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Dévaluation du franc CFA : le spectre de 1994

Le 11 jancier 1994, Antoine Ntsimi, ministre amerounais des finances, lit la déclaration des chefs d'Etat à Dakar. © François Rojon/AFP

Vingt-deux ans après la dévaluation du franc CFA, les Africains gardent le souvenir d’un séisme qui a fait chuter leur pouvoir d’achat et d’un diktat imposé par la France.

«Dakar, 11 janvier, 20 heures 50 », titrait Jeune Afrique dans son numéro 1724, daté du 20 janvier 1994. Un lieu, une date et une heure, comme l’annonce d’une naissance, après dix-sept heures de travail, ou d’un décès, après une tout aussi longue agonie. C’est selon. Antoine Ntsimi, ministre camerounais des Finances, visage grave et creusé par la fatigue, lit alors un communiqué annonçant la décision des quatorze chefs d’État et de gouvernement de la zone Uemoa et Beac de « modifier la parité franc CFA ».

Cent F CFA ne valent plus que 1 franc français, contre 2 quelques heures plus tôt. Du jour au lendemain, des millions de foyers ont alors vu leur pouvoir d’achat s’effondrer, ressentant cette mesure comme un coup de poignard dans le dos asséné par l’ancien colonisateur. Vingt-deux ans plus tard, la plaie n’est pas tout à fait refermée. Le spectre d’une nouvelle dévaluation « imposée » par la France continue de hanter la zone CFA.

Un événement « historique »

Paris a-t-il forcé la main aux dirigeants du continent ? Certes, les conseillers Afrique de l’Élysée de l’époque, Jacques Foccart et Fernand Wibaux, y étaient opposés. Mais personne au sein des gouvernements Bérégovoy, puis Balladur, ne pensait pouvoir faire l’économie d’une telle mesure. Après des mois de rumeurs et d’hésitation, « il n’y avait plus d’argent, tout le monde retirait ses capitaux… la zone était exsangue », rappelle l’économiste Jean-Michel Severino, directeur de développement du ministre de la Coopération, Michel Roussin, au moment des faits.

« Avec nos partenaires africains, nous y travaillions depuis longtemps, poursuit ce témoin privilégié, mais jusqu’alors, jamais il n’y avait eu consensus. Ça a été un processus complexe, avec de nombreux soubresauts. » L’événement sera qualifié « d’historique » par Roussin : « Il y a eu la colonisation, la loi-cadre, les indépendances, et la dévaluation. »

Dirigeants d’hier et d’aujourd’hui

Qui étaient, et que sont devenus, les acteurs africains de ce 11 janvier 1994 ? Certains s’en sont sortis mieux que d’autres. Aux premières loges, l’Ivoirien Charles Konan Banny, gouverneur de la BCEAO. Il occupera par la suite le poste de Premier ministre de Laurent Gbagbo. Son compatriote Alassane Ouattara, aujourd’hui président de la Côte d’Ivoire, a joué quant à lui un rôle déterminant dans la préparation de la dévaluation, lorsqu’il était chef du gouvernement de Félix Houphouët-Boigny, jusqu’en 1993. C’est son successeur, Daniel Kablan Duncan, qui paraphera la déclaration de Dakar. Ce dernier a retrouvé son fauteuil en 2012.

Aux côtés de la signature de l’Ivoirien, celle de son homologue congolais Joachim Yhombi-Opango. Brazzaville est alors dirigé par Pascal Lissouba. Les effets de la dévaluation y ont eu des conséquences particulièrement violentes, alors que le pays vivait déjà une crise politique et économique. Yhombi sera remplacé en 1996. L’année suivante, après l’échec de Pascal Lissouba face à Denis Sassou Nguesso, il prend la route de l’exil pour ne revenir à Brazzaville qu’en 2007. Il a depuis repris les rênes de son parti politique, le Rassemblement pour la démocratie et le développement (RDD).

Nombre de chefs d’État concernés à l’époque ont depuis quitté de gré ou de force les arènes du pouvoir – le dernier étant le Burkinabè Blaise Compaoré –, d’autres ont su résister au séisme provoqué par Dakar. Idriss Déby Itno, Teodoro Obiang Nguema Mbasogo, Paul Biya, inamovibles dirigeants du Tchad, de la Guinée équatoriale et du Cameroun, étaient tous présents dans la capitale sénégalaise. Pourraient-ils être amenés à négocier une seconde dévaluation ? « Conceptuellement, une autre dévaluation est possible, estime Jean-Michel Severino. Mais aucun signe, aucun élément, ne laisse à penser aujourd’hui qu’un tel recours soit nécessaire. »

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