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Seïdou Dembélé, rasta ivoirien dans une famille musulmane pieuse et cordonnier à Montréal

« Même si je devenais une star, je continuerais de créer des chaussures. » © Caroline Hayeur pour JA

Cet électron libre d’origine ivoirienne s’est imposé là où on ne l’attendait pas. Portrait.

On avait d’abord du mal à y croire quand on nous décrivait l’endroit, mais tout était vrai. Avant même d’entrer dans la cordonnerie Dakissa, dans un quartier résidentiel de Montréal, on entend le reggae rageur de Tiken Jah Fakoly. À l’intérieur, des flyers du dernier concert pour les Nuits d’Afrique du maître des lieux. Seïdou Dembélé sert ses clients un énorme bonnet aux couleurs jamaïcaines vissé sur ses dreadlocks. Le lieu est un mix étrange entre le sound system et l’atelier de rafistolage de chaussures.

Aussi bizarre qu’il paraisse, l’endroit colle parfaitement à la personnalité du propriétaire. Grand, sec, souriant, Dembélé prend le temps de se raconter dans l’arrière-boutique, entre des sacs en cuir qu’il a créés et des paires de bottines à retaper. C’est un personnage solaire qui à 42 ans en paraît 30 et qui s’est construit un destin hors des voies qu’on lui imposait.

L’histoire commence à Adjamé, quartier populaire d’Abidjan. Un père cuisinier qui peine à nourrir ses dix enfants. Le petit Seïdou qui doit se battre (et prend quelques coups de couteau au passage) pour « se faire sa place » dans la rue. L’école n’est pas son fort, mais il y reste jusqu’au CM2. Le reste du temps, il gagne un peu d’argent pour aider sa famille en portant des bagages et en cirant les chaussures des passants dans les gares.

Mais une sourde violence l’habite. C’est peut-être cette colère qui provoque chez lui des problèmes d’élocution. Aujourd’hui encore les mots se bloquent parfois… « Mais, dès que je chante, il n’y a plus de souci », sourit le rasta.

Je faisais tout en cachette. Ma famille, pratiquante, n’aurait pas compris

Le turbulent garçon inquiète ses parents. À 15 ans, il est envoyé dans le village d’origine de sa mère, Dougouolo, dans la région de Ségou, au Mali. La famille espère qu’au contact de son grand-père, imam respecté de la localité, le jeune homme apprendra à se maîtriser. Mais la greffe ne prend pas.

« Il fallait se tenir tranquille, porter le boubou, prier, rester auprès du grand-père et prendre soin de lui… À ses côtés, je me sentais bien, mais avec mes oncles c’était différent. J’ai fui trois fois, je suis même parti jusqu’à Bouaké. » Puis Seïdou canalise sa hargne. Il commence à écrire des textes et à chanter, apprend des rudiments de guitare et joue avec des amis. « Je faisais tout en cachette. Ma famille, pratiquante, n’aurait pas compris. »

Isolé

À la disparition de son grand-père, il repart à Abidjan, assume sa passion reggae et sa vocation artistique. Ce qui le brouille avec ses parents. « Pendant huit ans, je n’avais pas le droit de les voir. Ma mère pleurait beaucoup. On me considérait comme un délinquant, un raté, un drogué, moi qui n’ai jamais touché au cannabis. Des rumeurs couraient jusque dans mon village du Mali. On pensait que j’étais devenu fou. »

Dembélé apprend à travailler le cuir, crée sa cordonnerie à Abidjan en 1998 et emploie 4 personnes. En parallèle, il monte son premier groupe avec un ami, Gounga. Lors du renversement d’Henri Konan Bédié, en 1999, son statut de rasta lui facilite la vie. « Il y avait des barrages dans les rues. Mais, quand les militaires me voyaient arriver, ils tiraient en l’air et criaient “Jah Rastafari !”. J’étais vu comme quelqu’un à part, ni dans un camp ni dans l’autre. »

Et puis un jour il découvre son studio de répétition dévasté par des soldats. Il estime que le temps est venu de s’exiler, d’autant que certaines de ses chansons pourraient lui nuire. « Pensons aux enfants, papa, le pouvoir n’est pas éternel », dit l’une d’elles. Il part pour Bamako.

C’est là qu’il rencontre le roi Tiken Jah. L’aîné l’écoute chanter a cappella, jette une oreille à la démo 4 titres qu’il a apportée et l’encourage : « Travaille, fais de la musique partout, même si tu dois jouer dans un trou. » C’est sur la colline de Lassa, le village rasta de Bamako, que Dembélé se perfectionne. C’est aussi là qu’il rencontre Julie, une Canadienne employée dans un jardin d’enfants.

Cordonnier de renom

Dembélé la présente à sa famille. Nouveau scandale : on voulait le marier à une fille du village. En 2003, le reggaeman s’envole pour le Canada… Il aimerait continuer la cordonnerie, mais tous les amis du couple le découragent. À Montréal, impossible, il n’y a plus d’artisans !

Le voilà pourtant depuis plus de cinq ans patron de son échoppe et reconnu comme un professionnel hors pair dans toute la ville. Sa carrière artistique a également décollé. Dakka (son nom de scène) s’est entouré de musiciens confirmés pour délivrer un reggae mandingue engagé sur les scènes du Québec. Dénonçant les injustices, la corruption, s’inspirant de Peter Tosh mais aussi des Africains Ismaël Isaac et Koko Dembele, il s’impose comme la référence reggae de Montréal.

La suite ? Un disque est en préparation. L’enfant bagarreur d’Abidjan compte bien exporter son talent. « Même si je deviens une star internationale, je continuerai de créer des chaussures », lance-t-il en caressant le cuir d’une bottine.

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