Fermer

France-Afrique : Juppé et Sarkozy réactivent leurs réseaux africains

Nicolas Sarkozy reçu par Alassane Ouattara à Abidjan, le 18 mars. © Olivier

Voyages, visites amicales, déjeuners, discussions informelles… Ultrafavoris de la primaire de la droite, Alain Juppé et Nicolas Sarkozy réactivent leurs réseaux africains. Tous les coups sont permis, et tous les soutiens sont bons à prendre.

Nous sommes en mai 2003. Alain Juppé préside encore l’Union pour un mouvement populaire (UMP) – le parti au pouvoir en France. Mais il a une épée de Damoclès sur la tête. Depuis quatre ans, il est mis en examen dans l’affaire des emplois fictifs de la Ville de Paris et le procès approche. Cameroun, Gabon, Sénégal, Mali… En ce mois de mai, le fidèle compagnon du président Chirac visite quatre pays africains à la tête d’une imposante délégation de l’UMP.

À Libreville, Omar Bongo Ondimba le reçoit chaleureusement – en présence de l’avocat franco-libanais Robert Bourgi – et lui dit : « Tu sais Alain, la politique est faite de hauts et de bas. Je suis sûr que tu n’es responsable de rien et que tu t’en sortiras. »

De fidèles soutiens

Puis il s’apprête à s’envoler pour Dakar à bord de l’avion personnel du président sénégalais. « En montant dans l’avion, raconte Bourgi, qui est du voyage, Juppé a la surprise de tomber sur Karim Wade, le fils du chef de l’État sénégalais, qui a fait le déplacement Dakar-Libreville exprès pour le patron de l’UMP. »

Et à Dakar, Abdoulaye Wade le rassure : « C’est l’avocat qui vous parle, monsieur Juppé. Je sais que vous êtes en train de payer pour quelque chose dont vous n’êtes pas coupable. Quoi qu’il arrive, je suis certain que vous servirez de nouveau votre pays. » Dix-huit mois plus tard, en décembre 2004, l’ex-Premier ministre français est condamné à quatorze mois de prison avec sursis et à un an d’inéligibilité. Beaucoup de Français croient que sa carrière politique est terminée. Wade et Bongo, non. L’avenir va leur donner raison.

En mai 2012, c’est Nicolas Sarkozy qui est au fond du gouffre. Au lendemain de la victoire de François Hollande, le président vaincu est un homme seul et meurtri. Or qui vient le voir dès 9 heures du matin à l’Élysée ? Alassane Ouattara. Celui-ci le console en lui disant que ce n’est pas fini.

Comme ses homologues gabonais et sénégalais, le président ivoirien sait qu’il ne faut pas insulter l’avenir. Là aussi, les faits vont lui donner raison. Aujourd’hui, il confie : « Je suis bluffé par la détermination de Nicolas. » Officiellement, la Françafrique est morte, mais les deux favoris à la primaire de la droite française gardent de solides amitiés dans le club des chefs d’État africains.

Mohamed Hammi/SIPA

Le président tunisien, Béji Caïd Essebsi (à dr.), accueille Alain Juppé au palais de Carthage, le 29 février. © Mohamed Hammi/SIPA

La conquête de l’électorat

Logiquement, c’est en Côte d’Ivoire, chez Alassane Ouattara – son ami de vingt-cinq ans –, que Nicolas Sarkozy a fait son unique déplacement africain de l’année. En mars dernier, il a été reçu à Abidjan avec tous les honneurs, a qualifié son hôte de « grand homme d’État » et en a profité pour rencontrer quelque deux mille expatriés susceptibles de voter à la primaire de novembre.

Alain Juppé, lui, a préféré cette année aller au Maghreb. À Alger, début février, il a eu droit à un tête‑à-tête de quarante-cinq minutes avec Abdelaziz Bouteflika, qui lui a demandé des nouvelles de la santé de Jacques Chirac. À Tunis, il a aussi été reçu par le président, Béji Caïd Essebsi. À Rabat, en mai, en l’absence du roi qui était en voyage, il a été accueilli par Abdelilah Benkirane, le chef du gouvernement. À chaque fois, comme son principal adversaire, le maire de Bordeaux saisit l’occasion de ces déplacements pour rencontrer de nombreux électeurs potentiels. Au Maroc, environ 50 000 Français sont inscrits sur les registres consulaires.

Il y a quatre mois, Nicolas Sarkozy s’est entretenu à Paris pendant près de deux heures avec Jean Ping, le principal adversaire d’Ali Bongo Ondimba

Quand un chef d’État africain passe en France, Nicolas Sarkozy sollicite de temps en temps une audience. En juillet dernier, il a eu une discussion de deux heures dans un grand hôtel parisien avec Patrice Talon, le nouveau président du Bénin. En août, son épouse Carla et lui ont invité le couple Ouattara à déjeuner dans leur demeure du cap Nègre, sur la Côte d’Azur. Plus étonnant, il y a quatre mois, en pleine campagne électorale gabonaise, l’ancien président français s’est entretenu dans son bureau parisien pendant près de deux heures avec Jean Ping, le principal adversaire d’Ali Bongo Ondimba – l’homme qu’il avait pourtant aidé à prendre le pouvoir en août 2009.

En réalité, depuis quatre ans, les relations Sarkozy-Bongo Ondimba se sont rafraîchies. Après sa défaite de mai 2012, le Français a fait savoir au Gabonais qu’il serait ravi de l’inviter à dîner à son domicile parisien, dans le 16e arrondissement. Mais « Ali » n’a pas donné suite, sans doute par souci de ne pas froisser François Hollande.

Deux identités aux stratégies identiques

Alain Juppé, lui, a moins d’audiences, mais ne semble pas en faire un complexe. Depuis la visite de Paul Biya dans sa ville de Bordeaux, en juillet 2009, l’ancien Premier ministre soigne sa relation avec le Cameroun. Comme il connaît le poids de la Côte d’Ivoire, il a pris la peine, en octobre 2015, d’appeler Alassane Ouattara pour le féliciter de sa réélection.

Dans l’état-major de Juppé, on envisage très sérieusement, en cas de victoire à la primaire, une mini-tournée africaine en décembre ou janvier prochains. Dans cette hypothèse, Juppé fera étape à Abidjan, puis à Dakar, où il tentera un coup politique : prononcer un discours à l’université Cheikh-Anta-Diop, à l’endroit précis où, en juillet 2007, Nicolas Sarkozy a reproché aux Africains de ne pas être « assez entrés dans l’Histoire »…

Interrogé par i>Télé sur ces paroles malheureuses, qui, elles, sont entrées dans l’Histoire, Sarkozy a lâché il y a six mois : « À partir du moment où on a été mal compris, c’est qu’on a fait une erreur. » S’il gagne la primaire, Juppé remuera le couteau dans la plaie pour marquer sa différence…

Juppé est pour que les choses passent par les circuits diplomatiques ordinaires, pas par les officines

Qu’est-ce qui distingue les deux favoris de novembre prochain sur le terrain africain ? Pas grand-chose, puisque Juppé a été le ministre des Affaires étrangères de Sarkozy en 2011-2012. Mais Sarkozy veut « défendre l’identité française » face aux vagues migratoires, tandis que Juppé soutient l’idée d’une « identité heureuse » dans une France « riche de sa diversité ».

Dans le camp Sarkozy, on aime rappeler que Juppé n’a pas que des amis en Afrique. Ses relations avec le président rwandais Paul Kagame sont exécrables depuis le génocide de 1994. Comme il était déjà ministre des Affaires étrangères à l’époque, beaucoup de Rwandais mettent en cause son rôle pendant cette tragédie, ce dont il se défend farouchement. Dans le camp Juppé, on associe volontiers Sarkozy aux derniers soubresauts de la Françafrique.

Un proche du maire de Bordeaux lâche : « Juppé est pour que les choses passent par les circuits diplomatiques ordinaires, pas par les officines. » À deux mois du scrutin, les coups commencent à pleuvoir.


Vieux sages et jeunes pousses

Côté Sarkozy, Alain Joyandet, l’ancien secrétaire d’État à la Coopération et à la Francophonie, élabore un projet Afrique en compagnie de la Franco-Sénégalaise Coumba Dioukhané, qui vient d’être nommée secrétaire nationale à la coopération et au développement au parti Les Républicains (LR). Elle est réputée proche d’Alassane Ouattara. Pierre Régent, le jeune conseiller diplomatique de Nicolas Sarkozy, est aussi une tête pensante.

Autres conseillers très écoutés, Jean-Marc Simon, ex-ambassadeur à Bangui, Libreville et Abidjan, et Bruno Joubert, l’ancien « Monsieur Afrique » de l’Élysée, aujourd’hui à la Cour des comptes. Officiellement, Robert Bourgi n’est plus dans le circuit, mais l’avocat franco-libanais continue d’organiser les audiences de Sarkozy avec des personnalités africaines.

Côté Juppé, deux quadras sont incontournables. À Paris, l’arabophone Erwan Davoux, qui a grandi à Tunis et va briguer l’an prochain, pour LR, le siège de député des Français du Maghreb et de l’Afrique de l’Ouest. Et, à Bordeaux, le Franco-Camerounais Pierre de Gaétan Njikam Mouliom, adjoint au maire et – qui sait ? – peut-être futur maire de la cité girondine. L’ex-Premier ministre consulte aussi son fidèle ami Jacques Godfrain, ancien ministre de la Coopération, ainsi qu’un ambassadeur toujours en activité qui préfère rester dans l’ombre pour l’instant. À suivre…

Déjà 150 000 inscrits


Chaque jour, recevez par mail les actus Jeune Afrique à ne pas manquer


Curieux ? Voici un aperçu des newsletters ici