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Suisse-Afrique : des relations « sans sous-entendus »

Le Palais fédéral à Berne, siège du gouvernement et du Parlement. © Photononstop

Neutre, solidaire, rigoureuse, discrète mais influente… La Suisse dit avoir bonne réputation sur le continent et compte bien la cultiver. Tout en donnant de la visibilité à ses relations bilatérales, notamment en matière de business.

Qu’il parle au nom de l’État fédéral ou de l’un de ses cantons, en tant que représentant du secteur privé ou de la communauté d’affaires, le Suisse tient à rappeler qu’il « n’a pas de passé colonial ». Ce qui expliquerait les bonnes relations – « sans sous-entendus ni agenda caché » – que la Confédération entretient avec l’Afrique.

Des échanges qui se sont densifiés et diversifiés ces dernières années, à mesure que la croissance de la plupart des pays du continent a décollé, pour sortir « du tout-aide au développement en vigueur jusque dans les années 1990 », comme le rappelle Anne Lugon-Moulin, chef de la division Afrique subsaharienne au sein du département fédéral des Affaires étrangères (DFAE).

Heures sombres

Si la Suisse aime insister sur sa neutralité internationalement reconnue – qui inspire confiance sur le continent –, ainsi que sur la sincérité de ses actions diplomatiques, ses rapports avec l’Afrique ont leur part d’ombre et n’ont pas toujours été désintéressés. Ainsi, dans les années 1960-1970, la Confédération n’a pas hésité à soutenir plus ou moins discrètement des pays aussi peu démocratiques que le Zaïre de Mobutu ou l’Afrique du Sud pro-apartheid, tant qu’ils étaient farouchement anticommunistes et bien dotés en matières premières… Un passé et une realpolitik rarement évoqués à Berne.

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Aujourd’hui, si le département des Affaires étrangères fait usage de discrétion, c’est davantage pour son rôle diplomatique dans le règlement de conflits ou l’avancée de processus de paix au Darfour, au Soudan du Sud, au Burundi, en Somalie, ou plus récemment au Mali et en Centrafrique.

Acteur neutre

La croix blanche sur fond rouge du drapeau de la Confédération remplace, le temps de la médiation, la tout aussi célèbre croix rouge sur fond blanc du CICR, dont le siège est installé, depuis la création de l’organisme en 1863, avenue de la Paix, à Genève. Ce rôle de médiateur, le plus souvent joué en coulisses, renforce l’image de partenaire neutre, ouvert et fiable que s’est forgée la Suisse auprès des pays du continent. Un statut conforté par le rayonnement de cette Genève internationale si appréciée des responsables politiques et économiques africains.

Une aubaine pour la Confédération qui, au fil du temps, s’est constitué un carnet d’adresses unique en son genre à travers le continent, sur lequel peut s’appuyer son réseau diplomatique et consulaire. Bien sûr, compte tenu de sa taille, il n’est pas question pour la Suisse d’installer des représentations dans chacun des 54 pays. Mais avec ses 19 ambassades (auxquelles s’ajoute celle en Libye, actuellement fermée) et les 19 bureaux de la Direction du développement et de la coopération (DDC), dont 8 installés indépendamment des représentations diplomatiques, la Suisse couvre l’essentiel du continent, en fonction de ses intérêts.

Vers une collaboration plus transparente

Ces dernières années, le regroupement sur un même lieu de différentes directions du DFAE illustre la volonté du gouvernement fédéral de mutualiser les moyens et les énergies de ses services. Même si chacun prend soin de garder ses propres prérogatives et processus de décision. En effet, l’exécutif a longtemps été accusé par de nombreux observateurs de n’avoir pas une seule mais plusieurs politiques africaines, qui pouvaient se chevaucher selon la teneur des différents dossiers – diplomatique, économique ou liée à l’aide au développement.

Désormais, la volonté est d’amener ces services, en Afrique comme à Berne, à davantage de collaboration, dans un souci de cohérence et d’efficacité. Peut-être aussi de transparence. En la matière, la Suisse a redoré son blason depuis près de quinze ans avec la première restitution, en 2004, des fonds Abacha – du nom de ces sommes cachées en Suisse par Sani Abacha, qui a dirigé le Nigeria de 1993 à 1998 –, et dont une nouvelle tranche a été remise en 2015.

Entre-temps, en 2009, la Confédération a autorisé la levée du secret bancaire, et la prochaine étape consistera peut-être à contraindre les entreprises établies en Suisse à dévoiler leurs activités dans les pays en développement, si la votation populaire demandée par plusieurs ONG helvétiques a bien lieu début 2018.

Direction politique et DDC au sein du DFAE, secrétariat d’État à l’Économie (Seco) au sein du département fédéral de l’Économie, de la Formation et de la Recherche (DEFR), qui régit aussi certains accords scientifiques, ou encore département fédéral de Justice et Police (DFJP) pour les questions migratoires (jugées inquiétantes par la Suisse, qui vient de signer un partenariat avec le Nigeria sur le sujet)… Les services fédéraux sont de plus en plus nombreux à porter leur attention vers l’Afrique, ce qui explique également le souci de les rapprocher et de coordonner leurs actions.

Le secteur privé s’est également organisé pour répondre aux poussées de croissance enregistrées sur le continent. Créé en 2010, le Cercle d’affaires Suisse-Afrique (SABC) est devenu le lieu de rencontre privilégié des entreprises présentes en Afrique, ou intéressées par les marchés africains, sur lesquels il vient relayer et renforcer le réseau des Chambres de commerce et d’industrie (CCI).

La Suisse, confédérale et cantonale, publique et privée, s’organise donc pour affermir ses liens et ses positions, mais aussi les étendre, en s’appuyant sur sa réputation. Et sur un continent africain qui, lui-même, « multiplie les alliances et les partenariats pour accélérer son développement », ainsi que s’en réjouit Anne Lugon-Moulin. Pour les Suisses, l’union semble bien faire la force.


Un fonds en forme

Peu de gens le savent, mais la Suisse dispose d’un fonds souverain similaire à celui de la Norvège : le Swiss Investment Fund for Emerging Markets (Sifem), qui a repris en 2011 le portefeuille d’investissements du secrétariat d’État à l’Économie (Seco). Si le Sifem est discret, il a tout de même investi un total de 708 millions de dollars (environ 635 millions d’euros) dans 108 projets (de sa création à la fin 2015), dont près d’un tiers en Afrique, principalement via des fonds gérés par d’autres institutions et intermédiaires financiers.

Société anonyme détenue à 100 % par la Confédération, le Sifem est géré par Obviam, une société privée de conseil en investissement, qui assure sa direction commerciale et la gestion de son portefeuille. Sa principale mission : financer les projets des PME-PMI dans les pays émergents et en développement, où le secteur privé manque souvent de capital-risque.

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