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Migrants : Inès Mesmar, une Franco-Tunisienne au service des artisans migrants

Inès Mesmar mise sur les activités manuelles, souvent négligées mais porteuses. © Damien Grenon pour JA

Fondatrice de l’association La Fabrique nomade, cette Franco-Tunisienne a mis sa passion pour l’artisanat au service d’une cause : celle des migrants.

Ce n’est qu’il y a un an, à l’âge de 35 ans, qu’Inès Mesmar a découvert un pan essentiel du passé de sa mère, Menana. « En discutant un jour avec elle, j’ai appris qu’elle avait exercé le métier de brodeuse dans la médina de Tunis ! » Pendant longtemps, ce passé de travailleuse manuelle avait soigneusement été remisé au placard.

Dans leur ­appartement de la cité des 4 000, à La Courneuve, en banlieue parisienne, c’étaient les études supérieures qui étaient encouragées. « Ma mère avait très peur que l’on tourne mal », se souvient Inès.

Elle n’a pas déçu ses parents. Mue par une curiosité de l’autre et des cultures qui l’entourent, elle se plonge d’abord dans des études socio-urbaines et des enquêtes ethnologiques qui la feront voyager des maisons de tisserands indiens aux camps de réfugiés du Liban.

C’est d’ailleurs dans ce pays qu’elle rencontre son mari, menuisier et plombier, aujourd’hui chef d’entreprise en France. À défaut de trouver ensuite un emploi stable dans sa branche, elle rejoint en 2011 un groupe de presse professionnelle spécialisé en urbanisme et en construction.

En quête d’épanouissement

Trois ans plus tard, le métier de développeuse de projets, « très porté sur la création de chiffre d’affaires », l’ennuie, et elle se prend à rêver d’une activité plus épanouissante. En proie à une remise en question, elle se rend à Tunis pour des vacances et retrouve avec nostalgie l’ambiance si particulière de la médina, un lieu chargé de souvenirs d’enfance où elle s’est toujours sentie bien.

C’est au retour de ce voyage qu’elle discute avec sa mère et apprend par hasard que celle-ci a exercé le métier de brodeuse. Lorsque Menana a quitté la Tunisie et sa famille pour rejoindre son mari à Limoges dans les années 1970, elle a trouvé du réconfort dans ses cercles à broder, ses fils et ses tissus rapportés du pays. Mais la gestion du foyer et l’éducation de ses six enfants sont rapidement devenues prioritaires, au détriment de cette activité.

La découverte de ce passé resté secret crée un déclic chez Inès : elle commence à réfléchir à un projet qui permettrait à la fois de préserver les métiers manuels et d’aider les migrants. Combien d’autres personnes ont ainsi renié une partie d’elles-mêmes en venant en France, comme sa mère ? Pourquoi ce « gâchis » de savoir-faire ? Elle se renseigne, questionne, enquête auprès des centres d’accueil pour réfugiés et des établissements socioculturels, convaincue de découvrir d’autres talents et histoires cachés.

Une association et un défi

En janvier 2016, La Fabrique nomade voit le jour. Le logo rend hommage à sa mère : entourant le nom de l’association, deux demi-étoiles à huit branches s’inspirent de ses vieilles broderies. L’objectif de l’association ? Inès Mesmar veut montrer que les migrants sont « une richesse pour la France plutôt qu’un fardeau, comme beaucoup veulent le faire croire ». Isolement, barrière de la langue, paperasse administrative, racisme, choc culturel… « En arrivant ici, certains reçoivent une claque tellement violente qu’ils préfèrent finalement repartir. »

Son défi : revaloriser ces talents artisanaux qui ont tendance à se perdre

Son défi à elle : aider ceux qui restent à retrouver une estime de soi et revaloriser ces talents artisanaux qui ont tendance à se perdre. Ce qui est loin d’être facile. L’association, qui compte une dizaine de bénévoles, est financée pour l’instant par des fonds propres (bientôt épuisés), servant à l’achat de matériel, à la location d’espaces d’atelier ou à l’organisation d’événements. Et « les plus gros freins viennent parfois des migrants eux-mêmes », déplore Inès Mesmar.

Pour certains, comme Kim, ancienne brodeuse vietnamienne travaillant depuis plusieurs années comme caissière, la peur de perdre un salaire « stable » les empêche de reprendre leur métier d’origine. Rien qui puisse cependant refréner la motivation de la trentenaire, qui carbure à la combativité, à l’énergie et aux histoires touchantes des personnes rencontrées.

De l’association à la coopérative

Lauréate de l’appel à projets Les audacieuses Île-de-France, en juillet, La Fabrique nomade a tapé dans l’œil de l’incubateur parisien La Social Factory et bénéficie désormais de neuf mois d’accompagnement pour se développer. En point de mire, l’embauche de quelques artisans migrants en tant que salariés de l’association, puis la transformation de celle-ci en coopérative.

Yasir, ­réfugié soudanais de 48 ans, est le premier à bénéficier de cet accompagnement. Diplômé des Beaux-Arts à Khartoum, où il a été potier pendant vingt-cinq ans, il vit désormais de contrats précaires et a déjà changé cinq fois de logement, séparé de sa femme, qui vit dans un autre centre d’hébergement. Mais aujourd’hui, il peut retrouver le contact de la glaise à l’usine des créateurs Ici Montreuil (à l’Est de Paris) et anime des ateliers pour petits et grands.

Menana, quant à elle, est émue de voir Inès s’épanouir dans ce projet. « Pourquoi n’y as-tu pas pensé quand j’étais un peu plus jeune ? » plaisante-t‑elle parfois. Si sa vue et la minutie qu’exige la broderie empêchent aujourd’hui la mère de reprendre l’aiguille, la fille ne perd pas espoir de la faire participer à des événements de l’association.

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