Fermer

Irak : le temps des corbeaux

Camp de réfugiés à Amriyat al-Fallouja, au sud-ouest de Bagdad. © Ahmad Mousa/AFP

Pour traquer les sympathisants de Daesh, l’armée recourt de plus en plus à des informateurs anonymes. Lesquels en profitent parfois pour assouvir une vengeance personnelle.

La famille d’Oum Saad a survécu deux ans au joug de Daesh, à des mois de famine sous le siège de l’armée irakienne et à un déluge de roquettes et de balles lorsqu’elle a fui sa ville natale de Fallouja, cet été. À cause d’une sombre affaire de téléphone portable, Oum Saad n’a plus de nouvelles de son fils, un fermier de 30 ans, depuis quatre mois. Au check-point de l’armée, les soldats les avaient accueillis avec de l’eau et de la nourriture. Puis ils ont emmené le jeune homme. Sur le site de vérification sécuritaire, des informateurs masqués l’ont accusé d’être membre de Daesh, et il a été incarcéré.

Parmi eux, un voisin avide de vengeance après avoir dû donner son téléphone au fils d’Oum Saad en dédommagement d’une dette. « Nous avons fui les souffrances pour nous précipiter vers davantage de souffrances », soupire sa mère, assise parmi les alignements de tentes du camp d’Amriyat al-Fallouja, où sont concentrés des milliers de réfugiés de Fallouja. « Les militaires nous ont dit : “Venez, nous sommes là pour vous libérer.” Et qu’ont-ils fait ? Ils nous ont jetés dans ce désert et ont emmené nos fils. »

Vengeances et règlements de compte

Parallèlement à l’avancée des troupes de Bagdad, des milliers d’hommes ont en effet été pris dans un vaste coup de filet visant à éradiquer les soutiens de Daesh. Insuffisamment dotées en moyens de renseignement, les forces de sécurité se sont appuyées sur des informateurs locaux et des tribus alliées pour identifier les sympathisants des jihadistes. Les travailleurs humanitaires et les familles des détenus affirment, eux, qu’ils en ont profité pour régler des disputes intertribales et assouvir des vengeances personnelles.

Les hommes jetés dans ces prisons provisoires languissent longtemps dans des cellules exiguës avant d’être innocentés, condamnés, ou de retrouver leur liberté contre le versement d’un pot-de-vin. De quoi nourrir la corruption, mais aussi inciter certains à rejoindre les extrémistes. « Nous en avons déjà fait l’expérience en Irak, où des personnes sont sorties radicalisées de leur séjour en prison, commente Donatella Rovera, d’Amnesty International. Ce risque est aujourd’hui énorme. »

Arrestations arbitraires et corruption

Cela fait des années que les institutions judiciaires et sécuritaires irakiennes, contrôlées par les chiites, sont accusées d’arrêter arbitrairement des sunnites, incitant ceux-ci à se ranger sous la bannière de Daesh. Les travailleurs humanitaires plaident pour que l’on mette en œuvre des procédures de contrôle standardisées et pour que cesse le recours aux chefs tribaux et aux informateurs masqués. En face, des familles qui ont perdu des proches à cause de Daesh nourrissent de profonds ressentiments pour les clans qui ont rejoint ou toléré le groupe.

Cheikh Abdelwahhab al-Baylawi, qui a envoyé les hommes de sa tribu combattre aux côtés des forces irakiennes, a perdu quatre neveux et 38 membres de son clan lors de la prise de sa ville, Jazirat al-Khalidiya, par Daesh, et compte des parents parmi les informateurs. Il est persuadé que plus de la moitié de ceux qui y sont restés soutiennent les jihadistes. Des diplomates occidentaux semblent tolérer cette situation, arguant que des villes comme Fallouja comptent de nombreux sympathisants et cellules dormantes jihadistes.

« Il y a un risque sécuritaire réel et sérieux. Il est assez logique de contrôler les hommes en âge de se battre, un processus complexe et délicat », affirme un diplomate. Un processus qui a valu à un habitant de Bagdad de partager pendant trois mois une cellule de 4 m sur 5 avec près de 50 codétenus. Il avait été arrêté parce que son nom ressemblait à celui d’un membre de Daesh.

Au bout de quelques jours, des fonctionnaires qui connaissaient sa famille ont appelé les forces de sécurité pour leur dire qu’elles s’étaient trompées de personne, mais il a fallu des mois et un pot-de-vin de 30 000 dollars (26 700 euros) pour qu’il soit enfin libéré. « Voilà comment j’ai été traité, alors que des gens influents m’aidaient, déclare-t-il. Imaginez le sort d’un homme sans moyens… »

Déjà 150 000 inscrits


Chaque jour, recevez par mail les actus Jeune Afrique à ne pas manquer


Curieux ? Voici un aperçu des newsletters ici