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Éducation tunisienne : le (bon) sens de la compétition

Dans la bibliothèque d’Esprit Prépa. © Ons Abid pour JA

À l’heure où l’enseignement supérieur a bien du mal à évoluer, il y a encore d’excellents élèves. La preuve dans les classes prépas de l’université Esprit.

Sadok Jerad illustre à lui seul la fabuleuse réussite d’Esprit Prépa, ce cycle de classes préparatoires aux grandes écoles scientifiques créé en 2009 dans le giron de l’École supérieure privée d’ingénierie et des technologies (Esprit), dont le campus est basé à l’Ariana, dans la banlieue nord de Tunis.

Pur produit du système d’enseignement tunisien, l’étudiant de 20 ans a fait carton plein aux concours des grandes écoles scientifiques françaises. Il a été admis à la fois à l’X (Polytechnique, Paris), à l’École nationale supérieure (ENS) de Cachan, à Centrale et à l’École des mines.

D’excellents résultats

Avec trois admissibles à Normale sup, quatre à Polytechnique, quatorze aux concours communs Mines-Ponts et quatorze autres à ceux de Centrale-Supélec (dont dix à Centrale Paris), la promotion 2015-2016 d’Esprit Prépa, qui comptait environ 80 élèves, a obtenu des résultats exceptionnels. Le taux de réussite global en maths spé (qui agrège les résultats aux concours français et au concours des écoles d’ingénieurs tunisiennes) avoisine 85 %, une performance digne des meilleures prépas parisiennes.

Les pionniers

Trois hommes, trois pionniers de l’enseignement supérieur tunisien, sont à l’origine de cette aventure pédagogique peu banale : Mohamed Naceur Ammar, Tahar Ben Lakhdar et Mohamed Jaoua. Le premier, directeur d’Esprit Prépa, est un ancien élève de Polytechnique et des Mines de Paris. Il a été brièvement ministre des Technologies de la communication (2010-2011).

Le deuxième, docteur ès sciences physiques, a dirigé l’Agence tunisienne de la formation professionnelle et a supervisé la mise en place du réseau des instituts supérieurs des études technologiques (Iset), créés dans le prolongement de la réforme de l’enseignement supérieur orchestrée au début des années 1990 par l’emblématique Mohamed Charfi, ministre de l’Éducation de 1989 à 1994.

Mais Tahar Ben Lakhdar a surtout fondé, en 2003, l’université privée Esprit. Pensée au départ comme une start-up, elle scolarise aujourd’hui près de 4 800 étudiants.

Le troisième, Mohamed Jaoua, éminent mathématicien, fut l’un des plus proches collaborateurs de Mohamed Charfi. Fondateur, en 1991, de l’École polytechnique de Tunis et de l’Institut préparatoire aux études scientifiques et technologiques (Ipest), la première prépa publique d’excellence du pays, il a dirigé ces deux institutions jusqu’en 1995.

« Notre ambition n’est pas mercantile, même si nous sommes évidemment tenus à un impératif de rentabilité, car nous ne touchons aucune subvention, assure le directeur d’Esprit Prépa. Nous venons du public. Nous nous inscrivons dans la vision d’un enseignement d’intérêt général, qui épouse les standards de qualité internationaux et se veut socialement inclusif, poursuit Mohamed Naceur Ammar. Esprit Prépa vise d’abord à corriger les dysfonctionnements du système des prépas étatiques tunisiennes, qui a beaucoup dérivé par rapport à ses objectifs initiaux. »

Un domaine prisé par les jeunes

Le nombre de bacheliers en section maths a été multiplié par cinq en vingt-cinq ans : il est d’environ 10 000 aujourd’hui. Parallèlement, le nombre de places de prépa à l’Ipest – la voie royale – a stagné, voire diminué. Il se maintient actuellement autour de 120. Les autres instituts préparatoires aux études d’ingénieurs, mis en place en même temps que l’Ipest et qui scolarisent des milliers d’élèves, ont quant à eux été littéralement oubliés en matière d’ambition et de moyens.

Ces classes préparatoires publiques souffrent de la désaffection des meilleurs bacheliers scientifiques car elles n’offrent pas la possibilité de passer les concours français, ne préparent pas aux oraux (via les fameuses « colles ») et manquent de professeurs agrégés qualifiés. En résulte un formidable gâchis, car la Tunisie manque cruellement d’ingénieurs de haut niveau.

L’Ipest, cursus d’excellence, enrôle à peine 1 % des bacheliers scientifiques et il faut avoir entre 18,5 et 19 de moyenne générale au bac pour prétendre y accéder. La réduction drastique du nombre de places réservées à l’élite s’est faite au détriment de jeunes présentant un fort potentiel, mais qu’il est impossible de détecter en se fondant sur leurs seules notes au baccalauréat.

« Le premier étudiant de l’Ipest à intégrer Polytechnique Paris s’appelait Mokhtar Ben Belgacem. C’était en 1997. Il venait d’une famille modeste, était originaire du gouvernorat de Kebili, dans le Sud, et avait eu une moyenne de 13,80 au bac, rappelle Mohamed Naceur Ammar. Ce garçon est l’exemple type de l’ascension républicaine et méritocratique qui est en passe de devenir impossible avec une élite actuellement aussi réduite. C’est pour tenter de remédier à ce problème que nous nous sommes décidés à créer une prépa privée à un coût raisonnable [une année revient à 8 000 dinars, soit 3 530 euros, pension incluse] et où les plus méritants sont exonérés des frais de scolarité et d’internat. »

« Seconde chance »

Selon ses promoteurs, Esprit Prépa n’est pas la rivale, mais plutôt le complément indispensable de l’Ipest. Bénéficiant d’un fructueux partenariat pédagogique avec « Ginette » (les classes prépas du lycée privé Sainte-Geneviève, à Paris), elle est ouverte à tous les étudiants, notamment aux recalés d’un système public devenu malthusien.

Skander est un « 5/2 » (redoublant de deuxième année de classe prépa). Il refait son année de maths spé dans l’espoir d’obtenir de meilleurs résultats. L’an dernier, il a été admissible à Polytechnique. « Malgré une moyenne de 17,34 au bac, j’ai été refusé à l’Ipest et, comme beaucoup, je me suis tourné vers des études de médecine, une filière socialement plus valorisante qu’une scolarité dans les autres prépas publiques, mais qui ne me correspondait pas… Esprit m’a donné une seconde chance de réaliser mon rêve. »

Depuis trois ans, Esprit Prépa s’inter­nationalise et apparaît comme une alternative aux études en France ou au Maroc : elle accueille notamment quatorze élèves bénéficiaires d’une bourse de la présidence de la République ivoirienne, ainsi que des étudiants camerounais et mauritaniens.


Un système à deux vitesses

La Tunisie compte environ 200 établissements d’enseignement supérieur, dont une cinquantaine sont privés, pour un effectif de plus de 330 000 étudiants (226 000 en 2002). La majeure partie est toujours scolarisée dans le public, qui comptait 306 000 inscrits à la rentrée 2014-2015, contre 26 000 pour le privé – dont un tiers d’étudiants étrangers, principalement originaires d’Afrique francophone.

L’enseignement supérieur privé, qui a commencé à se développer dans les années 1980, a longtemps eu mauvaise réputation : il était considéré comme un cursus au rabais, peu exigeant (certains établissements se contentaient du « niveau bac » sans demander le diplôme), destiné à absorber les rebuts du public. Mais les choses ont bien changé ces quinze dernières années, avec l’arrivée sur le marché de nouveaux acteurs, plus ambitieux, et des investissements massifs, qui concernent désormais le secondaire également. Pour preuve, pas moins de huit groupements économiques ont manifesté leur intérêt pour le rachat de l’École internationale de Carthage, qui accueille quelque 1 800 élèves de la maternelle à la terminale, seule institution tunisienne privée agréée par l’Agence pour l’enseignement français à l’étranger (AEFE). Détenue par l’ex-première dame Leïla Ben Ali, elle avait été confisquée par l’État au lendemain de la révolution de 2011.

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