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À qui profite vraiment le franc CFA ?

Michel Sapin, ministre français de l’Économie, et ses hôtes de la zone franc face à la presse, le 30 septembre 2016, à Bercy. © HAMILTON/REA

Garantie de stabilité, martèlent les uns. Frein au développement des pays africains, profitant surtout à la France, rétorquent les autres. Des deux côtés de la Méditerranée, la question du franc CFA divise.

Bercy, le 30 septembre. Il est 14 h 30 passées au siège du ministère français de l’Économie et des Finances lorsque Michel Sapin, le maître des lieux, se présente avec ses hôtes de la zone franc, gouverneurs de banques centrales et homologues africains, devant un parterre de journalistes. Ensemble, salle Bloch-Lainé, ils viennent clore la traditionnelle réunion qu’ils tiennent en amont des assemblées générales annuelles du FMI et de la Banque mondiale.

Se doutaient-ils de la tournure qu’allait prendre ce face-à-face avec les médias ? Ce qui devait être un point sur la situation économique de l’Uemoa, de la Cemac et des Comores se transforme en un procès du franc CFA, la monnaie utilisée par les quinze économies qui constituent ces trois ensembles. Arrimée à l’euro par une parité fixe (1 euro est égal à 655 F CFA) et convertible grâce à la garantie du Trésor français, l’héritière du « franc des colonies françaises d’Afrique » est de plus en plus ouvertement critiquée.

Une contestation qui s’affirme de plus en plus

Certes, Michel Sapin ironisera en disant qu’il connaissait par cœur le scénario de ce rendez-vous avec la presse, parce que les questions des journalistes ont toujours été les mêmes depuis plusieurs décennies. Mais le ministre français, ses pairs et les gouverneurs de banques centrales présents ne s’attendaient certainement pas à la véhémence inhabituelle dont ont fait montre les médias en s’adressant à eux.

Les questions fusent : « Le franc CFA n’est-il pas un frein au développement des pays africains ? », « Que gagne la France à garantir sa convertibilité ? », « Ce système monétaire n’est-il pas uniquement fait pour favoriser les entreprises françaises sur le continent ? », « Pourquoi les dirigeants africains n’ont-ils pas tiré les leçons de la dévaluation du franc CFA en 1994 ? », « Pourquoi refusent-ils d’admettre qu’il y a un problème avec cette monnaie ? »…

En plus d’avoir trouvé depuis peu dans la presse française – qu’elle soit de gauche, de droite ou du centre – une alliée, la contestation est galvanisée par la tonitruante sortie médiatique de Carlos Lopes, le secrétaire général exécutif démissionnaire de la Commission économique des Nations unies pour l’Afrique.

Économiste de renom, le Bissau-Guinéen, réputé pour son franc-parler et son sens aigu de la communication, a déclaré, quelques jours avant la réunion de Bercy, que le système monétaire de la zone franc était « désuet ». Ajoutant : « Aucun pays du monde ne peut avoir une politique monétaire immuable depuis trente ans. Il y a donc quelque chose qui cloche. »

La parole aux économistes

Quelques jours après, un collectif d’économistes mené par le Togolais Kako Nubukpo, le Sénégalais Demba Moussa Dembélé et le Camerounais Martial Ze Belinga va encore plus loin. Ils publient Sortir l’Afrique de la servitude monétaire. À qui profite le franc CFA ?, écrit dans le même esprit que Monnaie, servitude et liberté, du Camerounais Joseph Tchundjang Pouemi, paru en 1980. Les auteurs de ce nouvel essai se font l’écho de revendications souverainistes, qualifient le franc CFA de relique coloniale et remettent en question son régime de change fixe.

Selon eux, cette monnaie est trop forte pour des économies en développement, tout comme le dispositif des comptes d’opération, qui contraint les banques centrales africaines à déposer 50 % de leurs réserves de change auprès du Trésor français en contrepartie de la garantie de convertibilité illimitée de leur monnaie. Pour ces économistes, la politique monétaire des banques centrales de la zone franc, qui cible un objectif de taux d’inflation autour de 2 %, est trop restrictive et pénalisante, freinant le développement économique des pays.

Une monnaie autonome et performante, pour ses défenseurs

« Campagne de désinformation ! » crie-t-on du côté des défenseurs du franc CFA. Dirigeants de banques centrales, hommes d’affaires ou ministres, ils vantent l’extraordinaire stabilité monétaire que le dispositif actuel donne aux pays de la zone. Ils dénoncent, anonymement, des arguments dogmatiques qui ne sont fondés sur aucune étude. « La plupart de nos décisions se prennent sur la base d’enquêtes que nous réalisons sur le terrain », nous assure ainsi un cadre de la BCEAO.

Il insiste : « Paris ne gère pas notre monnaie. Nous la gérons, et les accords monétaires ne sont pas figés, comme certains le prétendent. » Dans une longue tribune adressée à Jeune Afrique après la publication de notre éditorial appelant à un débat sain et constructif sur le sujet, l’économiste Malamine Mohamed, qui n’a souhaité divulguer ni sa nationalité ni sa fonction, soutient que les monnaies actuellement utilisées au sein de l’UEMOA et de la Cemac n’ont rien à voir avec le franc des colonies françaises d’Afrique.

« En 2016, elles vont boucler respectivement cinquante-quatre et quarante-quatre années d’existence, soit quelques-unes de moins que les États souverains émetteurs, expose-t-il. Là réside la première désinformation abusant largement le grand public. Le sigle demeure, mais les réalités post-indépendances bâties autour du concept de “coopération” entre la France et les pays de la zone franc sont bien différentes de celles du temps colonial reposant sur la domination. »

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En ce dernier jour du mois de septembre, à Bercy, Tiémoko Meyliet Koné, le discret gouverneur de la BCEAO, ne dit pas autre chose : « Si ce qu’on prétend sur le franc CFA était avéré, croyez-nous, nous serions les premiers à le savoir et à prendre les mesures appropriées », martèle l’Ivoirien. Réputé proche d’Alassane Dramane Ouattara, cet ancien directeur de cabinet de l’ex-Premier ministre Guillaume Soro, qui connaît par cœur la banque centrale, au sein de laquelle il a passé le plus clair de sa carrière, n’a pas manqué de souligner que « le franc CFA décrié est le même que celui qui permet aux pays de l’Union de réaliser actuellement les meilleures performances économiques du continent, avec un taux de croissance moyen attendu à 7 % en 2016 ».

Les économies nationales, facteur clé

Même le gouverneur de la Banque de France, François Villeroy de Galhau, d’habitude peu loquace sur le sujet, s’en est mêlé : « Nous menons régulièrement des études économiques sur la valeur du franc CFA par rapport au niveau économique de très long terme des pays de la zone. Aujourd’hui notre réponse est claire : le franc CFA n’est ni sous-évalué ni surévalué ». Quant à Lucas Abaga Nchama, le gouverneur de la BEAC, il a tenu à préciser que « les difficultés actuelles de la Cemac [sa croissance ne dépassera pas les 2 % cette année] sont d’ordre budgétaire et liées au choc exogène provoqué par la chute des prix du pétrole. Il ne s’agit guère d’une crise monétaire. »

Dans une étude sur la zone franc publiée le 10 octobre, la banque américaine Citigroup, réputée pour le sérieux de ses analyses, a tenté de trancher ce débat sans vraiment y parvenir. En prenant l’exemple du Gabon, dont les dirigeants promeuvent depuis quelques années la diversification de l’économie, les analystes de Citi ont conclu que « le dispositif actuel du franc CFA n’est probablement pas une solution optimale ».

Certes, « alors que le budget de ce pays était sous pression, on peut tout à fait imaginer que la poursuite de la dépréciation du franc CFA par rapport à l’euro et le dollar américain est un facteur potentiellement important dans cette stratégie de diversification », écrivent-ils. Mais s’il avait eu une monnaie indépendante, ce pays aux institutions encore fragiles aurait eu à surmonter d’importants défis.

Ces experts insistent sur les vertus du franc CFA, en s’appuyant cette fois sur le cas de la Côte d’Ivoire. « Son histoire récente donne un argument solide en faveur de ce système monétaire. Au lendemain de la crise ivoirienne, la stabilité qu’il apporte a permis au pays de limiter la détérioration de sa situation économique et de se relancer de plus belle ».

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