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Côte d’Ivoire : Ouattara-Bédié, plus soudés que jamais ?

Poignée de main fraternelle entre deux anciens ennemis, le 21 mars 2015 à Abidjan, lors de l’inauguration du pont Philippe-Grégoire-Yacé. © ISSOUF SANOGO/AFP

Des années durant, ils se sont détestés. Aujourd’hui, rien ne paraît plus les séparer : après avoir fait cause commune lors du vote de la nouvelle Constitution, ils promettent de rester unis pour les législatives. Retour sur un couple qui revient de loin.

C’est une conversation qu’un baron du Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI), plutôt en froid avec Henri Konan Bédié, prend un malin plaisir à raconter. Elle remonte à 2015, concède-t‑il, tout en assurant que rien n’a changé depuis. Ce jour-là, il appelle l’ancien président, qui se trouve dans sa résidence de Daoukro, dans le centre de la Côte d’Ivoire. « Allô, monsieur le président ? »

À l’autre bout du fil, Bédié paraît ne pas comprendre que l’on s’adresse à lui et répond : « Vous souhaitez lui faire passer un message, c’est ça ? » Au pouvoir de 1993 à 1999, Bédié est pourtant habitué aux marques de déférence et à ce « monsieur le président » que l’on utilise en sa présence. Mais sa relation avec l’actuel chef de l’État est telle, continue notre interlocuteur, qu’il « s’est tout de suite mis dans la peau du messager, parce que beaucoup de gens passent effectivement par lui pour atteindre Alassane Ouattara ».

Fin des querelles 

Les partisans de la coalition au pouvoir, le Rassemblement des houphouétistes pour la démocratie et la paix (RHDP), au sein duquel on retrouve notamment le Rassemblement des républicains (RDR) de Ouattara et le PDCI de Bédié, sont tout aussi convaincus de la bonne santé du « couple dirigeant ». Tout comme les frondeurs du PDCI, qui regrettent de voir leur parti « assujetti » au RDR, voire réduit à la simple fonction de courroie de transmission entre les élites au pouvoir et les électeurs.

Fini les unes de journaux mettant en scène leur rivalité (« Ouattara-Bédié : qui tuera l’autre », avait ainsi titré Jeune Afrique au début des années 1990). Oubliés, les quolibets envers Ouattara « le Nordiste » et Bédié « l’Ivoiritaire ». Oublié aussi, ce congrès verrouillé du PDCI qui, en 1994, porta Bédié à la présidence du parti (poste qu’il n’a pas quitté depuis), décidant Djéni Kobina à transformer ce qui n’était encore qu’un courant, le RDR, en un véritable parti politique.

Qu’elle est loin cette époque où Kobina déclarait au quotidien La Voie que « le RDR n’accepter[ait] aucun compromis, aucune cohabitation au sein du PDCI avec des gens si peu fréquentables, jamais ! » et où Bédié s’indignait du fait que « le RDR [était] composé à plus de 80 % de musulmans », ajoutant que « cela ne saurait être toléré » (déclaration de juin 1994) !

Gagnant-gagnant !

Tout a changé, donc. Bédié, 82 ans, a soutenu Ouattara, 74 ans, pour le second tour de l’élection présidentielle de 2010 et s’est effacé dès le premier tour lors du scrutin de 2015, empêchant au passage l’émergence d’une candidature PDCI qui aurait pu gêner le président sortant. Quant au chef de l’État, il a soin de combler son aîné de tous les honneurs (le troisième pont d’Abidjan, inauguré fin 2014, porte son nom) et de toutes les attentions (compensations financières et mise à disposition de son avion privé pour ses quelques déplacements à l’étranger, etc.).

Ouattara, qui sait que Bédié y est sensible, veille aussi à l’appeler très régulièrement et à le consulter. L’intéressé n’a-t‑il pas admis, dans un entretien accordé à Jeune Afrique en octobre 2015, que jamais il n’avait été aussi puissant et que « cela [était] notamment dû à l’une des qualités d’Alassane, celle d’être toujours reconnaissant vis‑à-vis des actions de ses prédécesseurs » ? Aujourd’hui, dans les cercles du pouvoir, on le surnomme d’ailleurs « l’empereur Bédié » ou « le président d’honneur de la Côte d’Ivoire ».

Dorénavant, les congrès se pensent à l’aune d’un grand parti houphouétiste unifié, et les deux hommes posent ensemble, tout sourire, à la moindre occasion – même si ladite fusion, annoncée depuis des années, tarde à se concrétiser. Et lorsque, le 5 octobre, Ouattara monte à la tribune de l’Assemblée nationale pour défendre son projet de nouvelle Constitution, c’est en rendant hommage à « [son] aîné, le président Henri Konan Bédié, dont la confiance, le soutien constant et les conseils avisés ont toujours été pour [lui] une source de motivation ».

Selon ses proches, l’ancien président a fait le déplacement « pour soutenir son petit frère », venu défendre un texte (finalement adopté par les députés le 11 octobre) visant à en finir avec le concept d’ivoirité, cette notion qui avait autrefois été instrumentalisée par Bédié pour écarter Ouattara de la course à la magistrature suprême.

ISSOUF SANOGO/AFP

Ivory Coast's members of parliament cast their ballot during the vote for the adoption of the new country constitution asked by Ivorian President on October 11, 2016 at the National Assembly in Abidjan.Ivory Coast's National Assembly adopted on October 11 the project of the new constitution. The text will be submitted to a referendum end of the month. For Ivorian national assembly president Guillaume Soro, the members of parliament "wrote a page of the history of the country". / AFP PHOTO / ISSOUF SANOGO © ISSOUF SANOGO/AFP

Alors, sont-ils vraiment sincères ou jouent-ils le dernier acte d’une comédie, celle du pouvoir, dont ils connaissent chacune des répliques pour être, depuis vingt-cinq ans, parmi ses principaux protagonistes, et dont le dénouement ne serait rien d’autre que l’élection présidentielle de 2020 ?

« Un mariage de raison »

« Ils n’ont jamais été aussi proches et se retrouvent autour des valeurs de l’houphouétisme, avance Faustin Toha, auteur d’Henri Konan Bédié : appel de Daoukro, ma vie, servir la Côte d’Ivoire, sorti début 2015. C’est un socle commun sincère, qui se renforce avec le temps. » « C’est surtout une manière intelligente et innovante de partager le pouvoir, une expérience presque unique, estime un ambassadeur occidental proche de Ouattara. En Afrique, on a plutôt l’habitude de mettre ses prédécesseurs en prison. Là on l’honore et on a la paix. Alors pourquoi faudrait-il s’en plaindre ? »

Pour ce diplomate, la sincérité des deux hommes « n’est pas la question » : « Ouattara et Bédié, c’est un mariage de raison. Ce fut même d’abord une alliance électorale, devenue vitale au fil du temps parce que, en liant le centre et le nord du pays, elle est une garantie de stabilité. Ouattara veut quitter le pouvoir en ayant fait en sorte que cette alliance soit indissoluble. Il veut que ses successeurs potentiels l’intègrent et la perpétuent. »

D’où ce schéma qui paraît émerger et sur lequel tout le monde spécule à Abidjan : Daniel Kablan Duncan, l’actuel Premier ministre PDCI, paraît bien placé pour occuper la vice-présidence (poste créé par la nouvelle Constitution). Amadou Gon Coulibaly, aujourd’hui secrétaire général à la présidence, pilier du RDR, est pressenti pour lui succéder à la primature – et ce pourrait être Thierry Tanoh (PDCI) qui le remplacerait.

La présidence du nouveau Sénat ne manquera pas non plus de faire l’objet d’intenses négociations, et deux noms reviennent déjà avec insistance : ceux de Tiémoko Yadé Coulibaly, l’ancien vice-président (RDR) du Conseil économique et social, et du général Ouassénan Koné, actuellement chef de file des députés PDCI à l’Assemblée. Finalement, ce partage des postes devrait permettre de respecter un équilibre, tant géographique que politique, entre PDCI et RDR sans chambouler la composition d’une équipe dont les membres travaillent ensemble depuis le premier mandat d’Alassane Ouattara.

Ouattara véritable chef

Ce scénario a beau n’être qu’hypothétique, il en inquiète plus d’un à Abidjan. Au PDCI, certains acceptent mal la consécration de Kablan Duncan, un baron du parti considéré comme plus « alassaniste » que PDCI, qui ne briguera probablement pas la présidence en 2020 et se plaît à dire que la future présidentielle devra consacrer « une nouvelle génération ». Les mêmes protestent aussi à l’idée de voir un Tanoh mis sur orbite alors qu’il n’est pas encore un véritable poids lourd du parti. Et si, au RDR, les partisans de Guillaume Soro ne bronchent pas, c’est parce qu’ils espèrent que leur champion a obtenu l’assurance d’être reconduit au perchoir à l’issue des prochaines élections législatives.

« Cette image du couple RDR-PDCI, qui gouverne ensemble, c’est une véritable farce, grommelle un ancien ministre PDCI. Le véritable patron, c’est Alassane Ouattara. Quant à Bédié, il a la rancune tenace et, en bon Akan, il manie à la perfection la culture des masques. Le moment venu, il saura imposer ses ambitions pour le parti. »

De fait, dans le régime présidentiel qui prévaut en Côte d’Ivoire (régime que la nouvelle Constitution va renforcer), Ouattara reste le véritable chef et, à mesure que son second mandat s’écoule, il a les coudées de plus en plus franches. Certes, il consulte Bédié et l’honore mais, en dernier lieu, c’est lui qui décide. Bédié sait d’ailleurs que la future nomination d’un vice-président, même issu de son camp, ajoute un échelon supplémentaire qui rend son statut, au sein de cet exécutif dorénavant tricéphale, plus indéfinissable encore.

Bédié encore présidentiable ?

En attendant, l’ancien président occupe le devant de la scène et brouille les pistes. Le 10 octobre, il a reçu Blaise Compaoré à son domicile du quartier de Cocody, à Abidjan. La rencontre a été médiatisée, visiblement sans qu’en soient informés au préalable l’ancien chef de l’État burkinabè et la présidence ivoirienne, laquelle tient à la discrétion du « Beau Blaise ».

Le lendemain, il se rendait donc à l’Assemblée et écoutait Alassane Ouattara défendre son texte. Ceux qui ont été dans le secret des tractations de ces dernières semaines savent que c’est à sa demande que la limite d’âge pour se faire élire à la magistrature suprême (75 ans jusqu’à présent) a été supprimée – même si rares sont ceux qui croient qu’il puisse vraiment être intéressé par l’échéance de 2020 (il aura alors 86 ans).

Ils savent aussi que, dans un courrier daté du 27 septembre que JA a pu consulter, il a tenté de faire amender le préambule de la nouvelle Constitution. Il souhaitait que la mention « Condamnons tout mode non démocratique d’accession ou de maintien au pouvoir » soit remplacée par « Condamnons et déclarons hors la loi tous ceux qui par des voies violentes et antidémocratiques voudront s’écarter de la légalité constitutionnelle pour accéder au pouvoir et vouons à la vindicte populaire les auteurs de ces forfaitures. »

Or c’est un coup d’État qui avait chassé Bédié du pouvoir en 1999. De quoi faire réfléchir ceux qui pensaient le passé définitivement enterré. Cette proposition de modification n’a finalement pas été retenue, certains estimant en haut lieu que l’expression « vindicte populaire » ne faisait pas très 2016.


Un rassemblement à l’épreuve des législatives

Après le référendum constitutionnel du 30 octobre, un autre grand dossier attend Henri Konan Bédié et Alassane Ouattara : celui des législatives, prévues en décembre. L’agenda va alors brusquement s’accélérer : PDCI et RDR auront moins de deux mois pour s’accorder sur des candidatures communes sous la bannière du RHDP et pour mener campagne.

En coulisses, cela fait des mois que les potentiels candidats rongent leur frein. Accepteront-ils tous, le cas échéant, de céder leur place à celui qui sera choisi en haut lieu ? Comme en 2011, certains laissent déjà entendre qu’ils pourraient se présenter en candidats indépendants. Et on imagine mal un Konan Kouadio Bertin renoncer à se représenter dans la commune abidjanaise de Port-Bouët – dût-il se passer de la bénédiction du PDCI –, surtout pour s’effacer au profit d’un candidat RDR. Même chose pour la députée PDCI Yasmina Ouégnin, qui affrontera la ministre RDR de la Communication, Affoussy Bamba Lamine, fraîchement parachutée à Abobo. Quant à Léon Konan Koffi, le neveu de Charles Konan Banny, il est déjà sur la ligne de départ et se présentera au Plateau. Mais face à qui ? Les incertitudes sur la candidature de l’actuel député RDR de ladite commune, Zoumana Bakayoko, lui laissent-elles vraiment le champ libre ? Rien n’est moins sûr.

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