Fermer

Mines : au Burkina, le gisement de manganèse de Tambao dans l’impasse

Par - à Ouagadougou

Le site aurait dû produire 3 millions de tonnes par an. © Ahmed Ouoba/AFP

Confié à Pan African Minerals en 2012, le projet est aujourd’hui à l’arrêt. Le groupe de Frank Timis et l’État s’en renvoient la responsabilité, si bien que l’affaire pourrait finir devant un tribunal d’arbitrage international…

C’était l’une des dernières décisions du régime de transition burkinabè. En décembre 2015, l’État avait autorisé Pan African Burkina, filiale de Pan African Minerals, à reprendre l’exportation du manganèse extrait de la mine de Tambao. Mais dix mois plus tard, la société n’a toujours pas relancé ses activités, et ses quelque 2 500 collaborateurs sont au chômage technique.

Dans un courrier daté du 9 septembre et adressé au ministre des Mines, Alfa Oumar Dissa, le groupe du milliardaire australo-roumain Frank Timis accuse les nouvelles autorités d’agissements illégaux et de manquements à son encontre. L’entreprise cite en exemple le refus d’envoyer un représentant du ministère pour superviser les opérations de pesée du minerai ou pour discuter de l’option d’exporter le manganèse par la route en attendant que le chemin de fer prévu soit construit.

Manque à gagner

Dans le même courrier – que JA a pu consulter –, Pan African Minerals rappelle que la série de suspensions ayant frappé le projet de Tambao dans le cadre d’un passage en revue des contrats miniers conclus sous Blaise Compaoré l’a empêché d’entreprendre de nouveaux projets.

« Les difficultés de Pan African Minerals pour exploiter le projet minier de Tambao ont un impact direct sur les plans de développement des autres projets du groupe, ce qui représente un manque à gagner de plusieurs centaines de millions de dollars », souligne le document. La firme de Frank Timis n’aurait ainsi pas pu construire un terminal minéralier au port d’Abidjan et démarrer, au Niger, l’exploitation de la mine d’uranium du bassin de Tim Mersoï.

Pan African Minerals chiffre ses impayés auprès des fournisseurs locaux à plus de 3 milliards de F CFA en 2015 (plus de 4,5 millions d’euros). Et selon nos informations, le manque à gagner dû à l’arrêt des activités atteint quelque 500 millions de dollars (environ 450 millions d’euros).

« Au cours des dix-huit derniers mois, nous avons tenté à maintes reprises de convaincre certains membres du gouvernement de prendre les mesures nécessaires afin de ne pas détruire entièrement ce projet et de ne pas ternir l’image du Burkina, terre d’investissements pour l’industrie minière. Malheureusement, après avoir investi 150 millions de dollars au cours des quatre dernières années [en travaux d’ingénierie, infrastructures, achats d’équipements et études] et perdu toute crédibilité […], nous sommes parvenus à la conclusion qu’une suite juste et équitable à nos différends dans le cadre de l’exploitation du projet minier de Tambao ne peut être trouvée », écrit le groupe dans sa lettre.

Les pertes pour ce préjudice sont à ce jour estimées à 380 millions de dollars

Pan African Minerals estime avoir perdu directement et indirectement, du fait de la violation de ses droits, plus de 4 milliards de dollars au total – une somme qu’il réclame aujourd’hui à titre de compensation. « Nous avions obtenu des contrats de vente avec de prestigieux clients après la livraison, en décembre 2014, de 2 000 tonnes d’échantillons de minerai de manganèse d’une qualité unique sur le marché mondial. Les pertes pour ce préjudice sont à ce jour estimées à 380 millions de dollars », détaille le groupe, qui regrette par ailleurs la fin de non-recevoir adressée à sa demande d’exporter le reliquat de 40 000 tonnes de manganèse que comptaient ses stocks avant les suspensions.

Vers une bataille judiciaire

Le désaccord entre Pan African Minerals et l’État burkinabè est profond. Peu bavardes sur le sujet, les autorités dénoncent un deal désavantageux conclu en 2012, sous l’ère Compaoré. Celui-ci prévoyait le bitumage de la route Dori-Tambao et la construction d’une lignée ferrée de 210 km entre Kaya et Tambao avant toute exportation du minerai. Le permis était valide pour vingt ans, et la production devait atteindre 3 millions de tonnes par an.

« Tambao, c’est d’abord la réalisation du chemin de fer Kaya-Tambao. Or Pan African Minerals a prouvé qu’il n’avait ni les capacités [financières et techniques] ni la volonté de réaliser ce projet », rappelle le député Ousseni Tamboura, qui préside la commission d’enquête parlementaire sur les permis miniers.

Cette dernière, qui rendra ses conclusions en assemblée plénière fin octobre, affirme que des soupçons de corruption entourent ce dossier. « Je pense que c’est parti pour une bataille judiciaire », dit Ousseni Tamboura, qui appelle l’État à organiser dès à présent sa défense juridique et politique. « Nous avons hérité d’une situation compliquée avec Frank Timis sur le projet Tambao. Le partenariat public-privé [PPP] a été mal ficelé et n’est pas profitable au pays », glisse une source proche du dossier, ajoutant que le Burkina a toujours été favorable à un règlement à l’amiable. D’après nos informations, le président Roch Marc Christian Kaboré se serait personnellement saisi de l’affaire.

« Il ne s’est rien passé depuis la levée de la suspension. Le gouvernement refuse de ratifier notre proposition d’avenant sur le PPP, pour une raison que nous ignorons », confie un responsable du groupe minier situé à Londres. D’après Pan African Minerals, cet avenant autoriserait la construction des infrastructures (la route Dori-Tambao notamment) dans un délai de trois ans et permettrait d’asseoir celle de la nouvelle ligne ferrée sur le chronogramme de réhabilitation de la voie ferroviaire Abidjan-Kaya, confiée au français Bolloré.

Las d’attendre, Pan African Minerals menace de porter l’affaire en justice. « J’ai l’impression que Frank Timis veut aller au contentieux », observe une source proche du dossier. En effet, la convention stipule qu’en cas de grief la partie diligente adresse une correspondance à l’autre pour le lui notifier. Cette dernière disposait théoriquement d’un délai de deux semaines pour répondre et enclencher la phase de règlement à l’amiable devant le Centre d’arbitrage, de médiation et de conciliation de Ouagadougou.

En cas d’échec, l’affaire devrait être portée devant la justice arbitrale internationale, où, ces derniers temps, le Burkina Faso n’a guère brillé : le pays a en effet été condamné par la Cour arbitrale de Paris à verser 15 millions de dollars à l’indien Nice Group International, ancien détenteur du permis de Tambao, pour rupture abusive du contrat.

Déjà 150 000 inscrits


Chaque jour, recevez par mail les actus Jeune Afrique à ne pas manquer


Curieux ? Voici un aperçu des newsletters ici