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Burkina faso : comment les « diaspos » ont changé le pays

Les étudiants « diaspos » ont apporté dans leurs bagages une certaine tradition de contestation politique et sociale. © Sophie Garcia/hanslucas.com

De nombreux clichés collent à la peau des Burkinabè qui sont nés et ont grandi en Côte d’Ivoire avant de revenir vivre sur la terre de leurs ancêtres. En première ligne de tous les mouvements contestataires de ces dernières années, ils dynamisent aussi la vie culturelle et économique.

Tous les Burkinabè connaissent le terme de « diaspo ». Certains l’utilisent sans problème, d’autres le trouvent stigmatisant, mais tous savent ce qu’il signifie. Ou plutôt ceux qu’il désigne : les Burkinabè qui sont nés et qui ont grandi en Côte d’Ivoire avant de revenir vivre au pays. Dans les rues de Ouagadougou ou de Bobo-Dioulasso, être traité de « diaspo » n’est généralement pas flatteur. Souvent reconnaissables à leur accent ivoirien et à leur emploi du nouchi, l’argot abidjanais, ils sont accusés d’être, pêle-mêle, malhonnêtes, irrespectueux, violents, ou encore dépravés.

Mal perçus mais indispensables

Malgré cette image écornée, la plupart des Burkinabè reconnaissent aussi volontiers l’impact majeur et positif que ces centaines de milliers de compatriotes ont eu sur l’évolution récente de leur pays. Car s’ils sont souvent mal perçus, les « diaspos » ont également la réputation d’être dynamiques, combatifs, décomplexés et entreprenants.

Des atouts qui ont permis à ces citoyens à la double culture ivoiro-burkinabè de s’imposer dans tous les secteurs. Ils sont ainsi très nombreux dans l’administration publique, le monde des affaires ou encore le milieu culturel. Une présence visible qui alimente les fantasmes sur leur entre-soi présumé. Les intéressés, eux, démentent fermement toute idée de « réseau diaspo » au Burkina, sans toutefois nier qu’ils peuvent s’entraider ponctuellement.

« Ils ont constitué un apport de sang neuf, qui a profondément modifié la structure socioculturelle de notre pays tout en brisant son enclavement physique et mental », explique Albert Ouédraogo, ex-président du Tocsin, une association militant pour l’intégration des Burkinabè issus de la diaspora – une expression qu’il préfère à celle de « diaspos », qu’il juge ouvertement xénophobe.

Jeunes bacheliers

Il faut remonter à la fin des années 1970 pour voir ce terme polémique émerger au Burkina. À l’époque, des Burkinabè ayant eu leur baccalauréat en Côte d’Ivoire commencent à débarquer à l’université de Ouagadougou. En tant qu’étrangers, ils devaient en effet payer des frais de scolarité et ne pouvaient obtenir de bourses s’ils restaient dans le système universitaire ivoirien. Beaucoup ont donc commencé à mettre le cap sur le pays de leurs parents pour faire des études supérieures.

Le phénomène s’est amplifié dans les années 1980, en partie grâce au fort attrait de la révolution sankariste sur ces jeunes. Beaucoup voient alors en Thomas Sankara un véritable modèle qu’il faut accompagner et prolonger.

Nous étions laissés à nous-même, sans nos familles, dans un environnement que nous ne connaissions pas

Abdoulaye Diallo, figure de la société civile burkinabè et coordinateur du festival Ciné droit libre, en fait partie. Natif de Dabou, à une cinquantaine de kilomètres d’Abidjan, il décide de partir au Burkina une fois son bac en poche, en 1992. « Sankara nous a aidés à assumer notre situation de Burkinabè en Côte d’Ivoire. Grâce à lui, nous étions fiers de notre nationalité. Quand il a été assassiné, j’ai décidé que je devais rentrer coûte que coûte », témoigne-t‑il.

Comme beaucoup de camarades diaspos, il s’inscrit à la faculté de Ouaga. Au début des années 1990, ils sont déjà plusieurs milliers sur le campus de la capitale. Ces étudiants déracinés, de culture ivoirienne et qui pour la grande majorité n’ont jamais mis les pieds dans ce pays se regroupent naturellement. « Cela n’a pas toujours été facile. Nous étions laissés à nous-même, sans nos familles, dans un environnement social difficile que nous ne connaissions pas », se rappelle Nicomède Kafando, arrivé en 1995 de Grand-Bassam et aujourd’hui patron d’une société de conseil et communication.

Sophie Garcia/Hans Lucas

Abdoulaye Diallo, directeur du Centre national de presse Norbert-Zongo, est revenu au pays en 1992. © Sophie Garcia/Hans Lucas

« Diaspos » vs « tenguistes »

Entre eux, les diaspos se serrent les coudes et développent une forte solidarité. Ils font des « gombos » (de petits métiers de rue) pour gagner un peu d’argent, logent dans les mêmes chambres, partagent leurs affaires et mangent ensemble au restaurant universitaire. Rapidement, des tensions émergent entre ces « étrangers » bouillonnants et les « locaux », souvent plus réservés. Ces derniers les traitent de « diaspos » ? Eux les surnomment les « tenguistes » – du terme mooré tenga, « la terre » –, sous-entendu les paysans, voire les culs-terreux. Le courant entre ces deux groupes ne passe pas toujours. Des affrontements ont parfois lieu, y compris à coups de couteau.

Réputés pour être beaux parleurs et soigneux de leur look, ils ne passent généralement pas inaperçus. « Nous avions la tchatche et toujours les dernières fringues à la mode qui venaient d’Abidjan. Cela plaisait pas mal aux filles, avec lesquelles nous avions souvent rendez-vous », sourit un ancien étudiant qui préfère garder l’anonymat.

Outre leurs jeans Levi’s 501, les étudiants diaspos arrivés dans les années 1990 au Burkina apportent aussi dans leurs bagages des méthodes de lutte politique plus radicales qui vont bouleverser le pays des Hommes intègres. Parmi eux figurent d’anciens meneurs lycéens, qui ont connu les débuts du multipartisme en Côte d’Ivoire. De cette période d’effervescence politique et sociale, ils ont gardé les techniques de mobilisation et de manifestation violentes. Certains sont membres de la redoutée Fédération estudiantine et scolaire de Côte d’Ivoire (Fesci) naissante, dont ils créent la succursale locale une fois arrivés à la fac de Ouaga : la Fédération des étudiants et scolaires au Burkina Faso (Fesbu).

Contestation politique

Sous l’impulsion de leaders diaspos, le climat politique se durcit progressivement sur le campus ouagalais. En 1997, une première grève générale paralyse totalement l’université plusieurs mois durant. Des barricades sont érigées, des voitures brûlées, et des combats urbains opposent les forces de l’ordre aux étudiants.

« C’est vrai que nous étions parfois violents ou que nous forcions les autres à faire grève, reconnaît Lambert Borro, une figure des mobilisations étudiantes des années 1990. Mais nous faisions cela parce que nous ­trouvions que les choses n’allaient pas assez vite. Et au final, plusieurs de nos revendications ont été entendues grâce à notre engagement. »

Ces premières manifestations brutales ne sont pas du goût de tous, en particulier des autorités, jusqu’à présent peu confrontées à ce genre de pratiques. Les perturbateurs « étrangers » venus de Côte d’Ivoire sont vite pointés du doigt et accusés de tous les maux. « Ils ont fait entrer le feu dans le pays : ils brûlaient tout ce qu’ils avaient sous la main pour un oui ou pour un non. Nous n’avions jamais vu ça au Burkina », affirme un officier, alors chargé du maintien de l’ordre.

Le 13 décembre 1998, l’assassinat de Norbert Zongo embrase littéralement le pays. Des dizaines de milliers de personnes descendent dans les rues des principales villes. Pour la première fois, le régime de Blaise Compaoré vacille. Les appareils syndicaux classiques sont dépassés par la colère populaire. Sans surprise, les étudiants diaspos sont à la pointe de la contestation.

ISSOUF SANOGO/AFP

Des milliers d’étudiants, dont bon nombre de « diaspos », sont descendus dans les rues ouagalaises en décembre 1998 après la mort de Norbert Zongo. © ISSOUF SANOGO/AFP

 

Pendant ce temps, à des centaines de kilomètres au sud, un autre événement va bouleverser l’histoire du Burkina : l’invention du dangereux concept d’« ivoirité » par Henri Konan Bédié. Ceux qui ne sont pas ivoiriens « de souche » ne sont plus les bienvenus en Côte d’Ivoire. Pour les 2,5 millions de Burkinabè installés dans le pays, les ennuis commencent. Sous couvert d’un nouveau code foncier rural réservant la propriété de la terre aux seuls Ivoiriens, la plupart de ceux qui possèdent des plantations en sont expulsés. Fin 1999, la situation dégénère à Tabou (Sud-Ouest), où des dizaines de ressortissants burkinabè sont tués, provoquant la fuite de milliers de réfugiés.

Pour les Burkinabè, le choc psychologique des « événements de Tabou » est terrible. Rares sont ceux qui, au sein de leur famille, n’ont pas un proche en Côte d’Ivoire voisine. La situation se dégrade encore avec le déclenchement de la guerre civile, en 2002. Soutenues en sous-main par le régime de Blaise Compaoré, les Forces nouvelles (FN) de Guillaume Soro entrent en rébellion contre Laurent Gbagbo. Entre 2002 et 2005, plus de 300 000 Burkinabè regagnent leur pays d’origine, certains bénéficiant de l’opération Bayiri (« mère patrie » en mooré) mise en place par Compaoré pour accueillir ses compatriotes.

Ouagadougou, petit Abidjan

L’arrivée massive de ces rapatriés au début des années 2000 a un impact social important au Burkina. Beaucoup ouvrent par exemple des maquis en plein air, comme ceux qu’ils avaient l’habitude de fréquenter en Côte d’Ivoire. À Ouaga et à Bobo, leur nombre explose. « Aller au maquis » pour boire une (ou plusieurs) bière(s) et manger du poulet grillé sur fond de musique ivoirienne devient la norme.

Tandis que certains font rapidement de leurs maquis des affaires juteuses, d’autres deviennent gérants de boîte de nuit. Toujours un pied de chaque côté de la frontière, ils reproduisent les dernières tendances en vogue à Abidjan, que ce soit au niveau de la musique, de l’ambiance ou du décor. « En matière de vie nocturne, nous avons sorti ce pays du néant, fanfaronne un patron diaspo. Nous avons importé la culture ivoirienne de la fête ici. Grâce à nous, les nuits ouagalaises n’ont plus rien à envier aux nuits abidjanaises ! »

De manière plus générale, l’influence des « diaspos » dans le domaine culturel est reconnue de tous. « C’est assez simple : vous en retrouvez dans tout ce qui fait bouger le Burkina », résume Abdoulaye Diallo. Plusieurs artistes (Madess, Oskimo, Sana Bob, Smarty…) ou producteurs (Salfo Soré, Papus Zongo…), mais aussi des animateurs radio ou télé sont nés ou ont grandi en Côte d’Ivoire avant de venir s’installer au Burkina.

Une fois de plus, beaucoup affirment s’inspirer du dynamisme culturel ivoirien. « Ils représentent un apport riche et utile qui constitue un vrai plus pour la culture burkinabè », affirme Tahirou Barry, ministre de la Culture et lui-même natif de Gagnoa, en Côte d’Ivoire.

Les différences s’estompent

Les diaspos sont aussi très présents dans les différentes organisations de la société civile, comme au sein du Balai citoyen, mouvement phare de la mobilisation populaire contre Blaise Compaoré. À l’image de leurs « aînés » pendant les manifestations qui ont suivi la mort de Norbert Zongo, les étudiants de la diaspora ont joué un rôle important dans la chute de l’ancien homme fort du Faso. « Beaucoup étaient en première ligne lors de l’insurrection d’octobre 2014. Ils n’avaient vraiment pas froid aux yeux. Ce ne sont pas des “locaux” qui auraient fait ça… », glisse une source sécuritaire.

Encore valable il y a quelques années, ce clivage entre diaspos et locaux semble aujourd’hui en train de s’estomper. L’intégration des premiers dans toutes les couches de la société a permis de casser un certain nombre de clichés, même si certains préjugés ont la vie dure. Comme ailleurs dans la sous-région, les jeunes Burkinabè sont généralement ultra-connectés et partagent les mêmes codes socioculturels, qu’ils aient grandi à Bouaké ou à Bobo-Dioulasso.

Dans leur petite chambre de la cité universitaire de Kossodo, en banlieue de Ouaga, Pema, 25 ans, né en Côte d’Ivoire, et Paulin, 21 ans, de Kaya, illustrent parfaitement ce melting-pot apaisé. « Nous continuons à nous chambrer gentiment sur nos particularités, comme nos goûts ou notre manière de parler, expliquent-ils. Mais globalement, il n’y a plus aucune animosité entre diaspos et tenguistes. » Dans ce pays si attentif à ce qu’aucun de ses fils ne soit discriminé sur un critère social, ethnique ou religieux, il aurait été surprenant qu’il en aille autrement.


Un enjeu diplomatique

Le nombre de Burkinabè vivant en Côte d’Ivoire aujourd’hui est estimé à 4 millions. Une diaspora qui constitue un enjeu politique majeur dans les relations entre les deux pays mais qui est aussi un important moyen de pression d’Abidjan sur Ouagadougou. « Compte tenu de l’histoire récente et du nombre de nos ressortissants en Côte d’Ivoire, nous ne pouvons pas faire les malins avec les Ivoiriens, confie un cadre du pouvoir à Ouaga.

Quand tu as la main dans la bouche du lion, n’insulte pas la lionne… » Beaucoup de Burkinabè déplorent par ailleurs l’absence d’une véritable politique de gestion de cette diaspora par leur gouvernement. En marge du dernier sommet du traité d’amitié et de coopération, en juillet 2016 à Yamoussoukro, le président Roch Marc Christian Kaboré avait évoqué l’idée d’une plateforme pour faciliter le retour de ses compatriotes désireux de rentrer au Burkina.

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