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Égypte : face à la crise, l’armée pourvoit de plus en plus aux besoins de la population

Pour les millions d’Égyptiens éreintés par l’inflation galopante, l’armée ne fait qu’assurer une sorte de service public. © roger anis

Pour atténuer les effets de la crise économique, les militaires approvisionnent de plus en plus la population en produits à bas prix. Sous le regard inquiet des milieux d’affaires.

D’énormes camions chargés de lait pour bébé quittent le port d’Alexandrie, frappés de la photo d’un bambin souriant et d’un message pour les parents : « Ne payez pas plus de 30 livres. Avec les compliments des forces armées. » La préparation infantile importée sera commercialisée dans tout le pays à moitié prix. Une entreprise marchande qui illustre la volonté du président, Abdel Fattah al-Sissi, de se reposer de plus en plus sur l’appareil militaire pour faire face à la crise économique.

Un porte-parole de l’armée a déclaré que l’initiative participait des efforts pour combattre « la cupidité des monopolistes » et améliorer la vie des Égyptiens. Elle avait été annoncée en septembre après qu’une pénurie eut amené les fournisseurs à augmenter les prix, ce qui avait provoqué une rare manifestation de mères démunies, leurs bébés dans les bras. L’opération atteste de l’empreinte grandissante de l’armée dans le champ économique, au moment où la croissance est anémique, la confiance des investisseurs en berne et la pauvreté en constante progression.

De nombreux projets en marche

L’année passée, forte d’une loi lui permettant de créer des sociétés avec la participation de capitaux locaux ou extérieurs, la Grande Muette a annoncé une série de projets, soit dans le cadre de contrats sécurisés avec le gouvernement, soit de sa propre initiative. Cela va de la production de ciment à la fourniture de matériel médical aux hôpitaux, de la gestion du système des cartes électroniques pour la distribution des biens subventionnés à la création de fermes piscicoles et à la fabrication de compteurs d’eau. Sur les réseaux sociaux, les esprits critiques s’en sont donné à cœur joie pour moquer l’importation, par la troupe, de lait pour nourrissons.

Même les commentateurs les plus prudents se sont interrogés sur les effets de telles initiatives sur le secteur privé. Sissi, dont le gouvernement espère sécuriser un emprunt au FMI de 12 milliards de dollars (10,9 milliards d’euros), a répliqué en fustigeant ceux qui « jetaient la suspicion » sur l’armée. Il a également voulu rassurer les milieux d’affaires : « Personne ne doit imaginer que je ne soutiendrai pas tout investisseur honnête qui travaille pour le bénéfice de son pays ou pour le sien propre. Il n’y a pas de limite… à la capacité de travail du peuple. »

Sous Sissi, la gamme des activités de l’armée s’est encore élargie, alors que la crise économique s’aggravait : les investisseurs ont pour la plupart fui le pays dans la foulée de la révolution de 2011, le nombre de touristes s’est effondré à la suite d’attaques terroristes, et le manque de devises asphyxie les affaires. Pour beaucoup d’Égyptiens qui souffrent de l’inflation galopante, l’armée, qui a eu recours à ses fermes et à ses usines pour fournir des produits à bas prix, n’a fait qu’assurer un service public. Mais certains hommes d’affaires craignent qu’il ne soit impossible de concurrencer une institution bénéficiant d’une influence politique sans égale et dont le secret des comptes est protégé par la loi.

« Concurrence déloyale »

Emad el-Din Hussein, rédacteur en chef du quotidien El-Chourouk, écrivait que l’armée méritait « des remerciements » pour avoir « résolu des problèmes ». Mais appelait en même temps les dirigeants civils et militaires à « réévaluer la participation des forces armées dans les activités économiques », ajoutant : « Nous devrions aussi débattre de l’impact réel, ou non, de cette participation sur l’importance des investissements locaux et extérieurs. »

Omar el-Shenety, directeur exécutif de Multiples Group, une banque d’investissement régionale, observe que cela crée des situations de concurrence déloyale : « Si une société importe des produits et que l’armée se met elle-même à importer ces produits, la société ne peut pas rivaliser. » Mais pour Sissi, l’armée a un rôle crucial. Dans un discours récent, il a expliqué comment, lorsque de hauts responsables militaires lui ont demandé de briguer la présidence au début de 2014, il a posé comme « condition » que l’armée l’accompagne dans son effort pour redresser l’économie.

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