Irak : l’interminable agonie de Daesh dans son fief de Mossoul

Des habitants de Qayyarah, à 70 km au sud de Mossoul, célébrant la libération de la ville, le 26 août. © AP/SIPA

Malgré la disproportion des forces, la bataille de Mossoul, capitale du pseudo-califat, pourrait, comme à Syrte, s’éterniser. Radiographie d’une résilience à la fois militaire et sociopolitique.

«Ils ont fabriqué un enfer sur terre », résumait, le 23 septembre, le colonel John L. Dorrian, porte-parole des forces américaines en Irak. Rues et bâtiments minés, postes de snipers, réseaux de tunnels permettant le déplacement furtif de petits groupes de défenseurs, axes barrés par des murs de béton armé, dizaines de blindés bourrés d’explosifs en vue d’opérations kamikazes : Mossoul, deuxième ville d’Irak et capitale symbolique de Daesh, a été transformée en un vaste piège par ses occupants jihadistes.

Autour de l’agglomération, ils ont creusé un fossé prêt à être inondé de pétrole et embrasé en cas d’assaut. Une récente vidéo du groupe terroriste montre même comment ses artificiers ont conçu des mines antiaériennes constituées de sacs plastiques gonflés à l’hydrogène pour les envoyer avec des charges explosives contre les bombardiers occidentaux dans le ciel de la ville.

L’étau se resserre autour des combattants de Daesh

Contrairement à l’opération éclair précédée d’infiltrations discrètes qui leur avait livré la cité en juin 2014, autorisant leur chef, Abou Bakr al-Baghdadi, à y proclamer son « califat », la campagne gouvernementale pour sa reconquête est claironnée depuis des mois. Voyant se masser à leurs portes la machine de guerre lourde de la coalition ennemie, les combattants de Daesh ont eu le temps d’aiguiser leur défense. Mais la menace se précise.

À la mi-septembre, l’armée de l’air irakienne a inondé la ville de tracts annonçant la destruction imminente des « gangs de Daesh » et, à la fin du mois, le ministre britannique de la Défense, Michael Fallon, déclarait que la reprise de la place forte jihadiste aurait lieu « dans les semaines à venir », ouvrant la voie à l’expulsion d’Irak du pseudo-califat « dans les mois prochains ».

L’attaque devait-elle avoir lieu le 15 octobre, comme l’avaient promis les chefs militaires irakiens, ou quatre jours plus tard, date donnée par le président turc Recep Tayyip Erdogan (elle a finalement été lancée le 17 octobre, ndlr) ? Si précisément prévenus, les guerriers du « calife » n’étaient sans doute pas dupes de ces opérations de guerre psychologique destinées à les démoraliser, à donner des gages à une opinion internationale qui s’impatiente et à susciter l’insurrection intra muros de leurs administrés, qui subissent depuis deux ans leur loi brutale.

safin hamed/AFP

Un membre des forces gouvernementales irakiennes, dans la région de Mossoul, en septembre. © safin hamed/AFP

Mais ils se doutaient bien que la bataille de Mossoul était imminente, frémissant sous les bombardements de la coalition internationale menée par les États-Unis aux abords et à l’intérieur même de la cité, voyant les localités aux marches de leur fief du Nord reconquises l’une après l’autre par l’armée irakienne et ses alliés au sol.

Au cours du mois de septembre, pas moins de 18 cadres de Daesh ont été tués dans des frappes, a précisé Dorrian, dont 13 dans la seule Mossoul. Fin août, Qayyarah, à mi-chemin entre Bagdad et Mossoul, était reprise par les forces gouvernementales, et les Américains achèvent d’en faire le hub logistique indispensable pour appuyer l’assaut de Mossoul. Réplique inquiétante de l’armée du « calife », une roquette chargée de gaz moutarde s’écrasait sur la base aérienne, le 20 septembre, sans faire de victime.

Le 30 septembre, deux jours après l’envoi de renforts par Barack Obama, les huit Rafale du porte-avions français Charles-de-Gaulle entraient en action dans le ciel irakien. Les forces de Bagdad et les milices chiites des Unités de mobilisation populaire (UMP) ne sont plus qu’à une centaine de kilomètres au sud de Mossoul, tandis que des milliers de peshmergas kurdes sont plus proches encore sur ses flancs nord et est. Le 23 septembre, le ministre britannique de la Défense révélait qu’un plan commun avait été validé par Bagdad et Erbil, la capitale du Kurdistan autonome d’Irak, pour coordonner l’assaut entre ces trois forces.

L’ultime bastion

Après la reprise par les troupes gouvernementales de Ramadi, en décembre 2015, puis de Fallouja, en 2016, qui avaient été les premières conquêtes du pseudo-califat naissant, Mossoul, la perle de son turban, reste la dernière importante cité sous son contrôle en Irak. Si la victoire de Fallouja s’était soldée en un mois, nombre de jihadistes parvenant à s’enfuir, le siège de Ramadi, établi pendant sept mois, avait rencontré une forte résistance et détruit 80 % de la ville.

Vu l’importance symbolique et stratégique de Mossoul et les grands travaux de défense qui y sont engagés, ce siège-là devrait durer et voir des milliers de jihadistes combattre jusqu’à la mort.

À l’extrême occident du « califat », son émirat de Syrte, en Libye, n’en finit plus de tomber : cinq mois après le début de l’assaut, quelques dizaines de jusqu’au-boutistes tiennent encore tête, depuis leur réduit, à des milliers de combattants, parmi lesquels les pièges disséminés dans la ville ont fait des ravages. Cette âpre bataille sur la côte libyenne donne une idée de la résistance que rencontrera l’armada qui s’apprête à pénétrer la capitale de la Haute-Mésopotamie.

« Il s’agit d’une ville en grande majorité arabe et sunnite et, face aux troupes chiites et kurdes, 90 % des jihadistes sont originaires de la ville et des tribus environnantes. Cela va donc être très sanglant, même si, au bout du compte, confronté à une telle coalition, Daesh finira par perdre Mossoul », commente l’historien Pierre-Jean Luizard.

Dès l’instant où la ville sera prise, les combattants vont se répandre un peu partout en Irak et en Syrie, et le califat n’en sera que plus dangereux

La défaite des jihadistes à Mossoul sonnera le glas de leur assise territoriale en Irak, même s’ils parviendront à se maintenir dans des poches d’où, comme autour de Ramadi et Fallouja à l’heure actuelle, ils pourront lancer des offensives ponctuelles jusqu’au cœur de Bagdad, comme lors de l’attentat de juillet devant un centre commercial qui avait vengé, avec la mort de plus de 300 civils, la reconquête de Fallouja.

« Mais je crains, poursuit Luizard, que les différents protagonistes n’en arrivent à regretter l’époque où Daesh était territorialisé car, dès l’instant où la ville sera prise, les combattants vont se répandre un peu partout en Irak et en Syrie, et le califat déterritorialisé n’en sera que plus dangereux. En 2006, la naissance de Daesh en Irak avait été favorisée par un assaut des Kurdes sur le sanctuaire jihadiste de Halabja, qui était une sorte de Tora-Bora local, et les combattants qui en avaient été chassés s’étaient dispersés dans toute la zone, ce qui leur avait permis de planter les bases de la conquête de Mossoul et de ne plus s’adresser uniquement aux populations du nord de l’Irak, mais bien au-delà des frontières mêmes du pays. »

Le risque d’une lutte régionale 

Autre préoccupation majeure : la reconquête de Mossoul par l’armada très hétérogène massée à ses portes pourrait se conclure par une nouvelle bataille pour la possession de la ville. Armée régulière d’un gouvernement pris en otage par les factions et troupes kurdes qui ne cessent d’étendre leur territoire autonome, milices chiites armées par Téhéran et tribus sunnites gagnées à la cause antijihadiste, derrière lesquelles se tiennent les nombreuses forces spéciales occidentales, des milliers de soldats turcs campés depuis décembre 2015 à Bachika, au nord de Mossoul, et, enfin, les combattants de la brigade Al-Qods, la force de projection extérieure de la République islamique d’Iran : l’alchimie de la pacification sera complexe et fragile.

Certes, l’accord conclu entre Bagdad et Erbil prévoit que seuls les Irakiens entreront dans la ville, mais déjà le Premier ministre, Haider al-Abadi, qui n’avait pas donné son aval à la pénétration des Turcs dans ses frontières, met en garde Ankara et déclare sa crainte d’une guerre régionale, tandis qu’Erdogan exige que la reprise de Mossoul, l’arabe sunnite, se fasse sans la participation des milices chiites et kurdes. La jonction de ces dernières, une fois le tampon de Daesh balayé avec leurs cousins de l’Est syrien, est vécue comme une menace existentielle par la Turquie, en guerre depuis des décennies contre ses propres indépendantistes kurdes.

Concomitamment, « si le retour d’un discours néo-ottoman à Ankara ne va pas jusqu’à ressusciter la vieille revendication territoriale de Mossoul, explique Luizard, les Turcs verraient d’un très bon œil une partition de l’Irak avec un État sunnite dans le Nord ».

Dans les capitales arabes, notamment celles du Golfe, plus enclines à écraser le Yémen sous les bombes qu’à participer à la coalition anti-Daesh, la crainte est vive d’assister, à l’inverse, à la jonction irréversible d’un « arc chiite » tendu contre leurs intérêts, de Téhéran à Beyrouth.

Les tensions communautaires sont en effet devenues telles dans le pays que « cela rend toute réconciliation difficilement envisageable sans une partition de l’Irak, ce qui permettrait à l’Iran de favoriser son grand dessein de créer une République islamique d’Irak », écrit Kader Abderrahim, maître de conférences à Sciences-Po Paris, dans Daech. Histoire, enjeux et pratiques de l’Organisation de l’État islamique (Eyrolles, septembre 2016).

Une issue qui demeure douloureuse

Bataille cruciale d’un conflit gigogne, la reprise de Mossoul ouvrira donc une nouvelle boîte de Pandore à l’intérieur de celle qu’avait éventrée l’invasion américaine de 2003. Et si les milices font grand cas de leurs héros tombés au champ d’honneur, les vrais martyrs de l’enfer de Mossoul seront, encore et toujours, les populations civiles. Un million d’Arabes sunnites sont prisonniers de la ville, qui – s’ils abhorrent la loi du califat – entendent avec terreur les récits des atrocités commises en d’aveugles représailles contre leurs coreligionnaires par les milices chiites dans les territoires repris aux jihadistes.

Les centaines de jeunes sunnites portés disparus alors qu’ils fuyaient le siège de Fallouja sont loin d’inciter les habitants de Mossoul à l’insurrection contre ceux qu’ils pourraient, malgré tout, considérer comme leurs défenseurs, et l’homogénéisation ethnique et confessionnelle forcée de zones historiquement mixtes leur fait miroiter ce qui pourrait advenir de leurs propriétés si, fuyant, ils les abandonnaient aux milices chiites et kurdes.

Enfin, la chute de Mossoul pourrait-elle ne sceller qu’une disparition provisoire du territoire califal en Irak ? Le 22 mai, Abou Mohammed al-Adnani, numéro deux de l’organisation terroriste, abattu fin août par une frappe américaine, prophétisait : « Étions-nous vaincus quand nous avons perdu des villes en Irak [entre 2006 et 2010] et que nous étions dans le désert ? Et serions-nous vaincus et vous vainqueurs si vous preniez Mossoul, Syrte et Raqqa, et même toutes les villes, et que nous retournions à notre état initial ? Certainement pas ! La véritable défaite, c’est la perte de la volonté et du désir de combattre. »


Menaces tous azimuts

Si le « califat » de Baghdadi succombera dans son berceau mossouliote, ses membres épars bougeront longtemps encore. Tout d’abord en Syrie, où Daesh tient encore fermement sa seconde capitale, Raqqa, dont la reprise n’est pas une priorité pour le régime de Damas et ses alliés russes et iraniens, qui concentrent leurs feux sur Alep l’insurgée. Au-delà du Moyen-Orient, le projet universel du pseudo-califat essaime des cellules sur tous les continents, qui pourraient constituer demain l’embryon de nouveaux empires. « On est face à une menace tous azimuts, explique le chercheur Kader Abderrahim.

Il n’y a plus de sanctuaire aujourd’hui, nous ne sommes plus dans des logiques de territoires, mais dans des logiques de confins. La doctrine de cette organisation est de reconstituer la Oumma, communauté mythique des musulmans. Partout où il y a des musulmans, il y a donc légitimité à mener le combat, et les frontières n’ont plus aucune valeur.

Ils en font la démonstration en Libye, en Afghanistan et au Nigeria, mais aussi en France, aux États-Unis, au Bangladesh, en Indonésie, au Pakistan, dans toute l’Asie du Sud-Est… Car ce qu’a aussi révélé Daesh, en les exploitant à son profit, ce sont tous ces conflits ethniques, confessionnels, tribaux, etc., contenus par des régimes autoritaires mais qui n’ont jamais été réglés sur le plan politique et qui aboutissent aujourd’hui à l’éclatement des États. »