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États-Unis : potiches, les premières dames ? Jamais !

Michelle Obama en 2012. © The White House/ZUMA/REA

De Martha Washington à Michelle Obama, en passant par Edith Wilson, Eleanor Roosevelt ou Jackie Kennedy, les First Ladies ont souvent joué un rôle politique, dans l’ombre de leurs maris. Jusqu’à ce qu’une certaine Hillary Clinton décide de sauter le pas.

Elles s’apprécient peu, n’ont pas forcément les mêmes rêves, mais font le même cauchemar : voir Donald Trump s’emparer de la Maison Blanche, le 8 novembre. Alors, comme elle l’avait fait pour son Président de mari pendant la campagne de 2012, Michelle Obama s’engage à fond pour Hillary Clinton, misant sur ses propres atouts, ceux-là mêmes qui font si cruellement défaut à la candidate démocrate : chaleur, charisme, sincérité, Michelle Obama est aimée.

Fortes et intelligentes, toutes deux sont devenues les actrices principales d’une pièce inédite où la première First Lady noire soutient dans sa conquête du pouvoir celle qui sera peut-être la première présidente des États-Unis.

Dans leur dernier ouvrage*, paru en octobre, l’historienne Nicole Bacharan et le journaliste Dominique Simonnet classent Michelle et Hillary parmi les dix First Ladies les plus emblématiques. Leurs parcours accréditent largement la thèse du livre : pour la plupart, ces femmes n’ont pas été des potiches. Au contraire, elles ont joué un rôle prépondérant tout au long de l’Histoire.

Self-made woman

Évidemment, Hillary Clinton est de celles-là et ne s’en est jamais cachée. N’a-t-elle pas passé un pacte avec son mari prévoyant qu’elle briguerait un jour, à son tour, la magistrature suprême ? Dès leur installation à la Maison Blanche, Bill Clinton la présente comme sa partenaire politique. « M’élire, c’est en avoir deux pour le prix d’un », se plaît-il à répéter. Une position qui lui vaudra bien des inimitiés. Accusée de se montrer dure, cassante, Hillary est tout de suite impopulaire. Elle le devient plus encore quand, chargée de réformer le système de santé, elle prend ses quartiers dans l’aile ouest (celle de l’exécutif) plutôt que dans l’aile est, réservée aux First Ladies.

Ron Sachs/NEWSCOM/SIPA

Hillary Clinton, 1994. © Ron Sachs/NEWSCOM/SIPA

« Hillary a suivi son propre parcours, a acquis ses propres lettres de noblesse », affirme Nicole Bacharan. « Elle est exceptionnelle, aucun politique ne peut se vanter d’avoir autant d’expérience qu’elle. Son parcours montre combien il est difficile pour les premières dames de s’affirmer comme les partenaires de leur conjoint. Elles doivent toujours passer en second, et on trouve illégitime qu’elles aient des opinions ou un rôle politique », renchérit Dominique Simonnet.

Une tâche délicate

Pour les deux auteurs, « on attend d’une First Lady qu’elle se montre charmante sans avoir l’air narcissique, qu’elle soit élégante sans paraître frivole, qu’elle soit une épouse dévouée mais pas soumise, capable de faire campagne, de prononcer des discours, mais jamais pour elle-même. On veut qu’elle soutienne le programme du candidat sans prendre d’initiatives, qu’elle s’engage dans un rôle public sans faire de politique, qu’elle soit bonne conseillère mais pas éminence grise. Il lui faut être un modèle, incarner le prestige du pays, le tout sans usurper une fonction pour laquelle elle n’a pas été élue ».

Pari difficile à tenir ? Pas tant que ça. La plupart des quarante et une First Ladies l’ont réussi. À en croire Nicole Bacharan, l’ultradiplômée Michelle Obama est l’une des rares à avoir entièrement donné satisfaction, preuve que celle qui affirme ne pas aimer la politique est justement l’une de celles qui peuvent se prévaloir d’un très grand sens politique. Sa cote de popularité a toujours été au plus haut.

« Elle a été d’une extrême prudence, souligne Bacharan. Lors de la campagne de 2008, on lui reproche des positions trop affirmées, des discours trop offensifs. Elle rectifie vite le tir, optant pour des causes et des sujets plus consensuels. Elle change sa façon de s’habiller, préférant des tenues plus féminines, avec une obsession du sans-faute pour toute la famille. Qu’on ne conteste pas à cette Noire sa légitimité est en soi une surprise. Qu’elle soit l’une des plus aimées l’est davantage. » Au cours du second mandat de Barack Obama, Michelle devient de plus en plus politique, elle n’hésite plus à s’engager dans la défense de toutes les minorités.

Reflet de l’histoire

Jackie Kennedy est celle qui restera à jamais une icône adulée. Première First Lady de l’ère de la télévision triomphante, elle incarnait à la fois le glamour, la beauté et la mode, devenant une star mondiale. Cette ancienne journaliste a été la première à manier les codes de la communication. Elle a su magnifier la culture, dont elle était presque la ministre, et a construit l’image d’un couple présidentiel princier.

« Dans l’avion qui la ramène à Washington après l’assassinat de Kennedy, son premier réflexe est de laver ses mains et son visage, couverts de sang. Elle se ravise à la dernière minute : « Il faut que je montre au monde entier ce qu’ils ont fait à mon mari » », raconte Simonnet.

The LIFE Picture Collection/Getty Images

Jackie Kennedy, 1961. © The LIFE Picture Collection/Getty Images

Pour les auteurs, le destin des First Ladies épouse à la fois l’histoire de l’Amérique et celle des femmes. Au XIXe siècle, elles sont très présentes. Pendant la seconde guerre de l’indépendance, lorsque les États-Unis, assaillis par les Britanniques, sont menacés de disparition, Dolley Madison tient héroïquement la Maison Blanche. « Fine politique et reine du compromis, elle a contribué à assurer l’unité de la jeune nation, et deviendra un modèle pour les prochaines First Ladies », écrivent Nicole Bacharan et Dominique Simonnet.

Autre première dame « sûre de ses convictions et dépourvue de toute illusion sur la nature humaine », Abigail Adams (1797-1801) estime que sa fonction lui confère le droit de remplacer le président. Il lui arrive même de passer les troupes en revue.

Discrète mais incontournable

Celles qui lui succèdent restent plutôt dans la sphère privée, certaines détestant leur rôle, claquemurées dans leurs appartements, méprisées par leurs maris, comme pendant le Second Empire en France. Des First Ladies qui suivent des études apparaissent peu à peu, ont un métier, donnent leur opinion, certaines exerçant le pouvoir en coulisses, comme Eleanor Roosevelt. « Sans elle, Franklin D. Roosevelt n’aurait jamais été président », rappelle Bacharan. Elle a porté à bout de bras cet incorrigible séducteur, grand malade de surcroît, jusqu’au sommet de l’État.

NBC via Getty Images

Eleanor Roosevelt, 1941. © NBC via Getty Images

Faisant campagne pour lui, elle parcourt des milliers de kilomètres, avant de devenir ses yeux et ses oreilles quand il est élu. Ce qui ne l’empêche pas de garder son poste de chroniqueuse à la radio. « Plus que toute autre, Eleanor avait compris instinctivement le meilleur de la politique : se mettre à la place des autres, comprendre leurs difficultés, puis trouver des solutions concrètes. » Eleanor Roosevelt embrasse la cause des Noirs et obtient en retour leur basculement dans le camp démocrate, alors qu’ils avaient toujours voté républicain.

« Gouvernance bicéphale »

Edith Wilson n’aura pas été qu’une éminence grise. Épouse de Woodrow Wilson – président de 1913 à 1921 –, elle est la première à prendre véritablement le pouvoir. Quand ils se rencontrent, il est veuf depuis un an. Coup de foudre. Aussitôt débute une correspondance passionnée : Woodrow lui envoie 250 lettres d’amour en quelques mois. Et ses missives s’accompagnent de notes relatives aux affaires de l’État, pour lesquelles il sollicite les conseils de son amante, y compris quand il doit décider de l’entrée en guerre de son pays. Elle lui fait parfois reprendre ses discours.

« J’ai travaillé pour toi tard dans la soirée pour revoir la réponse à l’Allemagne, lui écrit-il, et j’espère que je suis arrivé maintenant au plus proche de ce que ma chérie exige de moi par la force de son grand amour. » Il ira jusqu’à lui confier les codes secrets permettant de décrypter les messages en provenance de l’étranger. Edith lui répondra un jour : « J’aime la façon dont tu mets ta main chérie dans la mienne, tandis que, de l’autre, tu tournes les pages de l’Histoire. »

akg-images

Edith Wilson, 1918. © akg-images

Cette gouvernance bicéphale se poursuit après leur mariage. Vers la fin de son second mandat, Wilson est victime d’un accident vasculaire cérébral qui l’affaiblit et l’empêche de remplir ses fonctions. Contre l’avis de tous ses conseillers, Edith prend les rênes du pouvoir et devient, sans que le pays s’en aperçoive, la véritable présidente. Depuis lors, comme le démontre Hillary Clinton, une First Lady peut s’estimer aussi qualifiée que son mari et briguer à son tour la présidence.

Ces femmes ont-elles toutes été à la hauteur ? « Oui, estime Nicole Bacharan, même si quelques-unes ont été très impopulaires. D’autres, à l’instar de Letitia Tyler, avaient une santé fragile, ou, estimant que cette charge était trop lourde, ont tenté de s’y soustraire. » Dominique Simonnet, lui, a été frappé de découvrir que la plupart des First Ladies, notamment celles du XIXe siècle, dont les moindres faits et gestes étaient scrutés, ont vécu leur séjour à la Maison Blanche non comme une chance, mais comme un calvaire.

First Ladies. À la conquête de la Maison Blanche, de Nicole Bacharan et Dominique Simonnet, éd. Perrin, 380 p.

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