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Éducation : public, privé, même constat

Le groupe américain Bridge International Academies gère des écoles en Ouganda, au Kenya (ici, à Nairobi), au Nigeria et au Liberia. © David Mutua

Malgré les efforts des États et la multiplication des établissements privés, l’école africaine n’est toujours pas au niveau. À la recherche de main-d’œuvre qualifiée, des entreprises prennent le relais.

La rentrée est à peine passée que, déjà, au Burkina Faso et au Cameroun, la tension monte entre les syndicats d’enseignants et leur ministre de tutelle, sur fond de revendications salariales. En Côte d’Ivoire, les professeurs d’université se sont mis en grève pour obtenir le paiement des heures supplémentaires effectuées lors de l’année 2014-2015. Et en Afrique du Sud, les étudiants sont descendus dans la rue pour protester contre la hausse du prix des inscriptions. Des manifestations dispersées par les forces de l’ordre à l’aide de grenades assourdissantes et de balles en caoutchouc.

Un défi démographique important

Partout, les systèmes éducatifs africains donnent des signes de faiblesse, malgré les efforts budgétaires réalisés par les gouvernements. « Le continent fait face à un défi démographique inédit tant par son ampleur que par sa vitesse. On cite souvent la Corée du Sud comme source d’inspiration pour les États africains parce qu’elle s’est développée en misant sur l’éducation. Mais dans les faits, les trajectoires ne sont pas comparables. Le taux d’accroissement de la population de beaucoup de pays est encore de 3 % par an.

Ils sont loin de bénéficier d’un dividende démographique [avantage économique après une baisse de la natalité, avec une population très productive] qui leur permettrait d’allouer les fonds nécessaires au fonctionnement des systèmes éducatifs », constate Marc Pilon, démographe spécialiste de l’éducation.

Dans son dernier rapport, l’Unesco fait un état des lieux préoccupant de l’accès à l’école primaire. Selon les dernières statistiques disponibles, plus de 31 millions d’enfants restent exclus du système éducatif. C’était pourtant l’un des objectifs du millénaire définis par la Banque mondiale pour 2015. Néanmoins, ces quinze dernières années, le continent a réalisé d’impressionnants progrès quantitatifs : en 2014, 80 % des Subsahariens de 6 à 11 ans fréquentaient l’école primaire, contre 57 % en l’an 2000. Et les filles (77 %) presque autant que les garçons (82 %), se réjouit Hélène Charton, chercheuse au Centre national de la recherche scientifique (CNRS).

Les écoles privées, un atout pour le primaire

Héritage britannique oblige, les pays anglophones se sont naturellement appuyés sur les établissements privés pour améliorer les taux de scolarisation. En 2011, au Kenya, ces institutions accueillaient déjà environ 15 % des élèves du primaire, et les deux tiers d’entre elles coûtaient moins cher que les écoles publiques. Mais en Afrique francophone, marquée par l’approche française faisant de l’éducation un bien public, la montée en puissance des établissements privés a été beaucoup plus lente.

Néanmoins, aujourd’hui, ceux-ci prospèrent. « Un mouvement largement encouragé par les bailleurs comme la Banque mondiale », analyse Hélène Charton. « Le fait que l’on atteigne 83 % de scolarisation au primaire à Ouagadougou est fortement lié à leur présence », reconnaît le chercheur burkinabè Maxime Compaoré.

Un important manque d’enseignants

Reste que, selon l’Unesco, la qualité des enseignements dans le primaire est en baisse constante. Une situation qui s’explique par le fait que le continent a le plus fort ratio d’élèves par professeur qualifié – 44 en moyenne au sud du Sahara, contre 14 dans les pays développés. Un chiffre qui cache des situations encore plus inquiétantes. On compte un professeur pour 62 élèves au Togo et un pour 77 au Cameroun. L’accroissement du nombre d’enfants scolarisés est tellement rapide qu’il y a une pénurie d’enseignants, constate Maxime Compaoré. Et il ne peut y avoir d’éducation de qualité sans professeurs de qualité.

Dans ce domaine, les écoles privées ne relèvent pas toujours le niveau. Si la scolarisation a augmenté à Ouagadougou grâce à elle, « la qualité n’y est pas », regrette Maxime Compaoré. Un constat qui vaut pour l’ensemble de l’Afrique subsaharienne. Au Sahel, les chercheurs constatent la prolifération d’écoles communautaires, notamment celles privilégiant des enseignements en arabe, alors que cette langue n’a aucune existence légale au Mali ou au Burkina Faso.

Les familles qui font ce choix pour leurs enfants manifestent à la fois une défiance vis‑à-vis des écoles publiques, jugées peu performantes, l’expression d’une demande religieuse et, dans certaines régions, un souci d’intégration à leur communauté. Mais ces établissements ne sont pas les seuls à inquiéter les pouvoirs publics.

En Ouganda, au Kenya, au Nigeria et au Liberia, le groupe Bridge International Academies (BIA), fondé en 2008 par trois Américains sortis de Harvard et du Massachusetts Institute of Technology (MIT), propose de scolariser des enfants pour 6 dollars (environ 5,50 euros) par mois. Au mois d’août, le ministère ougandais de l’Éducation a dénoncé des conditions d’hygiène et de sécurité qui mettent en danger les élèves et l’emploi de méthodes pédagogiques dépassées qui ne favorisent pas l’interaction entre les enseignants et les élèves.

Sommé de cesser les activités de ses 63 établissements dans le pays, BIA n’avait, selon la presse locale, toujours pas obtempéré début octobre. Cette mésaventure n’a pas dissuadé le Liberia de lui confier certaines de ses écoles primaires, dans le cadre du processus de libéralisation du système éducatif entamé à la rentrée. Un partenariat public-privé dont le coût est estimé à 65 millions de dollars pour l’État et qui garantit la gratuité de l’inscription pour les familles. La mesure, unique par son ampleur, suscite de nombreuses craintes, y compris celle du rapporteur spécial des Nations unies pour le droit à l’éducation, Kishore Singh. L’économiste Justin Sandefur, du Center for Global Development, à Washington, se dit au contraire « prudemment optimiste sur la possibilité de parvenir à des progrès significatifs d’ici un an ».


Promesses en l’air ?

À travers la déclaration d’Alger de 2005, les membres de l’Union africaine s’étaient engagés à affecter au moins 20 % de leur budget à l’éducation. Plus d’une décennie plus tard, rares sont les États qui ont tenu parole. Si le continent comprend quelques bons élèves comme l’Éthiopie (27 %), le Kenya (30 %) ou le Bénin (22 %), la plupart stagnent loin du compte, selon l’Unesco. Les dernières statistiques disponibles établissaient la moyenne subsaharienne à 17 %.


Les questions posées par le choix du Liberia restent nombreuses, notamment concernant sa capacité à superviser le fonctionnement des écoles dont il a confié la gestion. « Le manque de moyens pour contrôler l’activité des groupes privés est une des difficultés des administrations africaines », reconnaît Rohen d’Aiglepierre, économiste à l’Agence française de développement (AFD).

Formations techniques

Le chercheur s’interroge par ailleurs sur la volonté des États africains d’étendre la généralisation de l’accès à l’école au premier cycle de l’enseignement secondaire, alors qu’aucune réflexion globale n’a véritablement été entamée. Selon les chiffres donnés par l’AFD en 2015, en Afrique subsaharienne, 54 % des enfants en âge d’être intégrés au premier cycle du secondaire, soit 22 millions d’élèves, étaient hors de toute structure éducative.

Pourtant identifiés comme un facteur clé de développement pour les économies africaines, les cursus techniques restent peu présents dans l’enseignement public comme dans les écoles privées.

Si ces dernières accueillent pas moins de 20,2 % des collégiens et 27,5 % des lycéens en Afrique subsaharienne, elles privilégient encore très souvent l’enseignement général au détriment de ces formations, qui demandent plus d’investissements et sont encore socialement déconsidérées. « Ce domaine de la formation professionnelle reste encore inexploité et sous-équipé. Il n’offre que très peu de places comparé aux besoins », constatait l’AFD fin 2013.

Baptiste de Ville d’Avray

À Tanger, un institut de formation aux métiers de l’industrie automobile est intégré à l’usine Renault-Nissan. © Baptiste de Ville d’Avray

Désillusion pour les jeunes diplomés

Le désintérêt pour ce type de cursus traduit notamment un manque de dialogue entre les ministères de l’Éducation et les entreprises. « Au Congo, l’État vient de refondre les filières professionnelles sans même interroger les organisations patronales », déplore Paul Giniès, président de la commission éducation-formation du Conseil français des investisseurs en Afrique (CIAN). Ce décalage entre l’offre éducative et les attentes du secteur privé, on le retrouve aussi dans l’enseignement supérieur.

Pour de nombreux jeunes diplômés, l’arrivée sur le marché du travail constitue une grande désillusion. Ils ont poursuivi leurs études au collège, au lycée, puis à l’université, pour finalement devoir accepter un emploi sous-qualifié.

« Pendant longtemps, l’enseignement supérieur avait pour but de former les fonctionnaires dont le pays avait besoin. Aujourd’hui c’est une usine à chômeurs, qui génère beaucoup de frustration », estime Paul Giniès. Une fois encore, les écoles privées, en se concentrant sur les formations en gestion et en management, n’apportent pas véritablement d’alternative… Quand elles n’affaiblissent pas en plus le système public en attirant ses meilleurs professeurs.

Pressées de trouver des solutions, les entreprises commencent à faire bouger les lignes. « Nous n’intervenons généralement pas au niveau de l’éducation de base, même si quelques groupes privés, comme le kényan Equity Bank, le font dans le cadre de leur politique sociale, par exemple en octroyant des bourses.

En revanche, nous avons un rôle à jouer pour diffuser la culture entrepreneuriale, aider les pouvoirs publics à adapter les orientations scolaires en fonction des exigences du marché et faire la promotion de la formation qualifiante », explique Frederick Muia, conseiller du président de l’Organisation internationale des employeurs, qui regroupe les fédérations patronales de plus de 140 pays. Pour porter son plaidoyer, l’OIE annoncera le 3 novembre la création d’une fondation nommée Jobs for Africa.

Les solutions des entreprises

Sans attendre, certains groupes, comme Bolloré, créent depuis quelques années leurs propres instituts de formation. À la rentrée de 2015, le spécialiste de l’énergie Eranove, via sa filiale Compagnie ivoirienne d’électricité (CIE), a inauguré à Abidjan un centre des métiers de l’électricité où il dispense notamment un BTS électrotechnique. « Au Maroc, la délégation des formations professionnelles aux entreprises est déjà une réalité dans les secteurs de l’aéronautique et de l’automobile.

Et cela donne de bons résultats », juge Paul Giniès. Pour l’ancien patron de l’Institut d’ingénierie 2iE à Ouagadougou, l’avenir de la formation professionnelle s’écrira aussi hors du système scolaire : « Les diplômes sont trop longs à obtenir. Aujourd’hui, un jeune ne peut plus attendre trois ans pour décrocher un CAP de mécanicien en étant formé sur un moteur de Renault 12. Il faut apporter un socle de compétences beaucoup plus rapidement et délivrer une certification. C’est la reconnaissance que lui accorderont les entreprises qui fera sa valeur. »

Mais pour Paul Giniès, le véritable défi du continent concernera, dans les années à venir, le secteur informel, qui emploie 90 % des actifs. Il plaide pour la création d’un « radar de compétences » qui permettrait d’identifier et de valoriser les savoir-faire et les savoir-être acquis hors de l’école. « Un bon moyen de favoriser l’employabilité et la mobilité professionnelle des jeunes Subsahariens », estime-t‑il.

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