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Accueil des migrants : seul le Canada…

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Béchir Ben Yahmed a fondé Jeune Afrique le 17 octobre 1960 à Tunis. Il est président-directeur général du groupe Jeune Afrique.

Justin Trudeau, Premier ministre canadien. © Julie Jacobson/AP/SIPA

Tout se passe comme si l’année 2016 mettait déjà sur la table, avant de nous quitter, les problèmes que nous aurons à résoudre en 2017. La coupe est pleine, et le général de Gaulle aurait dit : « C’est le trop-plein. »

J’observe, en effet, que la dernière semaine d’octobre et la première de novembre nous submergent d’évolutions importantes pour le monde et pour l’Afrique.

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Réuni à Pékin fin octobre, le comité central du Parti communiste chinois, au pouvoir depuis près de soixante-dix ans, a donné à la Chine son troisième timonier : Xi Jinping.

Il succède à Mao Zedong et à Deng Xiaoping, qui ont successivement dirigé et façonné la Chine entre 1949 et 1979.

Xi Jinping a jugé que, redevenue une très grande puissance, la Chine ne pouvait rester unie et sous le contrôle du Parti communiste qu’à condition que ce dernier se donnât (et donnât à la Chine) un chef disposant d’une autorité incontestée.

À cette condition et à ce prix, la Chine s’épargnerait le destin qu’a connu l’Union soviétique, disparue en 1991. Et le parti, par sa discipline retrouvée, démentirait les prévisions selon lesquelles il perdrait le pouvoir lorsqu’il aura conduit les Chinois à un revenu annuel de l’ordre de 10 000 dollars.

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L’élection imminente de Mme Clinton (ou de M. Trump) à la présidence des États-Unis a-t-elle facilité la désignation de Xi Jinping comme chef suprême de la Chine et du parti qui la gouverne ?

Je le pense, mais ce dont je suis sûr, c’est que les deux plus grandes puissances du monde, qui se sont jusqu’ici jaugées et ménagées, sont à la veille d’entrer dans une période de confrontation, même si c’est Hillary Clinton qui succède, au début de 2017, à Barack Obama.

Le monde va redevenir bipolaire, comme au temps où l’Union soviétique en disputait la domination aux États-Unis d’Amérique.

On nous demandera de choisir notre camp, de nous « aligner » sur l’un ou sur l’autre, comme aux beaux jours de la guerre froide.

C’est en Asie que la confrontation sera la plus vive. Les États-Unis y disposent d’alliés qui sont en réalité des satellites. La Chine voudra les récupérer ou, à tout le moins, les rendre moins proches et moins dépendants de Washington.

L’actuel président des Philippines, l’étrange Rodrigo Duterte, donne déjà, par ses déclarations tonitruantes, une idée – caricaturale – de ce à quoi nous allons assister.

L’Afrique sera-t-elle affectée ? Certainement, même si, au début de la confrontation, elle a l’impression d’être au balcon…

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Cette Afrique, comment se porte-t-elle ?

Sa situation est alarmante si l’on en juge par celle de sa première et de sa deuxième économie, le Nigeria et l’Afrique du Sud, et par celle de ses deux pays les plus peuplés (après le Nigeria) : l’Égypte et l’Éthiopie.

Ces quatre pays abritent près de 40 % des Africains et leurs PIB représentent plus de la moitié de celui de l’ensemble du continent.

Le Nigeria, l’Afrique du Sud et l’Égypte ont une croissance économique très faible, inférieure en tout cas à leur croissance démographique : leurs citoyens s’appauvrissent et menacent de se révolter contre leurs gouvernements.

Attendons-nous, les concernant, à des explosions sociales.

L’Éthiopie est entrée depuis quelques années dans un cycle vertueux du développement économique. On observe, malheureusement, que son unité sociopolitique elle-même risque de voler en éclats.

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Ces menaces sont devant nous : les évolutions qu’elles annoncent ne produiront leurs effets qu’en 2017 et dans les années suivantes. Plus urgent et aux effets plus pressants est le grave problème des personnes déplacées, des réfugiés et des migrants. Ils sont désormais plusieurs dizaines de millions, et leur nombre ne cesse de croître. On ne le connaît pas avec précision, mais l’on sait qu’il est déjà supérieur à celui de 1945, dans l’immédiat après-guerre, et qu’il a doublé au cours des cinq dernières années.

Migrants économiques qui, au péril de leur vie, fuient l’obscurité et la pauvreté dans l’espoir de trouver, au Nord, la lumière et du travail ; personnes déplacées dans leur propre pays ou bien réfugiés fuyant les guerres civiles (Afghanistan, Irak, Libye) ou l’oppression politique (Érythrée).

Le Haut-Commissariat pour les réfugiés (HCR) a établi que la moitié des réfugiés provenaient de trois pays : l’Afghanistan, la Syrie et la Somalie. Qu’une dizaine de pays étaient submergés(1) et que, pour la majorité d’entre eux, ces réfugiés sont des musulmans hébergés par des pays musulmans.

Face à un déplacement de population d’envergure historique qui n’a ni précédent ni solution, la plupart des pays du Nord ont fermé leurs frontières ou les ont hérissées de barbelés. Ici et là, on construit des murs ou on menace de le faire.

En Europe et aux États-Unis, les partis populistes partisans de la fermeture des frontières et des mesures policières les plus extrêmes prospèrent. En Allemagne fédérale, parce qu’elle en a accepté près de 1 million, la chancelière Angela Merkel est en difficulté.

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Un grand pays du Nord – notre confrère The Economist lui a consacré la couverture de son numéro du 29 octobre en forme d’hommage – a décidé de faire bande à part.

Se distinguant de tous les autres, le Canada a élaboré une politique qui lui permet, avec le consentement de 80 % de sa population, d’accueillir, chaque année et depuis deux décennies, entre 200 000 et 300 000 migrants. Soit, pourcentage extraordinairement élevé, 1 % de sa population et ce chaque année !

Il les a accueillis et fait l’effort culturel et financier de les intégrer.

En 2016, le nombre de migrants admis au Canada dépassera la barre des 300 000, dont 33 000 Syriens.

Plus que n’en accueille un pays plus riche et dix fois plus peuplé : les États-Unis.

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Le Canada et les Canadiens ont compris, eux, que leur pays et son économie s’enrichissent de l’apport des migrants. Ils savent que le Canada sera encore plus grand lorsqu’il sera plus peuplé.

Ils donnent certes la préférence aux mieux éduqués et à ceux dont leur pays a le plus besoin. Mais ils veulent une société multiculturelle fondée sur la diversité.

Intelligemment et généreusement, de la misère du monde ils prennent donc plus que leur part. Et s’en trouvent très bien : leurs performances socio-économiques les placent au premier rang de tous les pays développés.

« Il arrive, disait le général de Gaulle, qu’une bonne action soit, en même temps, une bonne affaire. »

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