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Télécoms : Orange, à quitte ou double en Tunisie

Par - à Tunis

Orange est présent dans une vingtaine de pays dans la zone Afrique et Moyen-Orient. © Claude Paris/AP/SIPA

L’opérateur français veut accroître son contrôle sur sa filiale locale, au cœur d’un imbroglio juridique depuis 2011. Mais il perd patience. Il a menacé de quitter le pays.

«Cette fois, notre patience a des limites ! » Stéphane Richard, le PDG d’Orange, s’est fâché tout rouge et a convoqué une réunion de crise à Paris le 9 septembre, tôt dans la matinée. À l’ordre du jour : la situation d’Orange Tunisie, dans laquelle la multinationale française souhaite augmenter sa participation (de 49 % aujourd’hui). Déficitaire, sa filiale est au cœur d’un imbroglio juridique qui dure depuis le renversement de Zine el-Abidine Ben Ali, en janvier 2011.

Richard l’assure à ses proches collaborateurs : en l’absence de signaux sans équivoque des autorités tunisiennes, il est prêt à renverser la table. Autrement dit, à se désengager de ce marché, où il compte 3,6 millions d’abonnés. La nomination d’Anouar Maarouf au ministère des Technologies de l’information et de la communication (TIC), dans le cadre du remaniement du 20 août dernier, est la goutte d’eau qui a fait déborder le vase.

Une bataille qui n’en finit pas

Maarouf, 46 ans, diplômé de l’Institut national des Télécommunications de Paris, ancien consultant, est un cadre du parti islamiste Ennahdha. Il a été membre du cabinet de Mongi Marzouk, ministre des TIC entre décembre 2011 et janvier 2014. Mais c’est surtout un ancien d’Al Karama, le tentaculaire holding chargé de gérer et de céder les biens confisqués à la famille et aux proches de Ben Ali. Et c’est à ce titre qu’il a livré une bataille sans merci au partenaire tunisien de l’opérateur français, Marwan Mabrouk, l’ex-gendre du président tunisien déchu, détenteur de 51 % du capital d’Orange Tunisie, à travers sa holding Investec.

Cette guerre d’usure a paralysé le troisième opérateur du pays et n’est toujours pas terminée. Al Karama a tenté à plusieurs reprises d’expulser Mabrouk de la présidence du conseil d’administration d’Investec, mais à chaque fois la justice, saisie en référé, rétablira ce dernier dans ses droits. Aucune des enquêtes diligentées pour déceler d’éventuelles irrégularités dans l’attribution de la troisième licence de téléphonie mobile, adjugée en juillet 2009 au consortium Investec/Orange pour 257,3 millions de dinars (environ 135,5 millions d’euros), n’a débouché sur le moindre résultat.

« Anouar Maarouf a aggravé son cas en 2015 en faisant parvenir à Stéphane Richard une lettre comminatoire dans laquelle il l’exhortait à investir dans sa filiale sous peine de se voir retirer sa licence, révèle une source proche du dossier. Il siégeait encore à Al Karama et avait clairement outrepassé ses prérogatives. L’affaire est remontée jusqu’aux oreilles de Habib Essid, le chef du gouvernement de l’époque, qui s’est platement excusé auprès du PDG français. »

Une rivalité dangereuse pour le secteur tunisien des télécoms

Stéphane Richard ne s’en est jamais caché : la situation d’entre-deux de sa filiale tunisienne ne lui convient pas. Il est tout disposé à rester et même à augmenter ses investissements dans le pays, mais à condition de passer majoritaire dans le capital d’Orange Tunisie. Des négociations sont en cours à ce sujet avec Marwan Mabrouk. Mais leur succès sera tributaire de l’attitude de l’État. Difficile, en effet, de conclure un deal de la sorte avec l’épée de Damoclès de la confiscation qui menace les deux négociateurs…

La confiance n’est plus vraiment de mise, c’est un euphémisme. En mars dernier, Orange et Tunisie Télécom avaient été placés devant le fait accompli par le gouvernement, qui souhaitait que les deux opérateurs imitent leur concurrent Ooredoo et se déclarent candidats à l’attribution d’une licence 4G. Le prix de réserve, jugé exorbitant – il a été fixé à 155 millions de dinars –, ainsi que la lourdeur des coûts liés au déploiement des réseaux ont suscité une levée de boucliers devant cette « taxe déguisée ». Les opérateurs ont obtempéré, en renâclant.

Principal promoteur de cette politique, Noômène Fehri, l’ex-ministre des TIC, assume : « Mon objectif était de créer un environnement propice à l’innovation et à la transformation digitale de l’économie. Le passage à la 4G était une étape indispensable et va créer un effet d’entraînement. Mécaniquement, il engendrera le développement de nouveaux services, créateurs d’emploi et de valeur, car les opérateurs voudront rentabiliser leur investissement. Leur business model, très daté, reposait sur la vente de minutes de communication vocale. Nous étions en train de manquer le virage du numérique, les datas et les services. Tous ont fini par se porter candidats à l’achat de ces licences et investiront au total près d’un milliard et demi de dinars dans le développement de leurs réseaux. Cela démontre qu’ils croient encore aux potentialités de la Tunisie et que le pays reste attractif ! »

Une catastrophe

Le ministre affirme s’être assuré de la solidité financière des opérateurs avant de fixer le prix de la licence, tout en admettant l’existence d’un souci au sujet d’Orange, déjà endetté mais néanmoins adossé à une des banques les plus robustes de la place, la BIAT.

« La solution était qu’Orange s’endette, et non Marwan Mabrouk en son nom propre. J’ai d’ailleurs tenté une intermédiation pour hâter le règlement du contentieux avec l’État, mais le chef du gouvernement et le ministre des Finances m’ont expliqué qu’à partir du moment où l’affaire était entre les mains de la justice on ne pouvait rien faire. Je persiste à croire que le problème juridique d’Orange doit être résolu en 2016, car cette histoire a trop duré et a des répercussions très négatives sur l’image de l’investissement en Tunisie. »

La ténacité de Noômène Fehri dans l’affaire de la 4G lui a coûté son poste. En froid avec les opérateurs, lâché par Infotica, la Chambre nationale syndicale des sociétés de services et d’ingénierie informatique, il est devenu une « cible facile » pour Ennahdha, qui convoitait le ministère des TIC. La désignation d’Anouar Maarouf, qui n’a été précédée d’aucune consultation, apparaît rétrospectivement comme une maladresse.

Le nouveau ministre aurait pu éviter d’inutiles crispations en prenant langue immédiatement avec Orange pour l’assurer de sa neutralité. Ce qu’il n’a pas fait. D’où le coup de bluff de Stéphane Richard.

Aujourd’hui, à en croire des sources proches de l’opérateur français, les malentendus ont été dissipés et les choses seraient sur le point de se débloquer. Une rencontre a eu lieu, et Anouar Maarouf a expliqué qu’il était désormais là pour défendre les intérêts du gouvernement tunisien et non plus ceux d’Al Karama : « Ma feuille de route est très claire, mon objectif est de faire venir de nouveaux investisseurs et de consolider la présence de ceux qui sont déjà installés… » « Orange veut avancer mais ne se contentera pas de simples promesses, décrypte un analyste. C’est à quitte ou double. L’annonce d’un possible retrait de la multinationale française, à quelques semaines seulement de la conférence internationale sur l’investissement des 29 et 30 novembre serait une catastrophe. À l’inverse, celle d’un renforcement de sa présence constituerait le meilleur des arguments à l’intention du secteur privé étranger susceptible d’investir en Tunisie. »

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