Fermer

Europe : l’islam est-il soluble dans la bureaucratie ?

À la mosquée de Penzberg, en Bavière. © Pew Research Center

Financement des lieux de culte, formation des imams… Il semble urgent de doter les musulmans de structures représentatives. Problème : que ce soit à Paris, Berlin, Londres, Rome ou Madrid, chacun voit midi à la porte de sa mosquée.

Contre l’ignorance et le rejet, contre l’idée d’une guerre des civilisations, contre la perception croissante que les musulmans d’Europe ne seraient pas des citoyens à part entière, responsables politiques, religieux ou associatifs ne cessent de vanter les vertus du dialogue et de souligner le rôle positif que les États devraient jouer pour favoriser leur insertion sur un Vieux Continent où ils ne forment de véritables communautés que depuis la seconde moitié du XXe siècle.

Davantage mus par la crainte de la menace terroriste que par la volonté d’assurer la sérénité cultuelle de plus de 5 % de la population, les gouvernements européens ont cherché des interlocuteurs au sein de cet islam devenu deuxième religion du continent et à mettre sur pied des organismes représentatifs, susceptibles d’assurer et d’encadrer la construction et l’entretien des mosquées comme l’enseignement des imams. Deux décennies plus tard, on en est au point mort.

Quelques échecs

C’est le cas, par exemple, de l’Italie et de l’Allemagne, qui prélèvent un impôt spécial, reversé aux organismes cultuels. Un système qui pourrait favoriser un financement transparent des mosquées et éviter le recours à l’aide intéressée des monarchies wahhabites du Golfe ou à celle du pouvoir turc, proche des Frères musulmans. Or, à Rome comme à Berlin, les administrations ne sont pas parvenues à trouver des corps suffisamment neutres et représentatifs pour procéder à ce mode de redistribution financière.

En 1998, trois associations italiennes ont formé un Conseil islamique d’Italie. Mais la rivalité entre sa composante pro-saoudienne et sa mouvance favorable aux Frères musulmans l’a rapidement rendu inopérant. En Allemagne, le Conseil central des musulmans, créé en 1994, n’est reconnu que par une infime partie des fidèles. En 2006, le ministère de l’Intérieur a alors encouragé la constitution d’une Conférence de l’islam en Allemagne (DIK). Mais, dix ans plus tard, celle-ci demeure un simple espace de débat, et, si elle a obtenu des cours de religion dans les écoles publiques et des chaires de théologie islamique dans les universités, son rayon d’action reste très théorique.

La DIK « doit rester une boussole », insistait fin septembre le ministre de l’Intérieur, tout en appelant les communautés locales à se doter de structures transparentes et représentatives. L’expérience n’avait-elle pas déjà été tentée en 2007, lorsque quatre des grandes associations de musulmans d’Allemagne avaient fondé le Conseil de coordination des musulmans (KRM) ?

« Nous allons ainsi faire un test pour savoir si nous sommes capables de prendre des décisions communes », avait alors déclaré Rafet Öztürk, de l’Union turco-islamique des affaires théologiques, qui en est l’une des composantes. Le test a échoué.

Une faible représentativité

Signataire en 1992 d’un accord avec le pouvoir espagnol, qui en fait l’organe représentant des musulmans dans ce pays, la Commission islamique d’Espagne a obtenu en mars une avancée comparable à celle de la DIK : le gouvernement de Mariano Rajoy a accédé à sa demande de voir des cours de religion dispensés dans les écoles publiques où un nombre suffisant de parents d’élèves le réclament. Mais les questions du financement des mosquées et de la formation des imams restent entières.

Au Royaume-Uni, le Conseil musulman de Grande-Bretagne (MCB), créé en 1997, a eu quelque temps l’oreille des autorités, obtenant des fonds pour des projets d’utilité publique dans le domaine de l’éducation ou des activités associatives.

Pourtant, constate la chercheuse Innes Bowen, qui a publié en 2014 une étude sur l’islam dans son pays, « si le MCB est l’organisme qui, chez nous, se rapproche le plus d’une structure représentative, il est loin de représenter une majorité de mosquées. Il est contrôlé par des groupes atypiques, noyauté par des factions douteuses, et le gouvernement ne veut plus traiter avec lui ». Une mésentente qui a éclaté au grand jour en octobre, quand le MCB a lancé sa propre campagne de prévention du radicalisme, concurrente de celle du gouvernement.

Une hétérogénéité difficile à surmonter

Dans l’Hexagone enfin, la création en 2003 du Conseil français du culte musulman (CFCM) avait aussi suscité l’espoir. Son manque de résultats et les attentats de janvier et novembre 2015 à Paris, puis de juillet 2016 à Nice, ont amené le gouvernement à explorer une autre voie, en ressuscitant en août une Fondation pour les œuvres de l’islam de France (FOIF). Sa mission : soutenir des projets culturels et éducatifs. Et, surtout, contrôler le financement des lieux de culte et la formation des imams en centralisant les recettes pour les redistribuer.

« L’émergence d’un islam respectueux des principes républicains est certainement une affaire de longue haleine. Je ne prétends pas faire autre chose que débloquer un système qui s’était enrayé », a déclaré le 30 octobre Jean-Pierre Chevènement. Que l’ancien ministre de l’Intérieur et des Cultes soit appelé à présider cette fondation alors qu’il n’est pas musulman lui a valu une volée de critiques. Pour les promoteurs de la fondation, cela lui permettra au contraire de dépasser les rivalités intestines.

Car c’est précisément sa grande diversité qui, à l’échelle européenne, rend impossible la constitution d’un corps représentatif parlant au nom de cet ensemble hétéroclite. En juillet, un rapport d’information du Sénat français sur « l’organisation, la place et le financement de l’islam en France et de ses lieux de culte » constatait « les difficultés que rencontrent les pouvoirs publics pour établir et entretenir un dialogue efficace avec les représentants du culte musulman, un “concept introuvable” dans la mesure où [cette] confession, à la différence notable d’autres cultes, ne s’organise pas de manière centralisée et ne comporte pas de clergé hiérarchisé ».

Getty Images/AFP

À Fuenlabrada, près de Madrid. © Getty Images/AFP

La branche sunnite, très majoritaire en Europe comme dans le monde, n’admet pas en effet la prééminence d’un groupe ou d’une personnalité qui puisse s’exprimer en son nom. Elle s’est ramifiée en de multiples écoles, voies et traditions concurrentes, parfois ennemies. Comment faire parler d’une même voix, en Grande-Bretagne, un membre de la Tidjaniya soufie du Nigeria et un deobandi d’origine pakistanaise ? En France, la compétition est vive entre les mosquées proches du roi du Maroc, Commandeur des croyants, et celles sous influence algérienne, bien que leurs rites soient très similaires.

Et l’hostilité entre la mouvance Frères musulmans et la tendance salafiste sponsorisée par l’Arabie saoudite ne s’est pas estompée quand ces deux groupes ont essaimé en Europe. Autant de complexités qui échappent en grande partie aux responsables politiques. Elles expliquent aussi l’incompréhension des musulmans, sommés de se désolidariser publiquement et dans leur ensemble des menées d’illuminés guidés par les conceptions jihadistes issues de la pensée d’Ibn Taymiyya, théologien de l’école sunnite hanbalite ayant vécu au XIVe siècle.

Une solution à cette introuvable représentativité pourrait venir d’un islam d’Europe, qui serait déjà en gestation, selon Bernard Godard, ancien fonctionnaire au ministère de l’Intérieur et auteur, en 2015, de La Question musulmane en France : « Il y a une zone grise dont on ne parle jamais, celle de l’islam spécifique qui s’invente en Europe et en Amérique, et s’adapte de facto aux spécificités de l’Occident, où il est minoritaire, tout en puisant ses sources dans le monde islamique. » On s’en doute, la mise au point d’une telle invention, comme son adoption par le plus grand nombre, sera longue.

personnalité neutre. Pour Michaël Privot, islamologue belge converti, « la représentativité en tant que telle, c’est-à-dire le choix par les musulmans de personnalités qui puissent parler en leur nom, ne fonctionne pas. Cela fait quarante ans que cela échoue : arrêtons les frais. Il faut trouver une autre formule. Les principaux besoins (construction de mosquées et formation du clergé) doivent être gérés par une instance qui n’a pas forcément besoin d’être représentative mais légitime. Une instance qui puisse gérer les dossiers de manière impartiale entre les différentes branches, traditions et voies de l’islam, pas nécessairement dirigée par un musulman mais par une personnalité neutre, qui dépasse les clivages ». Dans cette optique, les résultats qu’obtiendra la FOIF seront une indication précieuse pour l’organisation du culte musulman en Europe.

Déjà 150 000 inscrits


Chaque jour, recevez par mail les actus Jeune Afrique à ne pas manquer


Curieux ? Voici un aperçu des newsletters ici