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Maroc : aux urnes, citoyens !

El Aouni dans son QG de campagne dans le quartier Al Manal, à Rabat © Alexandre Dupeyron pour JA

Ce vendredi 7 octobre, les Marocains élisent le parti qui dirigera le prochain gouvernement pour une durée de cinq ans. Entre les deux favoris, les islamistes du PJD et les libéraux du PAM, la lutte est féroce.

S’il fallait encore une preuve qu’au Maroc les temps ont définitivement changé, ce serait celle-ci : nul ne peut se hasarder à prévoir qui sortira vainqueur des urnes au soir du 7 octobre. L’institution monarchique et les prérogatives du roi Mohammed VI étant ce qu’elles sont, on ne s’affronte pas ici pour prendre le pouvoir, mais pour y participer.

Ce qui n’empêche pas la lutte pour déterminer quel parti l’emportera, et au sein duquel, par voie de conséquence, sera choisi le prochain chef du gouvernement, d’être féroce.

Bipolarité

Pour la première fois, la scène politique est largement bipolaire : elle oppose le Parti de la justice et du développement du Premier ministre sortant Abdelilah Benkirane, islamiste et conservateur, au Parti Authenticité et Modernité d’Ilyas El Omari, social-libéral et de centre gauche. Deux formations aux références très différentes mais qui ont en commun d’être dirigées par deux personnalités issues de la siba (la « dissidence ») sous le règne de Hassan II.

Benkirane, 62 ans, est un ancien militant clandestin de la Chabiba Islamiya du très radical Abdelkrim Moutii, et El Omari, 48 ans, est un ex-maoïste du Rif qui fut condamné à cinq ans de prison. Tous deux dirigent des partis d’apparition récente (le PJD a été fondé en 1998, le PAM en 2008), lesquels n’ont de cesse de réduire les formations historiques du paysage politique marocain au rôle de forces d’appoint.

Benkirane consensuel

Aux affaires depuis janvier 2012 et très critiqué pour son bilan économique et social, jugé plus que modeste tant par les syndicats que par le patronat – même s’il a eu le courage de s’attaquer aux subventions publiques et à la réforme des retraites –, le PJD pratique avec habileté l’art du double discours. Populaire et populiste, tout de piété discrète et de modestie madrée, excellent orateur et lui-même candidat dans son fief de Salé, le Premier ministre Benkirane a mis – si l’on peut dire – beaucoup d’eau dans son vin.

Son objectif est clair : rempiler pour cinq ans et, dans ce but, apparaître comme le plus « makhzenocompatible » possible afin de se faire accepter par le Palais, auprès duquel il n’a jamais été en odeur de sainteté, même si Mohammed VI a volontairement laissé se dérouler une expérience qu’il aurait pu interrompre lorsque le Parti de l’Istiqlal a décidé, en 2013, de quitter la coalition gouvernementale.

Devant 15 000 supporters enthousiastes rassemblés le 25 septembre dans un complexe sportif de Rabat pour le lancement de la campagne, c’est donc un secrétaire général du PJD modéré et consensuel qui a pris la parole, réservant ses coups de griffe aux médias papier, audiovisuels et électroniques, lesquels lui sont majoritairement défavorables.

Le PJD se veut libérateur

Un langage soft qui laisse place, dès que ses lieutenants entrent en scène, à un autre, volontiers menaçant.

Depuis des semaines, les cadres du PJD expliquent à leurs militants que seule une fraude généralisée organisée par le tahakoum (terme générique visant à la fois le ministère de l’Intérieur, l’abus d’autorité et, subliminalement, le Makhzen) serait en mesure de leur faire perdre les élections. Non sans habileté, le parti islamiste va jusqu’à revendiquer ses échecs dans la gestion du pays, lesquels seraient attribuables aux manœuvres souterraines de « forces obscures » acharnées à saboter ses initiatives.

« Le Maroc est une terre libre, le tahakoum doit dégager ! » scandaient les militants lors du meeting du 25 septembre. La référence aux mots d’ordre des manifestations de février 2011 est explicite, comme l’est une épée de Damoclès : le PJD est le seul rempart contre la contestation du régime, à condition qu’il reste au pouvoir.

Le choix d’un modèle social

Dire que ce type de chantage est peu apprécié au Palais est un euphémisme, bien que Mohammed VI mette un soin constant à se situer au-dessus de la mêlée. Les capacités récupératrices de la monarchie marocaine sont telles qu’elle pourrait sans problème majeur cohabiter cinq années de plus avec un parti islamiste majoritaire, quitte à ce que son secrétaire général cède le fauteuil de Premier ministre à une personnalité plus neutre et moins politique.

Le PJD est une force organisée, dont l’impact au sein de la classe moyenne urbanisée, pieuse et conservatrice, ainsi que d’une partie de la jeunesse, ne s’est guère atténué depuis les dernières législatives.

L’hypothèse de le voir à nouveau arriver en tête du scrutin est donc loin d’être négligeable. Reste que l’essentiel n’est pas là : pour la première fois, c’est à un véritable choix de société que sont confrontés les Marocains. Souhaitent-ils la poursuite d’une expérience d’islamisation rampante des mœurs et de l’espace public ou un modèle moderniste axé sur la préservation des libertés individuelles – lequel, à l’évidence, est beaucoup plus proche de celui préconisé par le Palais ?

PAM, la vague progressiste

C’est sur cette dernière tendance, à la fois progressiste et légitimiste, que surfe allègrement le PAM, unique parti à pouvoir tenir tête au PJD. Considérés par leurs adversaires comme le bras politique du tahakoum, dans la lignée des formations croupion en vogue sous le règne de Hassan II – ce dont ils se défendent –, le PAM et son secrétaire général, Ilyas El Omari, font flèche de tout bois sur les défauts de la cuirasse PJD.

Le piètre bilan du gouvernement sortant dans les domaines de l’éducation et du social, le niveau préoccupant de l’endettement public, la régression des investissements et de la consommation des ménages, les résultats pour le moins décevants dans le domaine de la lutte contre la corruption et les récents scandales de mœurs impliquant des personnalités de la mouvance islamiste lui en fournissent l’occasion.

Fort de son réseau de notables et d’un nombre important de ralliements d’élus spécialistes de la transhumance, le parti cofondé il y a huit ans par le conseiller du roi Fouad Ali El Himma (qui s’en est depuis retiré) bénéficie de l’appui d’une partie des syndicats, qui reprochent au PJD son déficit de dialogue social, et du soutien négocié des socialistes de l’USFP (Union socialiste des forces populaires), lesquels lui apportent ce qui lui fait encore défaut : une caution militante et une légitimité historique.

L’objectif est clair : chasser sur les terres du PJD et permettre à l’Istiqlal d’être incontournable dans tout gouvernement

Cette bipolarisation écrasante ne laisse aux autres partis pratiquement aucune chance d’apparaître dans le duo de tête au soir du 7 octobre.

Si l’on suivra avec curiosité l’effet que leur participation – parfois contre nature – au gouvernement Benkirane aura produit sur les scores du Rassemblement national des indépendants de Salaheddine Mezouar, du Mouvement populaire de Mohand Laenser et du Parti du progrès et du socialisme (ex-communiste) de Nabil Benabdallah, véritable satellite du PJD, seules deux autres formations peuvent réellement espérer tirer leur épingle du jeu.

Le secrétaire général de l’Istiqlal Hamid Chabat, dont ce sera là le premier test électoral (une situation qu’il partage avec le chef de l’USFP, Driss Lachgar), a intégré sur les listes du plus ancien parti politique du royaume d’anciens cheikhs salafistes repentis qui eurent maille à partir avec la justice après les attentats de mai 2003, comme Abdelwahab Rafiki (Abou Hafs) à Fès et Hicham Temsamani à Tanger. L’objectif est clair : chasser sur les terres du PJD et permettre à l’Istiqlal d’être incontournable dans tout gouvernement, quel qu’en soit le leader.

Bras de fer

À la gauche de la gauche, la FGD (Fédération de la gauche démocratique), regroupement de petits partis issus pour l’essentiel de l’USFP, présente des candidats dans la quasi-totalité des circonscriptions et entend elle aussi créer la surprise. Sa présidente, la médiatique Nabila Mounib, fille d’un fonctionnaire au ministère de l’Intérieur, sahraouie par son père et fassie par sa mère, est certes archétypale de la bourgeoisie éclairée de Casablanca, mais son discours volontiers radical – elle milite pour un régime où le roi règne sans gouverner et juge la beyaa (cérémonie d’allégeance au souverain) « archaïque » – plaît aux nostalgiques des grandes manifestations de février 2011.

Surtout, les proches de cette endocrinologue quinquagénaire comptent sur les suffrages des militants de l’association ultra-islamiste interdite mais tolérée « Justice et Bienfaisance ». La puissante « Jamaa » de Mohamed Abbadi, successeur de Cheikh Yassine, a beau se situer sur l’échiquier idéologique à l’exact opposé de l’extrême gauche, elle n’en partage pas moins certaines de ses positions, notamment sur le rôle et les prérogatives de la monarchie.

Officiellement, ces partisans de l’instauration d’un califat prônent le boycott du scrutin ; officieusement, ils pourraient bien être tentés de faire pièce à leurs frères ennemis du PJD en permettant à la FGD de constituer un groupe parlementaire.

Dans ce bras de fer complexe où se joue une part de l’avenir du royaume, l’enjeu pour les deux protagonistes est aussi celui de la participation. En 2011, 55 % du corps électoral avaient choisi de s’abstenir, une exit option dont avait profité le PJD, qui était alors le mieux à même de mobiliser son propre électorat. Cinq ans plus tard, ses adversaires du PAM comptent bien ramener les Marocains aux urnes.

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