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Agressions contre des Africains : « En Inde, mieux vaut avoir la peau claire », explique un universitaire

Par - à new Delhi

Une étudiante indienne tient une pancarte jeudi 4 février après l'agression d'une Tanzienne à Bangalore. © Aijaz Rahi / AP / SIPA

Multiplication des violences à l’égard des Subsahariens, influence de la diaspora, échanges commerciaux… Sur toutes ces questions, Ajay Dubey (55 ans), conseille régulièrement son gouvernement.

Professeur au Centre d’études africaines de la prestigieuse Jawaharlal Nehru University, à New Delhi, il a publié de nombreux travaux sur les relations Inde-Afrique.

Jeune Afrique: Les attaques contre les Africains se multiplient. En mai, à New Delhi, un professeur congolais a été lapidé à mort en pleine rue. Pourquoi tant de haine ?

Ajay Dubey : Il y a eu en effet d’innombrables actes de violence, notamment à Delhi et à Bangalore. En Inde, on préfère les peaux claires. Même les Indiens du Sud, à la carnation plus sombre, sont en butte à des discriminations de la part de leurs compatriotes du Nord.

Des entreprises de cosmétiques font la promotion de produits qui blanchissent la peau. Et puis, influencés par les médias, les Indiens ont souvent une image réductrice de l’Afrique. Ils pensent que tous les Africains sont nigérians et qu’ils trempent dans des affaires de drogue, de prostitution ou d’immigration illégale !

La loi qui sanctionne les discriminations fondées sur l’appartenance à une caste devrait être étendue à celles liées à la couleur de peau

Que faire ?

D’abord, les médias doivent expliquer au grand public que l’Afrique est d’une importance stratégique pour l’Inde et que la présence d’étudiants africains vise à favoriser les relations diplomatiques et économiques. Ensuite, la loi qui sanctionne les discriminations fondées sur l’appartenance à une caste devrait être étendue à celles liées à la couleur de peau.

Le nombre d’étudiants africains augmente-t‑il ?

Ils sont 25 000 à 30 000, pour la plupart subsahariens, contre 15 000 il y a quelques années. Et l’objectif est d’accroître leur présence. En 2011, lors du deuxième sommet Inde-Afrique, il a été décidé de créer une cyber-université pour eux, avec 10 000 bourses à la clé.

En juillet, le Premier ministre, Narendra Modi, s’est rendu en Tunisie et au Maroc. Dans quel but ?

Cette zone est importante pour nous. Le Maroc, notamment, nous fournit des phosphates et, grâce à son poids au sein de l’Organisation de la coopération islamique, peut être un allié sur la question du Cachemire [qu’Inde et Pakistan se disputent]. En 2000, New Delhi a d’ailleurs cessé de reconnaître la République arabe sahraouie démocratique afin de satisfaire Rabat.

Vous dites que les Indiens ont une vision erronée de l’Afrique. Pourtant, il y a une importante diaspora indienne en Afrique…

Oui, ils sont environ 3 millions, sur une diaspora totale de 25 millions, principalement en Afrique du Sud (1,2 million), au Kenya et au Nigeria. La plupart n’ont jamais mis les pieds en Inde et, quand ils voyagent, ils font leur shopping à Berlin ou à New York plutôt qu’à Bombay ! Sur le plan économique, ils sont très influents.

En Tanzanie, avant les nationalisations, ils contrôlaient près de 45 % de l’économie. Ce n’est plus le cas, même si le jeu est à nouveau ouvert. Au Kenya, leur influence est également forte, bien que difficile à mesurer. Chaque propriété ou entreprise achetée l’est au nom d’un Africain, mais le management et les profits reviennent aux Indiens.

L’Inde s’implique-t‑elle dans la sécurité du continent africain ?

C’est l’un des pays qui fournissent les plus gros contingents dans les opérations onusiennes de maintien de la paix : 7 500 hommes, de l’Afrique de l’Ouest au Soudan du Sud. Il y a aussi un bataillon de policières indiennes au Liberia.

Les relations commerciales entre l’Inde et l’Afrique représentent 100 milliards de dollars

Et dans l’océan Indien ?

L’Inde investit beaucoup en matière de surveillance et aimerait qu’une mission identique à celle qui a permis de contenir la piraterie au large de la Somalie soit déployée dans cette zone.

Comment l’Inde est-elle perçue par les Africains, dans les affaires ?

S’ils avaient le choix lors des appels d’offres, je crois que les Africains lui donneraient leur préférence plutôt qu’aux Chinois ou aux Européens. Or plus de 70 % des exportations agricoles continuent d’aller vers l’Europe. Cette relation les étouffe. Hélas, l’Inde n’a souvent pas les moyens financiers de répondre à la demande. Alors ce sont les Chinois qui s’en chargent…

Les relations commerciales entre l’Inde et l’Afrique représentent 100 milliards de dollars ; celles de la Chine avec le continent, le double. L’Europe doit comprendre qu’il y a de nouveaux acteurs dans le monde. Quand la Chine ou l’Inde essaient d’investir davantage, elle ne l’accepte toujours pas !

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