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Algérie : Nouria Benghebrit, la ministre insoumise

Par - envoyé spécial

Nouria Benghebrit-Remaoun visite à Guelma, dans le nord de l'Algérie le 7 avril 2015. © Dzoasis

Accusée de tous les maux par les islamo-conservateurs, la ministre algérienne de l’Éducation nationale se dit déterminée à aller au bout de sa mission : réformer et moderniser l’école. Portrait d’une femme de conviction, droite dans ses bottes.

Sur le mur du petit couloir qui conduit au bureau de la ministre algérienne de l’Éducation nationale, le regard du visiteur est attiré par les portraits en noir et blanc des 18 ministres qui se sont succédé à la tête du département depuis juillet 1962. Parmi tous ses prédécesseurs, qui ne comptent qu’une seule femme, Nouria Benghebrit, 64 ans, avoue avoir un immense respect pour Mostefa Lacheraf, qui dirigea le ministère entre 1977 et 1979.

Tentatives de sabotage

Écrivain, historien, sociologue, figure de la révolution, Lacheraf avait à cœur de réformer l’école, laquelle avait été arabisée avec la venue de milliers de coopérants égyptiens, issus pour beaucoup de la confrérie des Frères musulmans.

Appelé à la rescousse par le président Boumédiène, Lacheraf était partisan du bilinguisme, de l’apprentissage du français dès le plus jeune âge et de la formation de professeurs d’arabe locaux afin de mettre un terme à l’emprise des enseignants venus du Moyen-Orient. Devant les attaques et les tentatives de sabotage de sa réforme orchestrées par l’aile islamo-conservatrice du FLN, il démissionna et partit s’installer en Argentine.

Entre Mostefa Lacheraf et Nouria Benghebrit, les parallèles ne manquent pas. Tout comme son lointain prédécesseur, la ministre de l’Éducation nationale entend moderniser cette école dont on dit qu’elle forme des « analphabètes trilingues ».

Comme lui, elle est la cible d’une campagne d’une violence inouïe. Mais contrairement à son modèle, qui a jeté l’éponge, Benghabrit reste droite dans ses bottes.

« Je ne lâche pas, je ne m’écrase pas », répond-elle à ceux qui doutent de sa capacité à tenir tête à ses détracteurs. « Je trace mon chemin avec l’intime conviction qu’on avance par le travail et le mérite. »

De nombreuses attaques

Rarement, sous les quatre mandats du président Bouteflika, un ministre en exercice aura été autant critiqué et vilipendé. Polémique sur l’enseignement du dialecte, scandale des fuites des sujets du bac, erreurs dans les manuels scolaires, accusations d’atteinte à l’unité nationale et à l’islam, de collusion avec la France, de complot avec la « juiverie » internationale, rien n’aura été épargné à Benghebrit.

Un député islamiste est allé jusqu’à jurer que sa réforme a été inspirée par le Mossad alors qu’Abderrazak Mokri, chef du Mouvement de la société pour la paix (MSP), proche des Frères musulmans, estime qu’elle représente un « danger pour la nation ».

Sur son portable, la ministre consulte pourtant avec le sourire les appels au meurtre dont elle est régulièrement la cible sur les réseaux sociaux. En deux ans et quatre mois dans ce ministère hautement sensible, elle a été attaquée autant, sinon plus, que son prédécesseur, Aboubakr Benbouzid, qui occupa son poste durant seize ans. Il faut dire que depuis la mise en place de l’école fondamentale, en 1976, le secteur de l’éducation est le terrain d’une âpre bataille entre modernistes et islamo-conservateurs.

Réforme du système éducatif

Mais le bruit et la fureur qui accompagnent chaque initiative de Benghebrit résonnent encore plus. Sans doute parce que cette hystérie est amplifiée par 15 millions d’utilisateurs de Facebook, une centaine de journaux et une cinquantaine de chaînes de télévision privées.

La mission de Benghebrit qui déchaîne tant de passions ? La mise en œuvre de la réforme du système éducatif sur la base des recommandations de la commission Benzaghou, dans laquelle cette chercheuse et diplômée en sociologie de l’éducation a siégé pendant neuf mois aux côtés d’un panel d’experts.

C’est peu dire que l’enjeu est de taille puisqu’il y va de l’avenir des générations futures et de la société algérienne. À entendre parents d’élèves, experts, syndicalistes ou responsables politiques, l’école est une calamité. « Elle produit des perroquets », lâche crûment Benghebrit devant ses visiteurs. « Le taux de déperdition scolaire est effarant », confie l’un de ses conseillers. « C’est une usine à fabriquer des recalés. »

Les statistiques confirment l’ampleur du sinistre. Sur 100 élèves qui entrent à l’école primaire, 5 seulement décrocheront le bac sans redoubler. « Une large partie des bacheliers ne maîtrisent ni l’arabe ni le français, et affichent des lacunes ahurissantes dans les matières scientifiques », souligne Ahmed Tessa, pédagogue, enseignant et ancien normalien. « Songez que ce sont les matières à mémorisation qui servent de socle à la réussite. »

Anis Belghoul/New Press

Nouria Benghebrit entourée de son chef du protocole (au premier plan) et de sa garde rapprochée, en 2014. © Anis Belghoul/New Press

Une novice en politique

Le défi est d’autant plus immense pour Benghebrit qu’elle n’était pas préparée à assumer une telle charge. Quand, en mai 2014, le Premier ministre, Abdelmalek Sellal, l’appelle pour lui annoncer qu’il va lui confier l’Éducation nationale, elle croit d’abord à une méprise. « Pardon ? L’Éducation nationale ? Ça ne va pas, non ? », répond-elle spontanément.

Incrédule, elle se rend le lendemain au siège du gouvernement avec un simple cartable, pensant qu’elle rentrera chez elle, à Tlemcen, le soir même, mais se voit confirmer sa nomination. « Être ministre ne faisait pas partie de mes plans », dit-elle à ses proches.

Il est vrai que cette chercheuse, enseignante, directrice du centre national de recherche en anthropologie sociale et culturelle (Crasc), auteure de plusieurs ouvrages sur l’éducation n’a jamais fréquenté le marigot politique algérois.

« Elle s’est dit qu’ils ne savaient pas à qui ils avaient affaire », rapporte l’une de ses amies. « Elle a les compétences pour diriger ce mammouth et la légitimité pour mener à bien cette réforme, tant elle a contribué à son élaboration. Elle est franche, et son caractère bien trempé ne sera pas de trop pour s’imposer dans ce secteur, où l’on n’aime pas qu’une femme dirige des hommes. »

Une réforme plusieurs fois contestée

La réforme de l’école avait été amorcée dès 2003 avec le changement des programmes. Aussitôt, elle a buté sur des résistances. Les ayatollahs de l’arabe refusaient que le français soit enseigné dès la deuxième année de primaire. Mis sous pression, le ministre Benbouzid cède. « Le contexte de la réconciliation nationale a joué un rôle dans cette reculade », soutient un proche de Benghebrit.

Second couac : le personnel enseignant est peu ou pas outillé pour mettre en pratique les programmes. « Chaque année, on élaborait de nouveaux manuels sans mise à niveau du corps enseignant, explique Ahmed Tessa. On ne formait plus ceux qui devaient être formés. » Ces résistances ainsi que les grèves récurrentes qui ont touché le secteur de l’éducation ont fini par enterrer le projet.

« Ce ne sont pas ceux qui avaient élaboré la réforme qui étaient chargés de sa mise en œuvre », explique un conseiller de la ministre. D’où la décision de Bouteflika de faire appel à cette spécialiste dont la renommée est internationale.

Son projet ? D’abord remettre au cœur du système éducatif l’apprentissage des langues et des sciences, l’acquisition de compétences, le goût de la réflexion et de l’innovation plutôt que la répétition. « À force de baser l’enseignement sur la mémoire, les élèves en arrivent à apprendre les maths par cœur, s’offusque un enseignant. Notre école est devenue celle de l’ânonnement, et non celle de la compréhension. »

Ahmed Tessa évoque ainsi une génération du copier-coller. « Nos élèves sont atteints de psittacisme, cette disposition de l’esprit à répéter quelque chose sans en comprendre le sens », maugrée-t-il.

Le deuxième chantier consiste à améliorer l’apprentissage de l’arabe, à introduire des activités périscolaires, à consacrer davantage de place et de temps à la lecture, au théâtre ou aux activités sportives et à développer le préscolaire.

« Nous avons analysé toutes les copies des examens des trois cycles pour recenser les milliers d’erreurs commises par les élèves, confie un membre du cabinet de Benghebrit. L’objectif est d’élaborer une typologie d’erreurs en arabe, en français et en maths pour dispenser à l’enseignant une formation lui permettant d’anticiper ces erreurs. Si on y parvient, on aura fait un grand pas dans l’amélioration de la qualité de l’enseignement. »

La formation des enseignants

Pour y arriver, encore faut-il disposer d’un personnel qualifié. D’où la décision de rouvrir les instituts de technologie et les centres de formation, qui avaient été fermés à l’époque de Benbouzid au motif que l’enseignant devait impérativement sortir de l’université. Améliorer l’apprentissage de la langue arabe n’est pas incompatible avec l’enseignement de la darija, le dialecte, répète à l’envi la ministre.

Mais aussitôt émise, sa proposition provoque un tollé chez les islamo-conservateurs, qui crient au complot contre la langue du Coran et l’islam. L’autre nouveauté qui donne de l’urticaire aux ennemis de Benghebrit est l’idée d’algérianiser les programmes.

« Nous allons passer de 20 % à 80 % d’auteurs algériens dans les manuels, assure l’un de ses collaborateurs. L’élève doit connaître le patrimoine littéraire et spirituel de son pays. Si notre culture et notre littérature arrivent à servir de référents à l’identité algérienne, ça sera alors une vraie révolution. L’élève est d’abord algérien avant d’être musulman, arabe ou amazigh. La tourmente identitaire n’est-elle pas née du fait que chacun se revendique de l’une de ces composantes ? »

Une menace pour certains

Si Benghebrit dérange tant, c’est aussi parce qu’elle « s’attaque aux lobbys qui contrôlent les écoles, les académies et même le ministère depuis des décennies, estime l’un de ses consultants. Elle veut démanteler les privilèges, les rentes et les chapelles qui freinent le changement. Les islamistes la tiennent pour dangereuse, car elle a réussi à instaurer le dialogue avec les syndicats ».

Au cours des dix dernières années, le secteur affichait le taux le plus élevé de grèves. En novembre 2015, neuf syndicats réputés intransigeants ont signé avec elle une charte d’éthique et de stabilité. Du coup, ils sont aujourd’hui ses principaux soutiens.

« Son éloquence et sa prestance forcent l’admiration, admet un membre du gouvernement ». « Quand elle s’exprime en conseil des ministres, on entendrait une mouche voler. » Son manque de maîtrise de la langue arabe est son talon d’Achille, explique l’une de ses connaissances.

« Ses opposants insistent là-dessus pour décréter qu’elle veut occidentaliser l’école. » L’intéressée n’en a cure, mais a de la peine pour ses deux petits-enfants, qui souffrent d’être traités de juifs par leurs camarades de classe. « Ses détracteurs font courir le bruit qu’elle est d’origine juive par Si Kaddour Benghebrit, son grand-oncle, fondateur de la Mosquée de Paris », raconte une amie de la ministre. « Musulman pieux, ce fonctionnaire du Quai d’Orsay a sauvé de l’arrestation et de la déportation des centaines de Français juifs durant la Seconde Guerre mondiale. C’était un vrai Juste. »

On demande aujourd’hui à Nouria Benghebrit d’être plus consensuelle. « La société algérienne a besoin d’explications », répond-elle. « S’il devait rester une seule voix pour le faire, ça serait la mienne. »


Deux soutiens de poids

Les fuites massives des sujets du bac en juin ont failli emporter Nouria Benghebrit. À son entourage, la ministre jure qu’elle n’a jamais songé partir, ni avant, ni pendant, ni après les épreuves. « Cela aurait été un signe de lâcheté », confie-t-elle à l’une de ses amies. Si le gouvernement s’est montré solidaire avec elle, son nom n’en figurait pas moins sur la liste des ministres concernés par le remaniement ministériel opéré dix jours après la fin du bac.

« Elle devait prendre le ministère de l’Enseignement supérieur et laisser l’Éducation à Tahar Hadjar, qu’on sait proche des islamo-conservateurs, confie une source proche de la chefferie du gouvernement. Des arbitrages ont été faits, et elle a été maintenue. »

Il faut croire que le président a pour cette dame autant de sympathie que d’admiration. Lors du dernier conseil des ministres, il a pris sa défense et demandé à ses collègues de ne « pas la lâcher ». Il n’est pas le seul. Le 2 juin, alors que la polémique sur les fuites faisait encore rage, Benghebrit assiste à une cérémonie militaire à l’Académie de Cherchell, à l’ouest d’Alger. Des images captées par les caméras montrent la ministre échanger des propos avec Bachir Tartag, coordinateur des services de renseignements (ex-DRS).

Une apparition calculée ? Simple coïncidence, jure l’entourage de la ministre. Vraiment ? Les fuites du bac ayant été qualifiées d’atteintes à la sécurité nationale, le patron des services, qui est réputé pour avoir farouchement combattu les islamistes, entendait délivrer un message subliminal de solidarité. Et une mise en garde.

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