Afrofuturisme : le cinéma africain attend toujours ses aliens

Pumzi, un film de la Kényane Wanuri Kahiu, sorti en 2009. © DR

Dans une série d'articles, "Jeune Afrique" questionne le concept d'afrofuturisme. Qu'en est-il dans le septième art ? Sans gros budget, concurrencé par les blockbusters américains, le genre slalome entre rares pépites et vrais nanars, et peine à s’imposer sur le continent.

Un alien numérique, semblant sorti d’un jeu vidéo des années 1980, qui fait des prises de karaté, jette des voitures sur les passants et propulse dans les airs un bébé posé (on ne sait pourquoi) sur le trottoir, en lui donnant un méchant coup de pied : voilà la mise en bouche raffinée que proposent les réalisateurs ghanéens du film 2016. Toujours visible sur YouTube, ce chef-d’œuvre de trente secondes a été élu ironiquement « meilleure bande-annonce » dans le talk-show de l’humoriste américain Conan O’Brien. Monté à la hache, souffrant d’effets vraiment trop spéciaux, ce « Kumawood » (issu de l’industrie cinématographique du Ghana) est représentatif des films de science-fiction fauchés qui apparaissent ponctuellement sur le Net.

 

 

« Nanars africains »

Dénombrer les nanars futuristes africains est une tâche ardue, mais il est en revanche très simple de faire le compte des vrais longs-métrages de SF sur le continent. Il y a bien sûr District 9, du Sud-Africain Neill Blomkamp, parabole sur la xénophobie et l’apartheid où des extraterrestres à tête de grosse crevette sont réduits en esclavage et parqués dans des camps. Mais derrière ce grand film c’est le désert de Tatooine, les étendues vides et sablonneuses de la saga Star Wars.

 

 

Des réalisateurs ont certes dessiné une Afrique futuriste, comme le Béninois Sylvestre Amoussou qui a imaginé dans Africa paradis des Européens, poussés par la pauvreté, tentant d’entrer illégalement sur un continent noir devenu prospère. Mais on est très loin des canons du genre, on n’y convoque ni la science ni le fantastique.

 

 

Le Kenya de demain

Les exégètes citent bien quelques coups de maître isolés dans l’univers de la SF, mais plutôt du côté des formats courts. La jeune réalisatrice kényane Wanuri Kahiu a ainsi signé le moyen-métrage Pumzi, en 2009, passé un peu inaperçu derrière le rouleau compresseur District 9 sorti la même année. Beau, profond, écolo, il évoque le Kenya dans un avenir lointain, où la nature s’est éteinte et où une jeune femme risque sa vie pour donner une seconde chance à la planète. Produit par une société sud-africaine, Inspired Minority Pictures, le film, visible gratuitement sur internet, emprunte largement aux codes classiques du cinéma d’anticipation, et l’on y retrouve des stations high-tech épurées, des combinaisons en Lycra et une informatique omniprésente.

 

 

Wanuri Kahiu a surtout été très maligne, car une grande partie de son film se déroule dans le désert… ce qui ne nécessite aucun des effets spéciaux coûteux que l’on rencontre traditionnellement dans les films hollywoodiens. Encore plus futé, le Nigérian Genesis Williams propose un court-métrage (The Day They Came) dans lequel les envahisseurs, sortes de géants de métal surarmés, n’apparaissent en tout et pour tout que onze secondes à l’écran… Une manière d’exploiter le suspense et de réduire son budget.

 

 

Manque de moyens

« Le fond du problème est bien financier, commente Stéphane Vieyra – fils du réalisateur béninois Paulin Vieyra –, président de l’association PSV-Films et observateur du cinéma africain. À l’époque où mon père tournait, pour un film traditionnel, c’était déjà l’horreur… Il fallait jongler avec des bouts de pellicule, il était impossible de refaire une scène. Maintenant, malgré le numérique, ça reste compliqué, d’autant qu’il y a un manque de financement étatique et peu de structures qui aident les réalisateurs. Le genre même de la science-fiction ajoute encore un obstacle car il nécessite des moyens techniques qu’on n’a pas forcément. »

Malgré le numérique, ça reste compliqué, d’autant qu’il y a un manque de financement étatique

Éric Névé, producteur de cinéma installé à Dakar qui s’occupe de films sénégalais, ivoiriens et maliens, ne dit pas autre chose : « Le système de financement du cinéma africain, contrairement à ce qui se passe partout ailleurs sur la planète, se développe presque uniquement sur des fonds privés. Il y a bien quelques aides étatiques comme le Fopica mis en place par le Sénégal, mais ce sont des exceptions. Or Hollywood a mis la barre très haut en matière de budget pour les films de science-fiction, même les Européens ne peuvent pas suivre. Pour exister dans les salles à l’international, il est quasi impossible de rivaliser question effets spéciaux. Il faut avoir un contenu singulier, comme District 9, assez trash par rapport aux productions américaines. »

Le producteur avance d’autres raisons moins évidentes pour expliquer la pénurie de films de science-fiction africains. Selon lui, sur les trente dernières années, les fonds de subventions dont bénéficient les films du continent étaient issus d’organisations européennes, comme Arte, qui avaient plus tendance à privilégier des œuvres arty, calibrées pour les festivals occidentaux, que des divertissements susceptibles de plaire au public local. Dans ce contexte, difficile d’imaginer l’apparition d’un RoboCop ou d’un Matrix africains.

« Mise en scène du monde supranaturel »

Le cinéma de science-fiction tel qu’il est apparu au début du XXe siècle d’abord en Europe, avec Georges Méliès, puis aux États-Unis, est peut-être aussi trop proche d’un imaginaire et de concepts occidentaux. Mais si l’on considérait par exemple plus largement que la mise en scène du vaudou, de forces surnaturelles, suffisait à faire entrer dans la catégorie de la science-fiction, un très grand nombre de productions africaines pourraient obtenir ce label. Le réalisateur burkinabè Gaston Kaboré, interviewé par le site spécialisé Allociné, estimait ainsi récemment qu’il y aurait bien « de la place pour des films qui essaient de se projeter dans le futur » en Afrique si ces productions s’appuyaient non pas sur « des inventions technologiques extraordinaires », mais sur une mise en scène du monde « supranaturel », plus familier du public local.

Éric Névé, quant à lui, veut croire que la reconfiguration de l’industrie cinématographique africaine actuellement à l’œuvre peut permettre l’apparition de plus de films de SF. « Des multiplexes se créent à Abidjan, à Dakar… Évidemment, ils diffuseront principalement des blockbusters américains. Mais il y aura aussi plus de place pour les productions locales, et pourquoi pas de la science-fiction. »


De fait, il a été réalisé et coscénarisé par le Sud-Africain Neill Blomkamp et tourné à Soweto, dans la banlieue de Johannesburg. Mais il s’agit en fait d’une coproduction entre l’Afrique du Sud, les États-Unis et la Nouvelle-Zélande.

C’est cette association qui a permis de lever les quelque 30 millions de dollars (27 millions d’euros) nécessaires au tournage. Le distributeur, Sony Pictures, est une société américaine. Et lors de sa diffusion à l’étranger, le nom du producteur néo-zélandais Peter Jackson apparaissait en plus gros, sur les affiches, que celui du réalisateur. Neill Blomkamp, qui a acquis la nationalité canadienne, mène aujourd’hui sa carrière depuis Vancouver.

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