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Fadhel Abdelkefi : « La Tunisie n’a pas besoin de dons mais d’investissements »

Par - à Tunis

Au siège de Tunisie Valeurs, dont il était directeur général avant d’intégrer le gouvernement. © Nicolas Fauqué

Accablé par la dette, les déficits et le chômage, le pays dispose pourtant de sérieux atours pour redresser la barre. Reste à en convaincre les décideurs étrangers et les Tunisiens eux-mêmes, tâche à laquelle s'est attelé le ministre du développement et de l'investissement.

Jusqu’à sa nomination au portefeuille du Développement, de l’Investissement et de la Coopération internationale, le 20 août, au sein du gouvernement de Youssef Chahed, Fadhel Abdelkefi était directeur général de Tunisie Valeurs. Il avait intégré en 1995 cette société intermédiaire en Bourse fondée par son père, avant d’en prendre la tête en 2005.

Spécialiste de la gestion d’actifs et du capital-investissement, il a été président du conseil d’administration de la Bourse des valeurs mobilières de Tunis (BVMT) de 2011 à 2014. Depuis le mois de septembre, Fadhel Abdelkefi s’emploie à la réussite du volet économique de la conférence internationale Tunisia 2020, qui se tiendra à Tunis les 29 et 30 novembre.

De New York à Londres, de Paris à Bruxelles, Francfort puis Milan, il est allé à la rencontre des bailleurs de fonds internationaux, des décideurs politiques et des milieux d’affaires pour leur ouvrir les yeux sur l’évolution politique et économique de la Tunisie.

Objectif : mobiliser les investisseurs publics et privés étrangers autour du modèle tunisien, mais aussi remotiver ses compatriotes, afin de relancer la croissance. Et lui permettre de parachever le succès de sa transition démocratique avec une relance économique réussie.

Jeune Afrique : De quoi la Tunisie a-t-elle besoin ?

Fadhel Abdelkefi : Ces cinq dernières années, le pays a vécu de ses finances publiques, d’où une explosion de sa dette, en partie liée à la forte augmentation de la masse salariale des fonctionnaires, qui est passée de 6 à 13 milliards de dinars [2,7 à 5,8 milliards de dollars] sur cette période.

Avant 2011, les finances publiques étaient aux normes « maastrichiennes », et le pays, pratiquement en excédent budgétaire. Depuis, à la décharge des gouvernements qui se sont succédé, il aurait été difficile de faire autrement [que de s’endetter pour augmenter le budget de l’État] compte tenu du contexte et des tensions post-révolutionnaires.

Aujourd’hui, le pays doit retrouver l’accès à l’investissement, aussi bien local qu’international. La Tunisie n’a pas besoin de dons mais d’investissements.

Quels sont les objectifs de la conférence des 29 et 30 novembre ?

Le but est de ramener des décisionnaires autour de projets publics, en partenariat public-privé [PPP] ou privé, de leur présenter cette nouvelle Tunisie démocratique où il fait bon vivre.

Avec le retour à une stabilité politique, sécuritaire et sociale, le climat des affaires sera apaisé ; le tourisme, la production de phosphates et l’ensemble des activités perturbées depuis cinq ans pourraient reprendre et permettre à la Tunisie de croître au-delà des prévisions.

Il suffit de peu pour que le rebond soit significatif. La Tunisie politique a pris son destin en main, mais il reste le problème des 630 000 chômeurs, auxquels il faut donner de l’espoir. La priorité est à l’emploi, qui ne peut venir sans investissements.

L’État n’a pas pour vocation d’investir dans l’économie marchande, il doit poursuivre son travail de mise à niveau des infrastructures. Les investissements publics sont nécessaires, mais la création d’emplois, c’est le rôle du privé. S’il n’y a pas d’investissements immédiats, nous aurons au moins rétabli l’image économique du pays.

Au sein de l’exécutif, syndicalistes, islamistes, indépendants et libéraux, conscients des difficultés du moment, travaillent côte à côte avec un objectif commun

Vous avez engagé un véritable road show pour préparer la conférence, en commençant par les États-Unis et la Grande-Bretagne. Quels en sont les premiers retours ?

Lors des rencontres de très haut niveau tenues grâce à nos ambassadeurs aux États-Unis et en Grande-Bretagne, ainsi qu’aux commissaires de la conférence, les soutiens politiques ont été confirmés. Mais il faudrait que la communauté internationale accorde plus d’attention à notre pays, qui est au cœur de la Méditerranée et peut être donné en exemple au monde entier.

Beaucoup d’investisseurs potentiels sont curieux de la Tunisie et découvrent son parcours avec un certain enthousiasme. Cela prouve à quel point nous avons pâti d’un déficit d’image.

Nous avons exposé la réalité actuelle du pays, sa très difficile situation économique, mais aussi ses atouts. La phase d’instabilité politique est dépassée, nous sommes dans un gouvernement d’union nationale, dirigé par un Premier ministre de 41 ans, jeune et fédérateur.

Au sein de l’exécutif, syndicalistes, islamistes, indépendants et libéraux, conscients des difficultés du moment, travaillent côte à côte avec un objectif commun. Nous avons un État, une administration qui peut se corriger, une élite et des compétences pour aller de l’avant.

Y compris pour mettre un terme aux lourdeurs administratives qui ont freiné l’investissement ?

Nous sommes conscients de nos failles. Le pays doit être prêt, au niveau de son organisation légale et technique, comme de son administration, et l’humeur générale doit être à la confiance. Nous avons dépassé l’étape de la politique et orientons désormais les efforts sur les sujets économiques.

Les choses prennent forme : un nouveau code des investissements a été adopté et la loi d’urgence économique, en cours de préparation, sera un signal pour dire aux investisseurs locaux et étrangers que le développement des projets sera facilité et que les procédures seront simplifiées de façon qu’ils puissent tenir les délais de réalisation prévus.

Vous semblez éprouver une certaine amertume…

La Tunisie a fait sa transition démocratique pacifiquement ; même au bord de la rupture politique, il y a toujours eu un sursaut patriotique général.

Pourtant, ce bonus politique n’a pas été transformé en bonus économique, il n’a pas bénéficié d’un soutien à la relance [de la part des pays tiers]. Alors que nous sommes aux frontières de l’Europe, le risque est que d’autres se saisissent de l’occasion.

Après cinq années difficiles, le pays ne se rend plus compte de son potentiel. Pourtant il a un passé : il a été le plus grand exportateur d’Afrique en montant et par habitant, il pratique le commerce depuis des millénaires, les Tunisiens sont commerçants et entrepreneurs, par déterminisme ou par atavisme. Autant d’atouts pour rebondir !

Désormais, la question politique a été réglée, nous avons réussi à nous fédérer, et personne ne nous ôtera notre enthousiasme. La Tunisie, nous y croyons. Il faut lui faire confiance. Un potentiel et des énergies énormes sont au rendez-vous, prêts à être libérés.

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