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Zimbabwe : Robert Mugabe poussé vers la sortie par les vétérans de la guerre d’indépendance

Par - à Harare

Les anciens héros de l’indépendance ont massivement boycotté le discours que le chef de l’État a prononcé le 8 août à Harare. © Tsvangirayi Mukwazhi/AP/Sipa

Longtemps fidèles à Robert Mugabe, les vétérans de la guerre de libération ont appelé publiquement à sa démission. Le début de la fin pour le vieux président ?

Serait-ce un signe, un de ceux qui ne trompent pas et qui augurent sinon un changement imminent, du moins un retournement d’alliances inédit ? Il n’est pas sûr que, cette question, Robert Mugabe se la pose en ces termes. Et pourtant, le fait que les vétérans de la guerre d’indépendance l’aient publiquement lâché ces dernières semaines n’est pas à prendre à la légère.

Désaveu 

Longtemps, les anciens combattants ont été pour lui un soutien indéfectible. Réunis au sein de l’Association zimbabwéenne des vétérans de la guerre de libération nationale (ZNLWVA en anglais), ils constituaient un socle sur lequel le chef de l’État pouvait s’appuyer – pour harceler une opposition ragaillardie par la création du Mouvement pour le changement démocratique (MDC) en 1999, pour donner un coup d’accélérateur à la réforme agraire aux débuts des années 2000 et pour faire taire la contestation qui grondait en interne, jusque dans les rangs de la Zanu-PF.

C’est ainsi qu’en 2007 ils ont manifesté massivement pour contraindre les barons du parti au pouvoir à faire de Robert Mugabe leur candidat, alors que les prétendants à la succession du vieux président ne manquaient pas. La manœuvre d’intimidation avait été un succès, et l’ancien ministre des Finances Simba Makoni, qui avait à l’époque espéré emporter le soutien de la Zanu-PF, avait dû ravaler ses ambitions. Depuis, chaque fois qu’il s’est senti menacé, Robert Mugabe a fait appel à eux.

Pas étonnant, dans ces conditions, qu’il ait vécu le communiqué publié le 21 juillet par la ZNLWVA comme une véritable trahison. En des termes bien peu diplomates, et à l’issue d’une réunion à laquelle près de 500 d’entre eux ont assisté, les anciens combattants ont appelé à la démission du chef de l’État.

Tenant les dirigeants zimbabwéens pour responsables de la faillite économique du pays, ils ont dit remarquer, « avec inquiétude et consternation », « des tendances dictatoriales » et un repli de Robert Mugabe et de ses proches, « qui ont progressivement perverti les valeurs qui étaient celles de la lutte de libération ». Le message est clair : au pouvoir depuis presque trois décennies, Mugabe ne pourra pas compter sur eux pour l’élection présidentielle de 2018, alors même que la Zanu-PF a déjà annoncé que le doyen des chefs d’État du continent serait de nouveau investi candidat.

Philemon Bulawayo/REUTERS

À l’instar de Douglas Mahiya (ici à son arrivée au tribunal, le 29 juillet), plusieurs cadres de l’association des anciens combattants vont être jugés pour insulte au chef de l’État. © Philemon Bulawayo/REUTERS

Répression massive

La riposte n’a pas tardé. Les jours suivant la publication de ce que le pouvoir a accueilli comme une déclaration de guerre, plusieurs hauts cadres de la ZNLWVA ont été arrêtés. Parmi eux, son secrétaire général, Victor Matemadanda, son vice-président, Headman Moyo, son porte-parole, Douglas Mahiya, l’un de ses commissaires, Francis Nhando, et l’un de ses responsables pour la province de Harare, Hoyini Bhila. Tous les cinq ont été exclus du parti et attendent d’être jugés pour avoir insulté le chef de l’État.

Autre victime de ce grand ménage : Christopher Mutsvangwa, le ministre des Anciens Combattants et président de la ZNLWVA. Lui aussi a été chassé de la Zanu-PF et a dû renoncer à son fauteuil de député. Quant à la police, elle n’a pas renoncé à mettre la main sur les auteurs du communiqué, qu’elle traque dans tout Harare, y compris en mettant la pression sur les journalistes qui l’ont diffusé.

Tensions intestines permanentes

Pour autant, le revirement des vieux compagnons de route de Robert Mugabe n’est pas si soudain ni si surprenant qu’on a pu le croire : il est même la conséquence d’une guerre larvée et silencieuse que se livrent, en coulisses et depuis bientôt deux ans, le chef de l’État et Emmerson Mnangagwa. Nommé à la vice-présidence en décembre 2014 pour remplacer Joice Mujuru, qu’il avait travaillé à isoler politiquement, Mnangagwa est perçu comme un possible successeur du chef de l’État.

Le problème, c’est que Harare fait partie de ces capitales où, même si le chef de l’État a passé les 92 ans, il ne fait pas bon afficher trop clairement ses ambitions. Mnangagwa a malgré tout un atout indéniable : vétéran de la guerre d’indépendance, autrefois chef des services secrets, il demeure très populaire parmi ces hommes auprès desquels il a combattu dans le maquis – bien plus que Mugabe.

Il peut aussi compter sur la fidélité d’un groupuscule de l’ombre, surnommé Équipe Lactose (Team Lactose), qu’il n’a pas hésité à utiliser pour miner l’autorité du président, même si celui-ci a également ses partisans. Mnangagwa a aussi su profiter de son passage à la tête de différents ministères (Sécurité, Défense et Affaires intérieures) pour renforcer ses liens avec les hauts fonctionnaires, qui, pour beaucoup, se sont battus pour l’indépendance du Zimbabwe.

Pour les vétérans, qui connaissent mieux que personne la capacité de Mugabe à diviser pour régner, il ne fait aucun doute que Mnangagwa doit lui succéder en 2018 et s’y préparer dès maintenant. Mais la purge dont ils sont victimes depuis la fin juillet et les expulsions en série de la Zanu-PF pourraient diminuer leur influence.

Quant à Mugabe, sentant le vent tourner, il a reporté son attention – et ses attentions – vers les jeunes, majoritairement au chômage. Il sait que ce sont eux les électeurs de demain, bien plus que quelques milliers de héros vieillissants. Il sait aussi que leur promettre aides et financements pourra s’avérer très utile.


Gare au retour de bâton

Dans le contexte économique difficile qu’est celui du Zimbabwe, avec des coupes annoncées dans les secteurs public et privé, mieux vaut pouvoir se revendiquer de la Zanu-PF (de fait, ces derniers mois, de nombreux jeunes ont rejoint les rangs du parti au pouvoir). Le 8 septembre, le ministre zimbabwéen des Finances, Patrick Chinamasa, a annoncé que 25 000 postes de fonctionnaires allaient disparaître d’ici à la fin de 2017.

Les salaires des ministres et des hauts fonctionnaires pourraient être réduits de 20 %, et plusieurs ambassades à l’étranger vont devoir fermer. Dans ces conditions, et compte tenu des événements de ces dernières semaines, on n’imagine pas que Mugabe laissera les anciens combattants s’en tirer à si bon compte – d’autant qu’ils perçoivent chaque mois une allocation de 250 dollars (224 euros).

Leur ministre de tutelle, le colonel à la retraite Tshinga Dube, a été très clair : « Je n’hésiterai pas à bloquer les pensions [de ceux qui contestent l’autorité du président] », a-t-il déclaré, ajoutant que le gouvernement « ne reconnaissait pas les anciens combattants autonomes » : « Tous doivent [être fidèles] à Mugabe et à la Zanu-PF. »

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