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Seung-hun Chun : « La Corée est un modèle unique de croissance inclusive »

seung-hun chun © saad pour ja

L’économiste et professeur revient sur la grande transformation économique opérée en quelques décennies par son pays. Avec un conseil : éviter de s’éparpiller pour mieux prospérer.

Loin du modèle chinois et de son énorme marché intérieur, la Corée du Sud s’est développée très rapidement avec une stratégie taillée sur mesure, à laquelle les institutions internationales ne croyaient pas. Interrogé par Jeune Afrique en marge de la conférence Koafec (Korea Africa Economic Cooperation), qui s’est tenue à Séoul du 24 au 27 octobre, l’économiste et professeur Seung-hun Chun tente d’expliquer simplement certaines recettes sud-coréennes qui, sous certains aspects, pourraient inspirer nombre de petites économies africaines.

Jeune Afrique : Onzième puissance mondiale, la Corée du Sud a fait un bond incroyable en peu de temps. Comment était votre pays il y a cinquante ans ?

Seung-Hun Chun : Jusque dans les années 1960, la Corée du Sud était un pays sans espoir. La Somalie et l’Afghanistan de l’époque. Le PIB par habitant était de 79 dollars, inférieur à celui du Ghana ou des Philippines. Nous n’avions aucune ressource naturelle, ni mines ni pétrole. Et nous vivions dans la crainte de la guerre, avec une instabilité politique. La plupart des Coréens étaient des fermiers pauvres.

Nous exportions alors pour 33 millions de dollars – principalement du poisson et du textile – et importions de tout, pour plus de 330 millions. Vendre notre force de travail était la seule possibilité d’obtenir des devises étrangères. Nombre de Coréens ont donc quitté le pays pour travailler en Allemagne de l’Ouest : dans les mines pour les hommes, comme infirmières pour les femmes. Et puis, évidemment, le pays était très dépendant de l’aide internationale.

Comment le pays s’est-il transformé économiquement ?

Le gouvernement a décidé qu’on ne pouvait pas continuer à vivre du travail à l’étranger et qu’il fallait créer de l’emploi local. Le marché coréen étant trop petit [30 millions d’habitants à l’époque], la seule manière de développer une industrie importante était de miser sur l’export. Cette stratégie était très différente de ce qui se pratiquait à l’époque dans les pays en développement, où l’accent était mis sur la substitution aux importations.

Dans le domaine de l’électronique, Samsung Electronics a été créé en tant que coentreprise avec Sanyo et Mitsubishi, qui apportaient la technologie japonaise. Tous les produits étaient fabriqués pour l’export. L’étape suivante a été la création d’une industrie lourde. Le gouvernement voulait absolument bâtir des aciéries car l’acier est à la base de l’industrialisation.

La communauté internationale, par la voix de la Bird [Banque internationale pour la reconstruction et le développement, une institution de la Banque mondiale], a refusé de financer, estimant le marché coréen trop petit, et il a fallu recourir aux fonds venant des indemnisations liées à la colonisation japonaise. De très grandes aciéries ont été créées dans le but d’exporter. Cela a ensuite été la même chose pour l’automobile et la construction navale.

Essayer de tout faire revient à ne rien faire.

Tout cela a été fait rapidement mais pas simultanément ?

En effet. Lorsque je lis les documents de stratégie de réduction de la pauvreté réalisés pour les pays africains, je m’interroge : comment peut-on régler autant de problèmes simultanément, alors qu’on n’a pas ou peu de moyens ? Essayer de tout faire revient à ne rien faire. Nous avons d’ailleurs une expression pour cela : les pays Nato, pour no action, talk only [« aucune action, seulement des discussions »]. Dans la première phase du développement de la Corée, nous avons par exemple refusé de nous occuper de la question des droits sociaux.

Quel rôle ont joué les entrepreneurs dans le développement de l’industrie ?

Un rôle remarquable. Comme l’argent manquait, le gouvernement a décidé de concentrer son action sur les chaebol, les conglomérats coréens. Prenez l’exemple de la construction navale. Le président coréen de l’époque, Park Chung-hee, a demandé à l’entrepreneur Chung Ju-yung, qui possédait une compagnie de construction, de se lancer dans les chantiers navals.

Je pense qu’il a accepté parce que c’est le président qui le lui demandait. Les Japonais refusant de financer une activité qui pourrait menacer leur position de numéro un mondial, il est allé chercher un fournisseur en Angleterre et des acheteurs en Grèce, appâtés par la perspective de navires aux coûts réduits. Les financements sont aussi venus d’Angleterre. Depuis, Hyundai, le conglomérat fondé par Chung Ju-yung, est devenu l’un des leaders mondiaux de la construction navale, en plus de ses nombreuses autres activités.

Vous n’évoquez pas la révolution agricole. Quand s’est-elle produite ?

L’agriculture a été traitée dans un second temps. L’idée était : la pauvreté dans le secteur rural dure depuis cinq mille ans, on ne changera pas les choses sans un stimulus très fort. Il est vrai aussi qu’à un moment les tensions sont montées dans les zones rurales, qui voyaient l’industrie et les villes se développer. En 1973, les surplus de ciment ont été distribués gratuitement dans les villages, la seule obligation étant de faire des rapports au gouvernement sur leur utilisation.

Celui-ci a ensuite donné à nouveau du ciment et de l’acier à ceux qui en avaient fait le meilleur usage. Les autres ont protesté, mais ils ont compris l’intérêt de changer. Les chefs de village ont aussi joué un rôle central : tous les mois, ils étaient invités au comité de développement stratégique national et étaient récompensés selon leurs efforts.

En cinq à six ans, et grâce à d’autres éléments (formation, engrais, nouvelles variétés), le monde rural avait changé. La clé de cette initiative, appelée Saemaul Undong, est d’encourager un changement culturel au sein de la population. Les donneurs internationaux ne travaillent pas assez sur cet aspect, leur aide ne peut donc être efficace qu’à court terme.

La Corée du Sud peut-elle être une source d’inspiration pour l’Afrique ?

La Corée est un modèle unique de croissance inclusive, avec un enseignement fort : il faut concentrer ses efforts sur un point. Cela dit, l’environnement actuel est bien plus complexe que celui qu’a connu la Corée dans les années 1960 et 1970. En Afrique, vous pouvez tout importer de partout à un coût peu élevé, ce qui rend difficile l’industrialisation. Comme il n’y a selon moi pas d’autres options que l’industrialisation créatrice d’emplois, elle devrait donc s’insérer dans les chaînes mondiales de valeur.

C’est de cette manière que l’industrie IT de l’Inde s’est développée. Il ne faut pas essayer d’être compétitif dans tous les domaines, c’est impossible. Mieux vaut créer des zones économiques spéciales consacrées à des activités ciblées et qui peuvent changer les choses.

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