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Tchad : les finances publiques plombées par Boko Haram et la chute du cours du baril de pétrole

Par et - à N'Djamena

En pleine reconstruction il y a encore deux ans, le Tchad est aujourd’hui frappé par la récession et doit stopper les multiples chantiers qu’il avait lancés. Ici, celui de la faculté de médecine, dans la capitale. © Frédéric Noy/Cosmos

Confrontée à la chute du cours du brut et au choc sécuritaire causé par Boko Haram, l’économie tchadienne accuse le coup. Pour sortir de l’impasse, les autorités cherchent des solutions tous azimuts.

Stoppé net ! Il y a un peu plus de deux ans, le Tchad était en pleine reconstruction. Comme prises de frénésie infrastructurelle, les autorités – grisées par les revenus pétroliers – s’étaient engagées dans une politique de grands travaux. Son point d’orgue : le lancement de la construction de la Cité internationale des affaires et d’une cinquantaine de villas pour accueillir de grands événements internationaux.

Aujourd’hui, tout cela paraît bien loin. Les chantiers sont arrêtés, l’opulence a fait place à l’austérité. Et les bruits de machines à la grogne sociale.

De nombreux secteurs en crise

Fin août, soit trois semaines après sa prestation de serment (la cinquième de son long règne), Idriss Déby Itno a été rattrapé par la récession qui frappe de plein fouet son pays depuis la chute des prix du pétrole. Il a dû, via son gouvernement, prendre seize mesures visant à réaliser des économies. Parmi celles-ci, la suppression de la bourse annuelle de 360 000 F CFA (environ 550 euros) des étudiants. Ces derniers, notamment ceux de l’Union nationale des étudiants du Tchad (Unet), sont descendus dans la rue pour manifester leur mécontentement (plusieurs d’entre eux ont été arrêtés).

Les fonctionnaires, eux, se sont vu infliger une réduction de 50 % de leurs indemnités (ceux bénéficiant des effets d’une nomination par décret perdent 80 % de leurs indemnités) alors que leurs salaires accusent déjà quelque trois mois d’arriérés. Pour faire passer cette pilule amère, le gouvernement s’est empressé de préciser qu’elle se limiterait à une période de dix-huit mois. « Ce n’est pas à nous de payer le prix d’une gestion scabreuse », a répliqué Michel Barka, le président de l’Union des syndicats du Tchad.

Le secteur privé n’est pas en reste. Le 4 octobre, le chef de l’État recevait une délégation du patronat pour apaiser les inquiétudes des chefs d’entreprise face à l’accumulation des factures. L’État devait 280 milliards de F CFA aux fournisseurs à la fin du premier trimestre de cette année, selon un récent rapport de la Banque de France. Un chiffre sous-estimé, selon des sources au ministère des Finances, qui rappellent que, fin 2015, la dette intérieure s’élevait à près de 1 000 milliards de F CFA et qu’elle n’a été épongée qu’en partie.

En 2015 déjà, la situation était telle que le pays n’avait même pas pu célébrer l’atteinte en avril, cette année-là, du point d’achèvement de l’Initiative pays pauvres très endettés (PPTE), qui a allégé sa dette de 1,1 milliard de dollars (environ 1 milliard d’euros) vis‑à-vis de bailleurs multilatéraux (FMI, BAD et Banque mondiale) et de 62,6 millions de dollars à l’égard de créanciers publics (Club de Paris). La crise s’est manifestée de manière éclatante lorsque N’Djamena a renoncé, quelques semaines plus tard, à accueillir le sommet de l’Union africaine. Depuis, sa croissance économique décroche. Elle est passée de 6,9 % en 2014 à – 1,1 % cette année, selon les dernières estimations du FMI.

« Déficit budgétaire »

L’insécurité engendrée par les menées guerrières de Boko Haram a entraîné la fermeture de la frontière avec le Nigeria, déstabilisant les échanges avec la plus grande économie du continent. Le commerce du bétail en a été affecté, ainsi que l’élevage, qui emploie directement et indirectement plus de 40 % de la population et représente le deuxième secteur de l’économie après le pétrole. Les engagements militaires de N’Djamena au Cameroun et au Nigeria ont coûté plus de 85 milliards de F CFA pour la seule année 2015. Enserré dans une ceinture d’insécurité, le pays de Toumaï subit également un choc humanitaire, avec l’arrivée sur son sol de réfugiés nigérians, nigériens, centrafricains et soudanais.

Mais c’est surtout la chute sévère des cours du pétrole, une ressource représentant deux tiers de son PIB et 70 % de ses recettes budgétaires, qui a plombé les finances publiques. Le déficit budgétaire a dégringolé, entre 2014 et 2015, de – 6,2 % à – 10,7 % du PIB, obligeant le pouvoir à baisser ses investissements de 46,5 % sur cette même période, de 702,5 à 375,9 milliards de F CFA.

Après avoir atteint le pic de 103,90 dollars en 2013, le baril de brut tchadien se négocie à présent autour de 41 dollars. Une baisse qui a fait chuter les recettes pétrolières de plus de 36 % au cours des deux dernières années. Certes, l’entrée en activité de nouveaux champs depuis trois ans a relancé la production de 36,3 à 52,5 millions de barils par an, mais elle n’a pas compensé la décrue des rentrées financières.

« La difficulté tient au fait qu’en dehors de la redevance, qui dépend de la production, les taxes adossées au pétrole sont tributaires de la rentabilité du secteur. Et celle-ci n’est manifestement pas au rendez-vous en ce moment, au regard du niveau actuel du cours », déplore Jaouhar Ben Zid, le directeur opérationnel de Deloitte au Tchad.

BRAHIM ADJI/AFP

Le pétrole représente deux tiers du PIB national. Ici le président Idriss Déby Itno sur le champ de Badila, dans le sud du pays, opéré par le canadien Caracal Energy, le 9 juin 2013. © BRAHIM ADJI/AFP

La faible rentabilité du pétrole tchadien

De moindre qualité que le brent de la mer du Nord, le brut tchadien est aussi pénalisé par le coût du transport à travers le pipeline desservant la côte camerounaise à Kribi, et subit une décote de l’ordre de 10 à 12 dollars. À cause d’une rentabilité en berne, nombre de compagnies, comme Glencore, ont réduit la voilure en gelant leurs investissements. Certains, comme la junior canadienne United Hydrocarbon International, ont abandonné leurs opérations d’exploration.

« Il ne faut pas oublier la dette de Glencore, qui étouffe le Trésor [en 2012, le géant du négoce a prêté 1,5 milliard de dollars au Tchad pour permettre au pays de racheter les parts de Chevron dans le consortium de Doba]. Depuis le début de l’année, nous n’avons même pas engrangé 50 milliards de F CFA de recettes pétrolières », indique une source du Trésor public.

En quête d’argent, l’État fait feu de tout bois, n’hésitant pas à redresser les groupes internationaux. Le 5 octobre, le tribunal de grande instance de N’Djamena condamnait le consortium exploitant les puits de Doba (Sud), conduit par ExxonMobil, à une amende record de 68,1 milliards d’euros. Un remake de la sanction de 1,2 milliard de dollars infligée deux années plus tôt à China National Petroleum Company International (CNPCI) pour de graves atteintes à l’environnement.

« Des sanctions qui ne peuvent s’expliquer que par la situation financière critique du pays et qui ne touchent que des secteurs rentables comme le pétrole et les télécommunications », analyse un économiste.

Le problème fondamental reste quant à lui pendant. « La faiblesse majeure de l’économie tchadienne réside dans l’absence d’une masse critique d’entreprises compétitives et créatrices de richesses et d’emplois. Cela passe par un environnement beaucoup plus favorable à l’investissement privé et une gouvernance publique plus efficiente, s’appuyant sur une stratégie de développement claire et une Administration focalisée sur l’exécution des projets et des réformes. Il n’est pas certain que ce tournant ait été pris », analyse Emmanuel Leroueil, le directeur Afrique centrale du cabinet de conseil et d’audit Performances.

Attirer les investisseurs pour faire revenir la croissance

Pour attirer les investisseurs, le pays doit améliorer son environnement des affaires. Mais la réalité est tout autre. N’Djamena a reculé d’une place dans le classement du rapport « Doing Business », de la Société financière internationale (SFI, Banque mondiale), en se plaçant au 183e rang sur 189 pays examinés. « Pour capter les investissements étrangers, le pays pourrait privatiser certains fleurons dans la banque ou les télécommunications », suggère un analyste financier.

Pour l’heure, l’ouverture de la dernière session parlementaire de l’année, le 6 octobre, a été assez inhabituelle. Alors que les députés, délestés de 50 % de leurs primes, s’attendaient à examiner le projet de budget 2017, aux hypothèses macro­économiques peu enthousiasmantes, c’est sur un second collectif budgétaire – au déficit affiché de 274 milliards de F CFA – qu’ils ont dû se pencher, après celui de mai, qui avait réduit significativement les dépenses d’investissement et le déficit à plus de 500 milliards de F CFA.

« Le cadrage macro­économique et budgétaire qui détermine l’élaboration de ce deuxième projet de loi de finances rectificative estime une croissance négative pour le reste de l’année 2016 – la plus faible enregistrée depuis 1992 », admet Madeleine Alingué, ministre de la Communication et porte-parole du gouvernement.

Au-delà des réponses conjoncturelles, N’Djamena doit à présent relever son défi majeur. « L’État a montré sa détermination à faire des choix difficiles, ce qui était nécessaire. Il faut maintenant qu’il se montre aussi capable d’initier une vraie stratégie de croissance », conclut Emmanuel Leroueil.


Mbogo Seli, un ministre en quête d’argent

Le versement, le 6 octobre, d’un mois de salaire aux fonctionnaires (qui en attendent trois pour certains) constitue un bol d’air dans l’océan de difficultés qui submerge le gouvernement en ce moment. « C’est toujours la croix et la bannière pour rassembler les 35 milliards de F CFA [53,3 millions d’euros] nécessaires chaque mois pour payer les salaires », témoigne un cadre du Trésor.

Nommé le 14 août, Mbogo Ngabo Seli, précédemment ministre de l’Aménagement du territoire et ancien directeur général adjoint de Société générale Tchad, s’active sur tous les fronts pour accroître les ressources hors pétrole. Après avoir recadré les services de recettes (douanes et impôts), il a obtenu du Premier ministre la tenue hebdomadaire de réunions dans toutes les entités administratives (régions, préfectures, sous-préfectures). Pour renflouer les caisses, il a reçu un renfort qui pourra lui être très utile : Mahamat Louani Goadi, un ancien ministre des Finances retraité de la Banque mondiale, qui a été nommé trésorier-payeur général le 29 septembre.

Mi-octobre, à son retour de Washington – où il a profité de sa participation aux assemblées générales annuelles du FMI pour mener des négociations avec l’institution –, Mbogo Ngabo Seli a assuré que celle-ci avait « bien voulu cumuler la troisième et la quatrième revues [dans le cadre de la Facilité élargie de crédit du FMI, FEC], en considérant que les mesures prises correspondaient parfaitement aux actions attendues d’un État responsable ». (M.N.)


Un nouveau fonds pour rebondir

Pour sortir de la pétrodépendance, N’Djamena entend diversifier son économie à travers le Plan national de développement (PND), dont la première phase de trois ans s’est achevée l’année dernière. « Le bilan est insuffisant. Il y a eu des avancées dans le domaine des infrastructures, mais pas assez de développements pour les moteurs de croissance potentiels que sont l’agriculture et l’élevage, où le pays possède de gros atouts », constate Emmanuel Leroueil, le directeur Afrique centrale du cabinet Performances.

Pour la période 2016-2020, « la volonté politique est manifeste. Et le gouvernement annonce la création d’un fonds d’investissement stratégique », constate Jaouhar Ben Zid, directeur opérationnel de Deloitte au Tchad. Cependant, le chemin pour y parvenir demeure long. En 1999, la Banque mondiale avait imposé au pays la création d’un fonds souverain. Mais, à la suite d’un désaccord entre les deux parties sur l’utilisation de cet argent, ce fonds n’avait pu être véritablement constitué. (O.M.)

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