrait lui succéder en 2020. Sur les bords de la lagune Ébrié, le marigot des ambitieux scrute attentivement l’avenir de ces deux hommes.

Commentaire d’un ami de longue date d’ADO : « C’est drôle, les deux que tout le monde annonce comme désignés par Alassane pour le rejoindre sur le podium, et donc, aux yeux de beaucoup, pour lui succéder, sont ceux qui le désirent le moins… »

Jeunes oubliés 

Quid de Guillaume Soro ? Exit, visiblement, en tout cas pour 2020. « Il est jeune, explique un ministre influent. Il doit se politiser, être patient, se reconstruire et effacer son image de rebelle. Il a perdu la deuxième place, celle de dauphin constitutionnel.

Il n’a pas d’autre choix que de se remettre à l’ouvrage : il n’a plus l’armée, n’est pas si fort que cela au sein du RDR [Rassemblement des républicains], n’est guère apprécié au PDCI [Parti démocratique de Côte d’Ivoire] et, évidemment, encore moins dans les rangs du FPI [Front populaire ivoirien]. »

Et Hamed Bakayoko ? Notre ministre poursuit son analyse : « Trop malin pour se brûler les ailes. Il sait qu’il est indispensable mais respectera les choix du chef, à moins qu’ils ne prennent pas dans l’opinion. Son horizon, c’est plutôt 2025. »

Tout le monde suppute sur cette perspective lointaine à l’aune de la vie politique : 2020 et la première élection depuis deux décennies qui devrait se jouer sans les trois ténors que sont Ouattara, Bédié et Gbagbo. Mais personne ne sait. ADO lui-même pense que son intérêt est de garder toutes les options ouvertes le plus longtemps possible.

Les premiers indices n’arriveront pas avant début 2017, après des législatives qui seront déterminantes pour savoir qui pèse quoi en Côte d’Ivoire. Et donc qui peut prétendre à quoi, notamment au sein d’un PDCI tenu en laisse par « le sphinx de Daoukro », Henri Konan Bédié, mais dont les militants supporteraient difficilement de devoir encore laisser le pouvoir, le vrai, au RDR.

Tout reste possible

Si l’ancien parti unique devait perdre de nombreux sièges de députés, il lui sera difficile d’être trop gourmand. En janvier ou en février, nous saurons qui sera vice-président, Premier ministre, ministre, président de l’Assemblée, en attendant l’installation du Sénat. Comme d’habitude depuis son élection, ADO décidera de tout en concertation avec Bédié. À l’heure actuelle, rien n’est entériné.

Et, après tout, rien ne dit que ce dernier souhaite la vice-présidence plutôt qu’autre chose. Ni même que Kablan Duncan ait sa préférence, lui qui est jugé plus « alassaniste » que « PDCIste ». Si la fusée Amadou Gon Coulibaly veut se mettre sur orbite, il serait préférable qu’il obtienne la primature. Pour se montrer et se construire un bilan.

Au Sénat ? On parle de Charles Koffi Diby et de Jeannot Ahoussou Kouadio

Guillaume Soro pourrait se voir confirmé au perchoir de l’Assemblée, histoire de ne pas l’étouffer sous le poids des couleuvres avalées, dont la perte de son statut. Au Sénat ? On parle de Charles Koffi Diby et de Jeannot Ahoussou Kouadio (tous deux membres du PDCI).

Last but not least, les ministères, dont le nombre sera globalement réduit. Alain-Richard Donwahi, testé à la Défense sous la tutelle du président lui-même, devrait devenir ministre de plein exercice. Quant à Hamed Bakayoko, son bilan à l’Intérieur plaide pour lui. Mais il pourrait avoir envie d’une nouvelle aventure, moins prenante.

Solder une fois pour toutes les comptes du passé et préparer l’avenir : la mission de la IIIe République ivoirienne, portée sur les fonts baptismaux par Alassane Ouattara, est claire. Ce qui l’est moins, c’est l’identité de ceux qui en seront les rouages essentiels. Le temps des petits et grands calculs politiques s’ouvre désormais. Mais, d’ici à 2020, la route est encore longue…

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