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Gabon : comment le système construit par Omar Bongo Ondimba a failli se retourner contre son successeur

Le chef de l’État avec Marie-Madeleine Mborantsuo, présidente de la Cour constitutionnelle, le 27 septembre, à Libreville, lors de son investiture. © Steve Jordan/AFP

La Cour constitutionnelle a tranché, Ali Bongo Ondimba a été réélu. Ce n’était pas gagné : abandonné par son parti, lâché par ses anciens alliés, confronté à des opposants plus remontés que jamais, le chef de l’État revient de loin.

Il a été réélu in extremis. Avec 50,66 % des voix contre 47,24 % pour son principal rival, Jean Ping, selon la Cour constitutionnelle. « Le boulet n’est pas passé loin », a confié Ali Bongo Ondimba (ABO) à l’un de ses proches. À Libreville, le président gabonais a poussé un « ouf » de soulagement, mais son entourage – ou du moins ce qu’il en reste – en frémit encore d’effroi. Comment imaginer que le « système » construit par Omar Bongo Ondimba se soit ainsi retourné contre son successeur ?

Comment cette vaste nébuleuse, mêlant haute administration, Parti démocratique gabonais (PDG, au pouvoir), poids lourds de son fief du Haut-Ogooué et une partie de la puissante franc-maçonnerie locale, a-t-elle pu tenter de se débarrasser du président qu’elle avait contribué à installer en 2009 ?

Une opposition mobilisée et un gouvernement absent

Le score relativement serré est bien sûr le fruit de la mobilisation de l’opposition. Mais il est aussi la conséquence directe de la défection de ceux qu’ABO considérait comme faisant partie de son propre camp. Constat inhabituel en Afrique : lors de la campagne électorale et même le jour du scrutin, le parti au pouvoir n’a rien montré de la puissance et de l’efficacité qui fut la sienne pendant quatre décennies. Le PDG a tout simplement abandonné le terrain à l’opposition, ses électeurs s’étant faiblement mobilisés. Les ténors de la majorité n’ont pas brillé. Jamais campagne électorale n’avait vu un gouvernement aussi absent et si peu désireux de faire reluire la marque de son champion, à l’exception de quelques fidèles.

Fait troublant, le parti le plus riche du pays n’avait pas d’argent, en dépit de la fortune de certains de ses cadres ; et la formation politique la mieux implantée sur l’ensemble du territoire était absente de nombreux bureaux de vote. Des mandataires injoignables au téléphone, d’autres qui ont été vus incitant les électeurs à voter contre leur propre camp… Résultat des courses : à l’échelle du pays, ABO s’en est tiré grâce à la mobilisation d’un électorat jeune, mais aussi grâce à un fort réflexe identitaire dans le Haut-Ogooué.

« Ses adversaires ont retourné des fidèles du président, infiltré le parti pour entraver de l’intérieur la gouvernance du chef de l’État, plomber sa popularité et utiliser le système contre lui », se lamente un ministre. À l’en croire, ils auraient même noyauté les services de sécurité et les forces de l’ordre.

Départ des ténors de la majorité

Il est d’ailleurs un fait qui contribue à alimenter le doute : on n’a pas encore fait toute la lumière sur l’incendie criminel, le 31 août, d’une aile de l’Assemblée nationale par de supposés émeutiers, alors que le bâtiment était protégé par une escouade de gendarmes. Plus troublant encore, le feu s’est déclaré à la questure de la représentation nationale, un service où sont conservés les documents comptables de l’institution présidée jusqu’à mars par Guy Nzouba-Ndama, qui, après vingt ans au perchoir, a démissionné pour se porter candidat, avant de se désister au profit de Jean Ping.

Trois anciens questeurs l’ont suivi dans son passage à l’opposition : Séraphin Moundounga (en poste de 1997 à 2009, l, Jonathan Ignoumba (brièvement arrêté en avril alors qu’il tentait de quitter le bâtiment avec une quantité importante de documents) et Martin Moulengui Mabende – ces deux derniers ayant été respectivement premier et deuxième questeurs pendant la mandature en cours.

Réfugié politique

Dans cette élection, affinités personnelles, retournements d’alliances et affaires d’argent sont étroitement imbriqués. Mais en coulisses, un homme, irréductible adversaire du président, a pensé et orchestré le scénario qui a manqué le faire chuter : Félix Bongo, un homonyme également originaire de Bongoville, dans le Haut-Ogooué, mais qui n’a pas de lien de parenté avec la famille présidentielle, même s’il est lui aussi issu du système. À première vue, difficile de croire que ce quadragénaire charmeur a conçu le « coup d’État électoral » auquel le président gabonais vient d’échapper.

Sanglé dans une chemise blanche et sirotant un Coca glacé, Félix Bongo n’a rien de l’opposant africain complotant à longueur de journée dans les cafés parisiens. Il vit dans une banlieue de la capitale française depuis 2008, avec le statut de réfugié politique après que Paris a rejeté une demande de transfèrement formulée par la justice gabonaise.

À ses interlocuteurs, il raconte son parcours pour expliquer son engagement. Cet ancien agent du Trésor, qui a démissionné de la fonction publique pour se consacrer aux affaires, ne digère pas d’avoir été « le premier Gabonais à faire l’objet d’un mandat d’arrêt international ». C’était en 2008, à la suite de l’affaire dite des « fourgons blindés » : un marché public pour la livraison de quinze véhicules de transport de fonds avait été réglé 3,6 milliards de F CFA (5,5 millions d’euros) par l’État ; la justice avait conclu à une surfacturation.

Félix Bongo a quitté le Gabon pour la France, a été arrêté puis remis en liberté, faute de preuve, par la cour d’appel de Versailles. Bien qu’il s’en défende, le ressentiment semble être sa motivation première.

Libéré de prison, il rejoint l’opposition et devient l’un des cerveaux de cette conspiration qui a retourné le système mis en place par Omar Bongo Ondimba. Le plan d’attaque est ambitieux : convaincre une par une les personnalités écartées des affaires par ABO de rompre avec le régime et de rallier une plateforme souterraine. Il s’agit de frapper les esprits en provoquant une hémorragie au sein du PDG et d’isoler le pouvoir. L’idée folle finit par prendre corps à partir de 2012, grâce à l’entregent de cet activiste dont le père, Martin Bongo, fut ministre des Affaires étrangères sous Bongo père.

Perte de soutiens 

Le contexte lui est d’autant plus favorable qu’ABO a déçu les classes aisées qui l’ont fait roi. Après son arrivée au pouvoir, en 2009, il a mis le fief familial du Haut-Ogooué à la diète. « Vous avez obtenu beaucoup de privilèges pendant quatre décennies. Il est temps de penser aux autres », a répété le chef de l’État aux habitants de la province. Ce faisant, il s’est créé de féroces inimitiés, notamment parmi les cadres « emblématiques » du Haut-Ogooué : Pascaline Bongo Ondimba, chassée de la présidence, Christian Bongo Ondimba, viré de la Banque gabonaise de développement, Philibert Andzembé, écarté de la Beac par le scandale des détournements du bureau extérieur de Paris.

Suivront Marcel Abéké, remplacé à la tête de la Compagnie minière de l’Ogooué (Comilog, filiale d’Eramet), Antoine Yalanzèle, limogé de la Caisse nationale de sécurité sociale… L’un après l’autre, ABO ferme les robinets, de nouveaux visages apparaissent, et le mécontentement monte à mesure que les prébendes s’amenuisent.

Voici le président privé du soutien des grandes familles et d’une partie de la haute administration, ce qui ne l’empêche pas de s’attaquer à un nouveau nid de frelons : en 2014, il décide de supprimer les fonds communs – les cadres des régies financières engrangeaient jusqu’à 20 000 euros mensuels de « primes » – pour les redistribuer à tous les fonctionnaires sous la forme d’une augmentation générale des salaires.

S’ébranle alors une machine infernale qui va finir par échapper à son créateur, Félix Bongo. « Nous voulions au départ mettre sur orbite une candidature de Jacques Adiahénot [ancien ministre de la Marine marchande qui s’est mis en retrait du PDG en 2009], un homme que nous considérons comme le plus honnête de cette classe dirigeante », confie un journaliste proche de l’opposition et qui a pris part aux discussions. Mais l’ambition d’envoyer Adiahénot à la conquête du pouvoir est contrariée, le 21 février 2014, par Jean Ping, qui le prend de vitesse en démissionnant le premier. Adiahénot fait de même un mois plus tard, mais il est déjà éclipsé par le coup d’éclat de Ping.

Un désamour collectif au sein de la classe politique

Les départs se multiplient : Jean Norbert Diramba (ancien ministre, ancien sénateur, directeur général de la société publique Spin jusqu’en juillet dernier, avant de démissionner), Dominique Guy Noël Nguieno (ancien ministre, ancien conseiller spécial du chef de l’État), Martin Zoguélé Mensah (ancien ministre, ancien député), Gabriel Pambo (ancien membre du secrétariat exécutif du PDG), Joseph Bill Mamboungou (universitaire, ancien ambassadeur), Martin Moulengui Mabende (député de la Ngounié), Charles Mba (ancien ministre), Jean-François Ntoutoume Emane et Raymond Ndong Sima (tous deux anciens Premiers ministres)…

Il faut également compter treize députés démissionnaires après l’exclusion du parti au pouvoir d’Alexandre Barro Chambrier, de Michel Mboumi et de Michel Menga, les frondeurs du courant Héritage et Modernité.

Inspiré par la même nébuleuse, Pierre Péan publie en octobre 2014 son brûlot Nouvelles Affaires africaines (Fayard), où il ravive la polémique sur les origines d’ABO. Pendant ce temps, le clan Myboto – réuni autour de Zacharie, le leader de l’Union nationale – demande à consulter l’extrait de naissance du président, avant de déposer une plainte pour « faux et usage de faux » dans le but de prouver qu’il a menti sur sa filiation.

Isoler et affaiblir ABO, dresser les Gabonais contre la « légion étrangère »… Le cocktail, détonant, devait aboutir à une insurrection ou à un coup d’État. C’est pour cette raison qu’au congrès de Paris, en décembre 2014, les opposants travaillent dans l’hypothèse qu’Ali ne finira pas son mandat. Et pour gérer la « transition », il leur faut un chef de file.

Ping joue des coudes pour endosser le rôle. Il commence par tenter d’éliminer définitivement Adiahénot de la course, en l’impliquant dans une affaire d’argent prétendument reçu du Congo et détourné avec la complicité de Félix Bongo, qui dément catégoriquement. Le bureau de l’avocat Robert Bourgi – remis en scène par Chantal Myboto, la fille de Zacharie – devient le passage obligé des opposants séjournant à Paris ; il leur parle des vertus de la candidature unique. Myboto père manœuvre quant à lui pour retarder la déclaration de candidature de Casimir Oyé Mba, avant de l’encourager à se rallier à Ping.

Ce dernier fait alliance avec le patriarche Marcel Eloi Rahandi Chambrier pour court-circuiter Guy Nzouba-Ndama et devenir le candidat « consensuel ». La fin du processus s’est déroulée sur les décombres du PDG et d’un système politique qu’Ali Bongo Ondimba, au cours de son second septennat, va devoir réformer de fond en comble.

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