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Hakima El Haite : « Le Maroc fera de grandes annonces durant la COP22 »

Par - à Rabat

Cette femme d’affaires engagée est entrée au gouvernement en 2013. © Hassan Ouazzani pour JA

Nommée « championne marocaine du climat » par les Nations unies, la ministre déléguée à l’Environnement expose les enjeux du sommet de Marrakech. Elle en attend des retombées très concrètes.

Hakima El Haite n’a pas volé son surnom de « ministre verte ». L’écologie, elle est tombée dedans très jeune. Sa licence en microbiologie des eaux, décrochée en 1986, n’a été que le premier d’une collection de diplômes – dont deux doctorats – dans le domaine de l’environnement. À l’issue de ses études, après une première expérience au sein de l’Agence urbaine de Fès (où elle est née en 1963), Hakima El Haite a créé en 1994 EauGlobe, une entreprise spécialisée dans l’ingénierie et les travaux environnementaux. Ses compétences lui ont permis d’exercer en tant qu’experte auprès de la Banque mondiale, chargée du suivi des projets de retraitement des déchets au Moyen-Orient et en Afrique du Nord.

Féministe, Hakima El Haite est aussi une entrepreneuse engagée. Dès 2003, elle intègre les rangs du Mouvement populaire. Elle y gravit un à un les échelons, mais ce n’est que lors du remaniement ministériel de 2013 que les Marocains découvrent cette militante de l’ombre dans le gouvernement Benkirane II : elle est nommée ministre déléguée… chargée de l’Environnement, évidemment.

Son bilan au sein de l’exécutif est assez honorable : si la récente polémique autour de l’importation de 2 500 tonnes de déchets en provenance d’Italie (destinés à être incinérés au Maroc) a quelque peu entaché son mandat, son programme de modernisation des décharges publiques et la loi interdisant l’utilisation des sacs plastique (dont le roi est à l’initiative avant qu’elle ne soit portée par trois ministres de l’Industrie et du Commerce) ont été salués par les observateurs.

Sa consécration ? Avoir été nommée par les Nations unies « championne marocaine du climat », dans le cadre de l’organisation par le royaume de la COP22. Un événement plein de promesses, à en croire la ministre, qui dévoile pour JA les enjeux du sommet de Marrakech.

Jeune Afrique : En tant que « championne marocaine du climat », en quoi consiste votre mission ?

Hakima El Haite : C’est une expérience nouvelle. La COP a toujours été une affaire de ministres de l’Environnement et de négociations très techniques. Or le secteur privé et les organisations non étatiques sont eux aussi concernés par le changement climatique. Mon rôle, c’est de faire le pont entre les politiques publiques et les initiatives du secteur privé, des territoires ou des coalitions mondiales.

Il s’agit de créer un environnement favorable au développement de technologies sobres en carbone. Avec mon homologue française, Laurence Tubiana, nous avons quasi sillonné la planète pour encourager les pays à faire plus d’efforts, à favoriser les financements sobres en carbone et à intégrer les initiatives du secteur privé dans les contributions des États.

L’une de vos missions était de mobiliser les pays pour faire ratifier l’accord de Paris. Êtes-vous soulagée d’y être parvenue ?

En effet, nous avons annoncé le 7 octobre avoir atteint, avec la ratification de l’Union européenne, le seuil nécessaire à l’entrée en vigueur de l’accord de Paris. C’est-à-dire plus de 80 pays signataires, qui totalisent 55 % des émissions carbone. De quoi faire du sommet de Marrakech un événement historique : cette COP sera la première sous le régime de l’accord de Paris.

Que restera-t-il alors à négocier à Marrakech ?

Beaucoup de choses ! Il faut encore déterminer les mécanismes de contribution des pays, définir les objectifs d’ici à 2020 et établir une feuille de route pour le financement, entre autres, des différentes initiatives lancées, comme Énergie pour l’Afrique ou la dernière initiative marocaine pour l’adaptation de l’agriculture africaine. En plus de ces négociations, nous avons également déposé 28 projets, en attente de financement, et nous avons même une proposition de création d’un nouveau fonds climatique.

Que sera-t-il annoncé à l’issue de cette COP ?

Les négociations se poursuivent encore, mais ce que je peux vous assurer, c’est que le Maroc fera de grandes annonces durant cette COP. Nous espérons, dès le 8 novembre et jusqu’à la fin de l’événement, réaliser une grande annonce par jour.

Où en sont les préparatifs ?

Nous sommes prêts, et nous comptons les minutes ! Le déroulé des négociations et de l’Agenda de l’action a été validé. Plus de 300 orateurs vont se relayer dans la zone bleue, tandis que 600 événements parallèles sont prévus dans la zone verte et le pavillon Maroc.

Il y aura en outre énormément d’activités en dehors du village de la COP. Nous allons, par exemple, recevoir les plus grands philanthropes lors d’une conférence. À New York, déjà, nous avons réuni quelque 150 investisseurs et plus de 70 mécènes, parmi lesquels Rockefeller et Bill Gates, qui ont tous confirmé leur présence à Marrakech. Nous comptons sur eux pour sortir leur chéquier.

Le royaume s’est engagé à réaliser des investissements de l’ordre de 40 milliards de dollars à l’horizon 2030

Et parmi les chefs d’État, qui a confirmé sa présence ?

C’est un volet dont s’occupe le cabinet royal. Mais, bien évidemment, il y aura de nombreux chefs d’État à l’ouverture de la COP22.

Quels sont concrètement les « instruments de ratification » de l’accord de Paris qu’a présentés le Maroc à New York ?

Le royaume s’est engagé à réaliser des investissements de l’ordre de 40 milliards de dollars [environ 36 milliards d’euros] à l’horizon 2030. À cette échéance, le Maroc espère porter la part des énergies renouvelables à 52 % dans son bouquet énergétique. Les instruments de ratification comprennent aussi tous les engagements pris à travers le pays dans divers domaines, comme l’efficacité énergétique, le recyclage ou le traitement des déchets.

Où trouver ces 40 milliards de dollars ? Est-ce vraiment un objectif réaliste ?

Bien sûr que cela est réaliste ! Il s’agit d’un montant à mobiliser sur quinze ans et de partenariats public-privé. Sachant que 1 dollar apporté par le secteur public entraîne environ 3 dollars d’investissement de la part du secteur privé, le royaume n’aura pas besoin de plus de 1,5 milliard de dollars par an pour dépasser cet objectif. Ce qui représente à peine 1,5 % de la cagnotte de 100 milliards de dollars par an promise par les pays développés dès 2020 dans le cadre de l’accord de Paris. Le Maroc mérite largement cette part.

Justement, comment réunir ces 100 milliards de dollars dont on parle depuis le sommet de Copenhague, en 2009 ?

Effectivement, ce montant a été annoncé dès 2009, mais depuis l’accord de Paris c’est devenu un engagement ferme de la part des pays développés. Mieux encore, on sait désormais que cela va relever d’une contribution des États et du secteur privé. Nous observons depuis 2014, dans le monde entier, que le secteur privé injecte plus d’argent dans les énergies renouvelables que dans les énergies fossiles.

Or ces investissements n’étaient pas intégrés dans les contributions des pays. Aujourd’hui, tout le monde est d’accord pour tenir compte de l’importance du secteur privé. C’est d’ailleurs le meilleur moyen pour que les États puissent revoir leurs ambitions à la hausse.

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