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Sénégal : Art + Casamance, un musée virtuel pour les arts platiques de Ziguinchor

Vue de l’exposition en ligne consacrée à Léon Paul Diatta. © sabrina daniel calonne

Grâce au webdoc Art + Casamance, les artistes de la région disposent désormais d’un espace d’exposition. Un lieu virtuel pour des œuvres bien réelles, jusque-là rarement exposées.

À de rares exceptions près – la sculptrice Seyni Awa Camara en est une – les artistes de Casamance (Sénégal) sont méconnus, et leurs œuvres quasi invisibles au-delà des frontières de la région. Inutile de les chercher dans les médias et les hauts lieux de l’art contemporain, qu’il s’agisse des foires, des musées ou des biennales, ils n’y sont pas, ignorés des réseaux, des galeristes, des commissaires d’expo.

Et pourtant ces plasticiens existent, travaillent, poursuivent tant bien que mal des œuvres singulières. Avec le webdocumentaire Art + Casamance, la Française Sabrina Daniel Calonne nous permet de faire connaissance avec cinq d’entre eux, offrant par la grâce d’internet un musée virtuel à la ville de Ziguinchor.

Tour l’art sur la toile

L’exposition (en ligne) du plasticien Léon Paul Diatta, « artiste fantôme de la Biennale de Dakar », s’est ouverte le 1er mai 2016, et celle du collectionneur John Lucas Eichelsheim commence le 26 septembre. Suivront bientôt celles de Cysso Mané (1er janvier 2017), de Thio Basse (1er mai 2017), de Michael Daffé (1er mai 2017) et de Joachim Bassène (1er septembre 2018). Le principe de base est simple, Art + Casamance (www.artcasamance.net) donne accès à une ou à plusieurs salles dans lesquelles sont accrochées les œuvres d’un artiste.

Un clic permet d’approcher peintures et sculptures – et bien entendu de lire le cartel correspondant, comme dans n’importe quelle exposition. L’audioguide tant à la mode dans les musées occidentaux est directement intégré puisqu’il est aussi possible, en naviguant, d’entendre l’artiste parler comme d’écouter l’avis d’un critique d’art.

« J’étais très curieuse des rencontres que j’allais pouvoir faire dans cette ville, en région, loin de Dakar, loin des dispositifs d’intermédiation que sont les galeries d’art, les musées, les biennales, explique Sabrina Daniel Calonne, installée à Ziguinchor depuis mars 2015. Et je trouvais le défi d’une nouvelle écriture intéressant : ni magazine, ni site internet, ni film, ni exposition virtuelle, mais quelque chose puisant dans chacun de ces formats et permettant aussi de réfléchir à une ingénierie de projet spécifique, à même de servir les artistes. »

Des artistes peu connus et disponibles

Tout a donc commencé par une série de rencontres, carnet de notes, dictaphone et appareil photo à portée de main, avec des artistes dont le quotidien n’est pas celui du travail en atelier ni celui des cocktails mondains.

« Ce ne sont ni des stars ni des marginaux, poursuit Daniel Calonne. Ils sont intégrés à la vie sociale, ils ont leur place dans le quotidien des gens, parce qu’ils ont tous mis à profit leur savoir-faire pour répondre à des commandes au jour le jour. Cysso réalise des portraits. Léon Paul Diatta peint des fresques sur des carrosseries de voiture et de minibus. Michael Daffé anime des ateliers dans les hôtels et réalise des œuvres décoratives. Joachim Bassène ne peint plus mais participe à l’éducation des enfants en utilisant les arts plastiques comme moyen d’expression et de médiation sur des sujets de santé… Comme le souligne Cysso, si tu ne rapportes rien à la fin du mois, tu ne peux pas vis-à-vis de ta famille continuer à t’enfermer seul toute la journée. »

Ingénieure culturelle spécialisée en art contemporain, Sabrina Daniel Calonne a fait appel aux internautes, par le biais d’une campagne de financement participatif, pour rassembler les fonds nécessaires à la réalisation du premier volet, consacré à Léon Paul Diatta. Sa réussite lui a permis d’attirer l’attention de l’ambassade de France à Dakar, qui finance la deuxième exposition consacrée à la collection Eichelsheim.

« Les deux séquences mises en ligne en 2016 auront représenté un budget inférieur à 6 500 euros, affirme la jeune femme. Idéalement, chaque séquence doit pouvoir réunir 5 000 euros. Il nous faudrait obtenir 15 000 à 20 000 euros pour boucler le programme prévu jusqu’en 2018. »

courtesy galerie claire corcia

Couronne de singes, terre cuite, 2006. © courtesy galerie claire corcia

Une reconsidération de l’art brut

Dans le cadre du webdoc, les artistes perçoivent une enveloppe de droits d’auteur au titre de la reproduction de leurs œuvres, même si la plupart ne sont pas affiliés au bureau sénégalais des droits d’auteur – ce que la numérisation de leurs créations pourra d’ailleurs faciliter à l’avenir. Mais, comme le précise Daniel Calonne, ils voient surtout dans ce nouvel outil un moyen de promouvoir leur travail, au-delà des murs d’une ville relativement enclavée où les promoteurs culturels ne sont pas légion.

Ce qui rassemble les cinq artistes présentés, c’est d’une certaine manière cette marginalité régionale, cette position hors circuit qui les tient malgré eux à distance des grands raouts de l’art contemporain dit « africain », tellement à la mode ces dernières années. Ainsi, Art + Casamance suscite un subtil questionnement sur la place et la définition même de l’artiste. Dans l’exposition consacrée à Léon Paul Diatta, la critique Savine Faupin, du Lille Métropole Musée d’art moderne, d’art contemporain et d’art brut, s’interroge sur la notion d’art brut, qui semblerait pouvoir s’appliquer à son travail : œuvres fragiles, réalisées avec les matériaux disponibles dans un contexte relativement fermé…

Dans le deuxième volet, Audrey Boucksom, auteure d’une thèse sur les arts touristiques au Niger, convoque les notions d’artisanat, d’art touristique, d’unicité, d’authenticité, tandis que l’artiste français Hervé Di Rosa explore celle qui lui est chère d’« art modeste » – et explique « Autour du monde », sa démarche de cocréation avec des artisans d’Afrique de l’Ouest.

La troisième séquence du webdoc doit permettre d’aborder, avec les œuvres de Cysso et la doctorante Sophie Cohen, la notion encore plus difficile à cerner, mais pas forcément inopérante, d’art « pittoresque ».

Il s’agit de remettre en question les formats déterminés par l’histoire occidentale de l’art qui dictent une manière de voir, de regarder, de consommer l’art

« Plus j’avance dans ce projet et plus je doute des langages avec lesquels j’ai appris à regarder l’art, confie Sabrina Daniel Calonne. J’essaie de réapprendre à regarder sans cataloguer. Ici, tout est rejoué : le caractère unique de l’œuvre, la question de l’authenticité, le rapport entre l’art et l’artisanat, le système d’apprentissage de l’art, le rapport à la commande et à la clientèle. » L’histoire occidentale de l’art, qui continue de dicter et d’imposer concepts et catégories, est ici « mise en abyme, déconstruite et déjouée ».

De cette approche intellectuelle et virtuelle, l’on pourrait craindre un déracinement, une migration vers les vapeurs nuageuses de la Toile. Il n’en est rien, l’auteure ayant veillé à implanter chaque séquence en un lieu particulier de la ville (ancien cinéma abandonné, restaurant du village artisanal, centre culturel régional).

« Art + Casamance a choisi, plutôt que l’écran blanc, pendant numérique du white cube international, d’utiliser comme toile de fond des photographies de lieux de Ziguinchor en devenir, de possibles espaces de vie artistique, développe Daniel Calonne. L’idée est, dans les prochains mois, de mettre en ligne un entretien transversal sur la question de l’architecture, de l’espace public, de l’espace physique de diffusion de l’art. »

Encore une fois, il s’agit de remettre en question les formats déterminés par l’histoire occidentale de l’art qui dictent une manière de voir, de regarder, de consommer l’art. Non pas forcément pour les contester, mais pour en décrypter les logiques à l’heure où tout territoire, aussi petit soit-il, aussi isolé soit-il, a la possibilité d’accueillir le monde.


Magicienne de la terre

Installée dans son village de Bignona, Seyni Awa Camara est sans aucun doute l’artiste la plus connue de Casamance. Sculptrice et potière célèbre pour ses figures animales ou humaines aux formes expressives, elle fut notamment présentée en 1989 lors des « Magiciens de la terre ». Le Muséum d’histoire naturelle du Havre (France) offre jusqu’au 31 décembre l’occasion, rare, de contempler huit de ses œuvres. Elle fait en effet partie des neuf artistes femmes de l’exposition « L’Autre Continent », avec la Sud-Africaine Zanele Muholi, la Malgache Malala Andrialavidrazana et la Kényane Mimi Cherono Ng’ok, entre autres.

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