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Saïd Ennjimi : les costumes de l’homme en noir

Dans ses cabinets d’expertise-comptable et sur les terrains de foot, Saïd Ennjimi aime les chiffres comme les ballons : ronds. © Vincent Fournier/JA

Arbitre de football, Saïd Ennjimi, natif de Casablanca, est également directeur d’un cabinet d’expertise-comptable et a racheté une entreprise de verrerie.

Lui, hyperactif ? L’expression lui semble un peu exagérée, mais il admet finalement « avoir de l’énergie ». Il lui en faut pour mener de front ses activités professionnelles, et son CV laisse supposer que Saïd Ennjimi (43 ans) aime aller là où rien n’est facile. Et même dans des sphères où il y a surtout des coups à prendre. Chef d’entreprise et arbitre, donc. « Je fais partie de ceux qui n’ont pas souhaité être exclusivement sur les terrains de foot, car j’ai besoin de faire autre chose, de ne pas penser qu’au ballon rond. »

Depuis 2003 et son premier match au niveau professionnel en Ligue 2, il partage sa vie entre l’expertise-comptable, la miroiterie et les stades de France et d’Europe, même s’il n’est plus arbitre international depuis l’année dernière. Il affirme que l’arbitrage à temps partiel lui rapporte 70 000 euros par an. « Un professionnel peut toucher le double. Mais je suis très bien comme ça. »

La vie de Saïd Ennjimi, le petit dernier d’une fratrie de sept enfants (trois ­garçons, quatre filles), a débuté à Casablanca en 1973. Son père, Salem, est peintre en bâtiment. Habiba, sa mère, s’occupe de la tribu. En 1974, le paternel décide de s’expatrier en France, à la recherche d’une vie meilleure. Le reste de la famille le rejoint un an plus tard, à Limoges. Dans le quartier de Coubertin, « un endroit un peu difficile, mais pas un coupe-gorge », précise-t‑il, Saïd Ennjimi trouve ses marques et, comme beaucoup d’autres minots du coin, il s’oriente naturellement vers le football.

Plutôt bon élève, il est aussi surveillé de près par ses aînés, surtout lorsqu’il commence, à l’adolescence, à défier les règlements. Au même moment, en 1984, son père se retrouve sans emploi. Pour subvenir aux besoins de sa famille, ce dernier décide de collecter des fripes et du carton pour les revendre au kilo, faisant des allers-retours entre Limoges et le Maroc. Un soir de 1997, le voyage s’interrompt brutalement près de Séville, en Espagne. Un accident emporte le père de famille. « Une terrible épreuve », résume Saïd Ennjimi, toujours ému presque vingt ans après le drame.

Ma notoriété m’a aidé à élargir mon carnet d’adresses

À Limoges, donc, le Casablancais devenu binational à 18 ans joue au foot à l’AS Coubertin, le club de son quartier. Bac en poche, il s’engage pour cinq années de brillantes études de comptabilité, sanctionnées par un diplôme d’expert-comptable.

« Puis j’ai envoyé des CV. Mais avec mon nom, je n’avais que des refus. Ou pas de réponse. » Entre-temps, il s’est tourné vers l’arbitrage. Et c’est une relation de stade, le président d’un club du Limousin, qui lui offre une place dans son cabinet, avant qu’il se mette à son compte en 2004. « Cela m’a apporté mes premiers clients. Et la notoriété m’a aidé à élargir mon carnet d’adresses. »

Aujourd’hui, Saïd Ennjimi emploie 12 salariés, répartis sur les cabinets de Limoges et d’Argenton-sur-Creuse. « Et à la miroiterie dans la Sarthe, quand je l’ai rachetée, il y avait 26 salariés. Désormais, ils sont 36, le chiffre d’affaires est de 3,2 millions d’euros, et nous allons agrandir la surface à 3 000 m2 », annonce-t‑il fièrement en avalant son expresso.

L’homme pressé à l’allure décontractée – jean, veste cintrée sur tee-shirt et baskets – est aussi un arbitre à part. « Il dérange car il est atypique. Il n’hésite pas à parler, ce qui est rare chez les arbitres », résume un journaliste sportif. Le verbe facile, le ton direct, Saïd Ennjimi plaît ou agace. « On peut discuter avec lui. Il est franc, il sait se faire respecter mais il ne faut pas trop le chercher », explique un joueur de Ligue 1. « C’est un bon arbitre, mais parfois il est un peu trop dans le rapport de force », avance un autre.

Ennjimi assume cette façon de procéder. Et dévoile son intention d’être candidat aux prochaines élections de la Ligue d’Aquitaine. « La France est tout sauf un pays raciste, et pourtant j’ai l’impression qu’elle se replie sur elle-même. Il y a six millions de musulmans en France, et, même s’il y a des exceptions, ils aiment leur pays. Et moi, je continue de penser que le football permet de rapprocher les gens, de favoriser l’intégration. J’en suis l’un des nombreux exemples. »

Il y a six ans, il avait dirigé un match du championnat marocain entre les FAR Rabat et le Wydad de Fès, un privilège exceptionnel pour un arbitre qui n’est pas affilié à la fédération marocaine. « J’aimerais à l’avenir apporter mon expérience à l’arbitrage marocain », précise-t‑il. Et puis Saïd Ennjimi n’a pas besoin du football pour garder le lien avec son pays natal, où il retourne plusieurs fois par an. Sans envisager de s’y installer définitivement. « Mais y passer plusieurs mois par an, pourquoi pas ? » S’il lui reste un peu de temps…

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