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Guerre d’Algérie : harkis, Milk Bar et autres tabous

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François Soudan est directeur de la rédaction de Jeune Afrique.

Le président français François Hollande au Bourget, en novembre 2016. © Eric Feferberg/AP/SIPA

Il aura fallu attendre trente-sept ans après le cessez-le-feu du 19 mars 1962 pour que « les événements », puis « les opérations de maintien de l’ordre » soient officiellement qualifiés en France de « guerre d’Algérie », et cinquante-quatre ans pour qu’un président français reconnaisse enfin la responsabilité des gouvernements de l’époque dans « l’abandon des harkis ».

Plus d’un demi-siècle pour faire le ménage partiel dans une mémoire à vif qui resurgit à chaque campagne électorale. François Hollande, le 25 septembre dans la cour des Invalides, Nicolas Sarkozy, la veille à Perpignan parlant de « tache indélébile sur notre drapeau », François Fillon, l’avant-veille le temps d’une visite en Camargue à la famille du bachaga Boualem, parangon de ces dizaines de milliers d’auxiliaires et de supplétifs recrutés par l’armée française : à croire que la compassion envers le sort de cette communauté, forte aujourd’hui, avec ses descendants, d’un demi-million de personnes, est décidément payante.

Pour qui veut dépasser, en France, le stade d’une repentance justifiée par l’accueil scandaleux que la République réserva à ceux d’entre eux qu’elle consentit à rapatrier, parler des harkis est un exercice délicat. Pour les avoir qualifiés de « collabos » dans nos colonnes, l’ancien secrétaire de Jean-Paul Sartre et ex-militant pour l’indépendance de l’Algérie Marcel Péju fut condamné en 2001 – et JA avec lui.

La France coloniale a systématiquement utilisé les colonisés pour réprimer les luttes de libération

Aux yeux du tribunal correctionnel de Paris, le fait de comparer ces hommes qui se considéraient comme français avec les miliciens et agents de la Gestapo pendant l’occupation nazie était à la fois impropre et diffamatoire. Cette assimilation, que l’historien algérien Mohamed Harbi appelle d’ailleurs à « dépasser », ne doit donc pas être reprise, même si dans l’Algérie d’aujourd’hui le mot « harki » est toujours synonyme de « traître ».

On ne nous empêchera pas pour autant de dire que ces stigmatisés furent du mauvais côté de l’Histoire et qu’ils ne furent pas les seuls. La France coloniale a systématiquement utilisé les colonisés pour réprimer les luttes de libération : tirailleurs malgaches à Madagascar en 1947, groupes d’autodéfense au Cameroun à la fin des années 1950, supplétifs indochinois au Tonkin…

À Thiaroye, le 1er décembre 1944, quand le général Dagnan donne l’ordre à ses troupes d’ouvrir le feu, les tirailleurs sénégalais tirent sur les tirailleurs sénégalais. Samba contre Samba, Mohamed contre Mohamed, dans l’abécédaire colonial le mot « fratricide » est aussi utile qu’un couteau suisse. On ne nous empêchera pas non plus d’écrire, à rebours de ce qu’a affirmé François Hollande le 25 septembre, qu’il n’y a pas eu de massacre généralisé des harkis abandonnés en Algérie en 1962.

Loin de la surenchère des chiffres et des statistiques construites sur des généralisations, s’appuyant sur les enquêtes de terrain récentes menées à ce sujet, Benjamin Stora et notre collaborateur Renaud de Rochebrune, dans le second tome (à paraître le 13 octobre) de leur remarquable Guerre d’Algérie vue par les Algériens*, parlent de multiples « règlements de comptes meurtriers » contre les harkis et leurs familles au cours de l’été 1962, en précisant que « la plupart, heureusement, ont survécu ».

Combien de victimes ? Aucun chiffre incontestable ne peut être avancé à ce jour. Plus, sans aucun doute, que le laisse croire Ali Haroun, ancien dirigeant du FLN, lorsqu’il parle de simples « initiatives à l’échelle locale dans les villages », qu’il qualifie de « regrettables », mais sûrement pas de quoi nourrir la thèse apocalyptique d’un « génocide » brandie par certaines associations de rapatriés. Entre l’un et l’autre, l’écart est considérable. Aux historiens de le combler.

Le hasard des commémorations a voulu qu’à quelques dizaines de mètres de la cour des Invalides, sur la place du même nom, François Hollande et plusieurs membres de son gouvernement aient assisté une semaine plus tôt à une autre cérémonie touchant à la mémoire de la guerre d’Algérie : l’hommage rendu aux victimes françaises du terrorisme.

Pourquoi l’Algérie ? Parce qu’en tête – chronologique – de la longue litanie des attentats égrenée ce jour-là devant le président figurait celui du Milk Bar, commis il y a tout juste soixante ans à Alger par une militante nationaliste dont le nom a été cité ce 19 septembre aux côtés de ceux des tueurs de Daesh : Zohra Drif.

Or cette fille de cadi, désormais octogénaire, et qui aujourd’hui encore « revendique pleinement » cet attentat qui coûta la vie à quatre colons français et en blessa une vingtaine d’autres, est considérée en Algérie comme une héroïne, une moudjahida de la guerre d’indépendance, à l’instar de sa sœur de combat Djamila Bouhired, qui déposa, le même 30 septembre 1956, une autre bombe, non explosée celle-là, contre l’agence d’Air France.

Toutes deux furent ensuite arrêtées, torturées, condamnées à mort, puis graciées. Toutes deux ont vu leurs visages associés lors de la cérémonie de la place des Invalides à ceux d’Abaaoud, d’Abdeslam et des frères Kouachi. Cet amalgame, disons-le, est une double aberration : d’abord parce qu’un attentat, forcément injuste du point de vue de ses victimes, se juge aussi en fonction de la validité de la cause qu’il prétend servir – en l’occurrence, il s’agissait bien d’une lutte de libération reconnue comme telle par la communauté internationale et non d’un assassinat collectif perpétré au nom de la religion.

Ensuite parce que cet acte terroriste (« de résistance », corrige la mémoire algérienne) fut en réalité un acte de contre-terrorisme. Rochebrune et Stora, décidément précieux : « Le premier grand attentat terroriste sans cible définie, visant prioritairement et en grand nombre des civils innocents perpétré sur le sol algérien pendant la guerre », fut commis rue de Thèbes, dans la Casbah d’Alger, six semaines avant celui du Milk Bar.

Ses victimes (des dizaines, mais qui se souciait alors de dénombrer les cadavres d’indigènes ?) étaient toutes algériennes, et ses auteurs tous français. Rapidement identifiés, aucun des poseurs de bombe, ni a fortiori leurs complices – qui allaient bientôt rejoindre les commandos de l’OAS –, ne sera inquiété. Dans les pages du « roman national français » célébré ces jours-ci par Nicolas Sarkozy, la nuit sanglante du 10 août 1956 à Alger ne trouvera jamais sa place.

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