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Littérature – Soudan : rire au pays des Janjawid

« Au Soudan, on ne peut pas aborder la question du Darfour », soutient le romancier. © cyrille choupas pour ja

Avec "Le Messie du Darfour", son premier roman publié en français, le Soudanais Abdelaziz Baraka Sakin nous plonge dans un monde violent et absurde où seul l’humour peut sauver l’humanité.

Le rire est le salut de l’homme. S’il fallait tirer une morale du Messie du Darfour, premier roman traduit en français d’Abdelaziz Baraka Sakin, ce serait bien celle-là. À vrai dire, la situation politique qui prévaut au Soudan n’a guère les accents d’une comédie : un président poursuivi par la Cour pénale internationale (CPI) pour crime contre l’humanité, plusieurs conflits régionaux, un calme précaire à la frontière sud-soudanaise…

Pourtant, le romancier en exil depuis trois ans n’a pas souhaité se laisser aller à une complainte macabre d’où toute lueur serait bannie. « Si j’utilise l’humour, c’est parce que écrire un roman est un acte artistique qui n’a rien à voir avec un rapport officiel ou un reportage, dit-il. L’humour est un outil d’auteur présent dans la plupart de mes livres. C’est ma façon de mettre le malheur à distance et de laisser filtrer une lueur d’espoir. »

Désir de vengeance

Ainsi, quand, juste après son mariage avec le soldat Shikiri, la jeune, belle et courageuse Abderahman – oui, elle porte un prénom masculin – adresse une requête à son mari, cette dernière a de quoi surprendre. « Elle lui expliqua alors qu’elle avait attendu d’avoir un homme, un soldat courageux, qui la vengerait en tuant au moins dix janjawid, tandis qu’elle mangerait le foie cru de chacun d’entre eux », écrit Baraka Sakin. Les Janjawid, cruelles milices du Darfour connues pour d’innombrables massacres, viols et déportations, font d’ailleurs tout au long du livre l’objet de moqueries sans doute thérapeutiques. Comique de répétition, un dicton revient en boucle : « Il est plus facile de faire passer un chameau par le chas d’une aiguille que de faire entrer un Janjawid au royaume de Dieu. »

« Je pense que l’humain est par nature joyeux, c’est le poids de la vie qui peut venir à bout de cette joie intérieure », confie Abdelaziz Baraka Sakin, qui reconnaît avoir été influencé par l’absurde des pièces d’Eugène Ionesco et d’Arthur Adamov, ainsi que par le surréalisme précurseur de Guillaume Apollinaire. La violence et l’absurde, le cocktail est explosif. Ajoutez à cela un vrai talent de conteur et vous obtiendrez Le Messie du Darfour, récit d’amour et d’aventure, de guerre et d’amitié, de religion et de sexe. Inclassable. Séduisant.

Un pacifiste au parcours varié

Œil pétillant, barbe poivre et sel, Abdelaziz Baraka Sakin est installé depuis trois ans dans un petit village d’Autriche. Issu d’une famille très pauvre, il est né à Kassala en 1963, une petite ville du nord-est du pays surplombée par les montagnes Taka. C’est là qu’il a grandi, aidant sa mère aux champs, travaillant comme maçon, vendant de menus objets. « Dans ma famille, tout le monde était analphabète, à part mon grand frère, qui m’a donné le goût de la lecture, raconte le romancier. Il avait beaucoup de livres dans sa chambre, et l’un d’eux a changé ma perception des choses : les histoires terrifiantes d’Edgar Allan Poe. À 13 ans, j’ai voulu faire comme lui. » Il se lança donc et obtint son premier succès avec Sur les eaux du fleuve, un texte qui ne serait jamais publié mais qui impressionnerait son professeur. « Il m’a encouragé à continuer et m’a fait passer dans chaque classe pour en lire des extraits », se souvient Sakin.

Khashm Al Girba, Al Qadarif, Halfa El Jadida, puis l’Égypte : tout au long de son parcours scolaire, le jeune homme dévore les livres mis à sa disposition dans les bibliothèques publiques. Il y a là Khalil Gibran et Adonis, Naguib Mahfouz et Chinua Achebe, et son compatriote Tayeb Salih, bien entendu. S’il songe un instant à s’inscrire à l’Institut de musique et de théâtre du Soudan, il y renonce assez vite pour embrasser des études de commerce. « L’idée d’étudier le théâtre était mal considérée dans la famille, dit-il. La pression sociale m’a poussé vers des études plus concrètes, mais j’ai aussi fait le choix, personnel, de m’orienter vers un domaine qui me donnerait un métier rapidement. »

Après avoir écumé les bibliothèques égyptiennes pendant sept ans, il rentre au Soudan et obtient un premier poste au service des impôts. « Un ou deux jours après, on m’a demandé de participer à un entraînement dans la défense populaire, tient-il à raconter. J’ai refusé en disant que j’étais civil et pacifiste. Pour me convaincre, on m’a demandé ce que je ferais si j’étais attaqué. J’ai dit que je m’enfuirais avec mes enfants et que, si j’étais tué, je ferais partie des victimes civiles… » Cette courte carrière sera suivie d’une non moins courte carrière de professeur d’anglais à Khashm Al Girba. Accusé – à tort – d’avoir participé à une manifestation, il perd de nouveau son travail et survit comme maçon tandis que les coups d’État se succèdent au Soudan (Souwar al-Dahab en 1985, Omar el-Béchir en 1989…). Il sera ensuite enseignant dans un camp de réfugiés érythréens, sponsorship manager pendant cinq ans pour Plan Sudan, avant de s’impliquer au Darfour, au début des années 2000, avec l’Unicef et Save the Children.

Censure de l’absurde

Son premier livre, Les Meules, paraît en 2000, édité en Syrie par Dar Sherif – il s’agit pour partie d’échapper à la censure, mais surtout d’avoir accès à des infrastructures d’édition moins rudimentaires qu’au pays. « Le livre a eu du succès au Soudan, des échos dans la presse et ne s’est pas heurté à la censure », note Baraka Sakin. Puis les titres s’enchaînent, romans et nouvelles publiés pour la plupart à l’extérieur du pays et notamment en Égypte. En 2005, le recueil Aux marges des trottoirs, publié sous l’égide du ministère de la Culture soudanais, est interdit… par le même ministère de la Culture.

Pour un auteur qui admire les écrivains de l’absurde, c’est un comble ! En 2009, rebelote, mais il n’y a pas de quoi rire. Le roman Jango, publié par la maison indépendante Abdelkarim Al Mirghani, obtient le prestigieux prix Tayeb-Salih mais est censuré par le ministère, des exemplaires sont confisqués et brûlés. « Cette fois, j’ai eu peur, je me suis senti visé par ce meurtre symbolique, se souvient Sakin. Même si les livres confisqués à l’aéroport, qui représentaient une lourde perte pour l’éditeur, se sont ironiquement retrouvés sur les marchés par la suite – quelques personnes ayant profité de l’aubaine… »

Textes politiques

Le Messie du Darfour, avec son ironie mordante, ses scènes de sexe et la façon dont il tourne en dérision l’armée et le gouvernement, donne quelques indications quant à l’origine probable du déplaisir du prince. « On imagine souvent que l’interdiction est due à la sexualité, mais alors il faudrait interdire tout l’héritage littéraire arabe, les livres de Tayeb Salih au premier rang, mais aussi Les Mille et Une Nuits et l’ensemble des romans occidentaux, dont L’Amant de Lady Chatterley, glisse l’auteur. Non, la raison est strictement politique, on ne peut pas aborder la question du Darfour, on ne peut même pas écrire de la fiction sur le Darfour. »

Arrêté plusieurs fois pour des périodes assez courtes, Sakin résistera un moment avant de jeter l’éponge. L’élément déclencheur de l’exil, ce sera ce document qu’on lui demandera de signer dans lequel il s’engageait à ne plus jamais écrire. À contrecœur, il partira d’abord en Égypte, puis rejoindra l’Autriche, qui l’accueillera avec sa femme et ses deux enfants. Il ne se plaint pas, même si trouver un travail est difficile et qu’il préférerait « la pauvreté à l’exil ». Son humour en bandoulière comme unique cartouchière, il continue d’écrire – des textes pour enfants, un roman sur la question des migrants en Autriche, un autre sur la culture nubienne. Économe de ses mots, il réserve quelques boulets rouges au président Omar el-Béchir.

« C’est un criminel de guerre qui doit être considéré comme tel, affirme-t‑il. Il a personnellement du sang sur les mains puisqu’il a tué dans le Soudan du Sud, mais il est aussi responsable de crimes contre l’humanité au Darfour et dans d’autres régions du pays comme les monts Nouba et la province du Nil Bleu. C’est aussi un voleur qui a permis à sa famille d’amasser une fortune colossale. Et un homme politique qui a confisqué la démocratie en détruisant le lien social et le multiculturalisme de la société soudanaise. » Peut-on vraiment en rire ? À sa manière, Abdelaziz Baraka Sakin démontre que nous n’avons pas le choix. C’est une question de survie.

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