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Maroc – Ilyas El Omari : « Le PJD ne défend pas le Maroc. Il défend le califat »

Ilyas El Omari - secrétaire général du Parti authenticité et modernité. © Alexandre Dupeyron pour JA

Ilyas El Omari est Secrétaire général du Parti Authenticité et Modernité (PAM) et président de la région Tanger-Tétouan-Al Hoceïma, il compte 48 députés. Objectif : « Dépasser la barre des 100 », battre le PJD et diriger le prochain gouvernement

Jeune Afrique : Vous et votre parti voulez « sauver » le Maroc afin d’« éviter une catastrophe ». Vous n’y allez pas un peu fort ?

Ilyas El Omari : Le Maroc est en danger. Il suffit pour s’en convaincre de faire le bilan de cinq années de ce gouvernement : c’est terrible, à tous les niveaux. Le taux de croissance est à 1,5 %, le montant de la dette atteint 82 % du PIB, le chômage explose. Ce gouvernement est le seul depuis l’indépendance à ne jamais dialoguer avec les syndicats, ni avec les associations. Je ne vois de positif dans son bilan que des déclarations d’intention sur la caisse de compensation ou les retraites. Rien d’autre.

Même pas la lutte contre la corruption ?

Parlons-en. Toute la campagne de M. Benkirane lors des élections de 2011 était basée sur ce thème. Je n’ai pas vu le Maroc progresser dans le classement de Transparency International pour une raison simple : la lutte contre la corruption commence par une bonne gestion de l’Administration, qu’il convient de digitaliser. Cela fait partie de nos engagements. Que propose M. Benkirane ?

Si vous gagnez, le prochain chef du gouvernement sera issu du PAM, comme le prévoit la Constitution. Ce sera vous ?

C’est au parti de proposer. Et à Sa Majesté de décider. Pourquoi moi ? Il y a beaucoup de compétences au sein du PAM.

Certaines de vos promesses de campagne détonnent. Exemple : la dépénalisation du cannabis. Expliquez-vous.

Il ne s’agit pas de cela, mais d’un constat lucide. Plus de 1,5 million de Marocains et une partie de l’économie du Nord dépendent du cannabis. On le sait, on le dit, et depuis soixante ans on ne fait rien. Nous proposons donc l’ouverture d’un débat national, public et scientifique pour en finir avec la politique de l’autruche. Soit on en conclut que la culture est globalement nocive, alors il faut l’interdire et prendre les mesures d’accompagnement qui conviennent pour les gens qui en vivent.

Soit on considère qu’un usage positif peut en être fait, notamment dans le domaine médical, comme le démontrent certaines expériences américaines et européennes, alors il faut l’encadrer. Mais il n’y a rien de pire que laisser prospérer la situation actuelle, propice au trio infernal drogue-armes-terrorisme.

Autres mesures chocs préconisées par le PAM : la dépénalisation de la consommation d’alcool et celle des relations sexuelles hors mariage…

Qu’on nous comprenne bien. Nous sommes favorables à une révision du code pénal dans le sens de la progression des libertés individuelles. Le PAM n’incite personne à la débauche.

Si l’on suit vos recommandations, les deux « amants du MUR » ne devraient donc pas être inquiétés par la justice ?

Absolument.

Vous promettez un taux de croissance de 5 % l’an. Est-ce réaliste ?

C’est le minimum indispensable si l’on veut éviter un crash économique et social. Chaque point de croissance équivaut à 30 000 emplois créés. Et le Maroc en a besoin de 150 000 par an.

Autre engagement du PAM : doubler le budget de la culture. Pourquoi ?

La culture, c’est 0,60 % du budget national ! Une honte. Prenez le cas de Tanger : une unique salle des jeunes et de la culture pour plus de 1 million d’habitants. Cela se passe de commentaire.

Vos adversaires reprochent au PAM d’être le parti du Palais, du ministère de l’Intérieur et du tahakoum, l’État invisible. Que répondez-vous ?

Aucun parti au Maroc n’a été créé contre la monarchie. Mehdi Ben Barka, le Dr Khatib, fondateur du PJD, Ahmed Osman, Allal El Fassi et bien d’autres ont été, à un moment ou à un autre, des amis proches du roi Hassan II. Je ne vois donc pas ce que vous entendez par là.

Le PAM a été fondé par Fouad Ali El Himma, actuel conseiller du roi. Ce qui, aux yeux de certains, semble être une sorte de péché originel…

Non. Fouad Ali El Himma a été l’un des fondateurs du PAM, pas le fondateur unique. Sinon le PAM aurait disparu après sa nomination auprès de Sa Majesté. Je n’ai personnellement rien à voir avec Fouad Ali El Himma ni avec le Palais, je viens de la gauche, j’ai été opposant à Hassan II et condamné pour cela, puis gracié. J’ai entendu le secrétaire général du PPS, Nabil Benabdallah, suggérer que le PAM était l’instrument du tahakoum.

Mais qui est-il pour dire cela ? Ni lui ni son parti n’ont jamais été dans l’opposition, y compris à l’époque où Ali Yata le dirigeait, pendant les années de plomb. Il faut être sérieux ! Cette histoire de tahakoum n’est qu’un stratagème utilisé par M. Benkirane et ses amis pour esquiver la question de leur propre bilan.

Quand vous dites que vous n’avez plus de contacts, ou presque, avec M. El Himma, on a un peu de mal à vous croire…

C’est pourtant la réalité ! J’ai fait la connaissance de Si Fouad par l’intermédiaire de celui que je considère comme mon mentor, Driss Benzekri, en 2000. Nous avons dialogué, travaillé ensemble sur les dossiers des droits de l’homme. Il sait écouter, il a de bonnes idées, c’est un homme de parole et nous avons fondé ensemble le Mouvement de tous les démocrates, puis le PAM.

Quand Fouad a été nommé conseiller de Sa Majesté, je l’ai félicité mais j’ai ajouté qu’il me serait désormais très difficile de lui téléphoner. Il reste certes mon ami, mais ce n’est plus le même Fouad, il est devenu de par sa fonction quelqu’un d’autre. Il fallait donc que je prenne mes distances. Il lui arrive d’ailleurs de me le reprocher. Même chose pour cet ancien camarade devenu conseiller du roi qu’est Omar Azziman : nous ne nous fréquentons plus.

Le PAM n’est-il pas proche du ministre de l’Intérieur ?

Le ministre Mohamed Hassad a été choisi par M. Benkirane, chef du gouvernement, c’est en tout cas ce que M. Benkirane a déclaré lui-même. Je ne le vois donc pas travailler avec un parti contre son Premier ministre. Je le connais, je l’apprécie, mais ce n’est pas un proche.

Nous ne sommes pas comme les Tunisiens de Nidaa Tounes, qui ont collaboré avec les Frères musulmans d’Ennahdha

Vous comparez souvent les islamistes du PJD aux Frères musulmans égyptiens. En plus modérés ?

Non. C’est la même chose. Leur modèle, c’est l’AKP turc. Quand il y a eu la pseudo-tentative de coup d’État en Turquie, en juillet dernier, on a vu la direction du PJD se précipiter à l’ambassade de Turquie pour soutenir Erdogan. Sur leur page Facebook, la photo du président turc a trôné pendant plus d’une journée, comme auparavant celle de Mohamed Morsi, alors qu’ils n’ont jamais affiché de cette manière leur soutien à la marocanité du Sahara.

On a même vu M. Benkirane et son épouse faire le signe à quatre doigts des Frères musulmans. Les Marocains qui ont voté pour le PJD ont été floués non seulement par sa gouvernance catastrophique, mais aussi par son idéologie. Les Marocains sont des musulmans, pas des islamistes.

Si vous l’emportiez, seriez-vous prêts malgré tout à gouverner avec le PJD ?

C’est hors de question. Nous ne sommes pas comme les Tunisiens de Nidaa Tounes, qui ont collaboré avec les Frères musulmans d’Ennahdha. Nos valeurs et nos projets de société n’ont rien en commun.

Pour vous, le PJD, c’est quoi ? Un équivalent marocain du Front national, la religion en plus ?

C’est pire. Le Front national défend une certaine idée de la France. Le PJD lui ne défend pas le Maroc. Il défend la Oumma, il défend le califat.

Ce n’est pas Daesh, tout de même !

Je n’ai pas dit cela. Mais ces jeunes Marocains qui ont rejoint Daesh, d’où sortent-ils ? Qui gérait les mosquées et les associations qui les ont préparés et endoctrinés pour le jihad ? Les islamistes, nos islamistes. Je le redis : il faut sauver le Maroc.

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