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Libye : quand Syrte sera tombée…

Forces loyalistes dans le district 3 de Syrte, le 3 septembre. © Mahmud Turkia/AFP

Le bastion de l’État islamique en Libye agonise sous les assauts des troupes fidèles au gouvernement de Tripoli. Le risque : qu’une fois la ville libérée, les jihadistes s’éparpillent dans les pays voisins…

C’est le Fort Alamo de l’État islamique (EI ou Daesh) en Afrique. Bondissant de toits en caches, un fusil à lunette au poing, truffant rues et bâtiments d’engins explosifs improvisés, transformant des véhicules en missiles guidés par des kamikazes, d’irréductibles jihadistes défendent le district 3 de Syrte, leur dernier bastion dans la cité tombée en 2015 aux mains des adeptes du calife Baghdadi.

Ils n’y seraient plus qu’une centaine, ayant choisi la mort comme seule issue, car leur défaite est inéluctable face aux troupes fidèles au gouvernement de Tripoli, principalement constituées de milices de Misrata, qui ont lancé en mai l’assaut sur Syrte, conquérant rue par rue, au prix de lourdes pertes, la ville natale de feu Mouammar Kadhafi.

Il y a cinq ans, en octobre 2011, la prise de Syrte et l’exécution du « Guide » par les révolutionnaires insurgés avaient marqué un tournant dans la crise libyenne. Elles avaient signé la fin de la première guerre civile et ouvert une ère de paix chaotique, close en 2014 avec le déclenchement d’un second conflit armé entre les grandes provinces rivales de l’Est et de l’Ouest. Qu’augure la chute prochaine de « Syrte la califienne » ?

L’an dernier, la fondation de ce foyer jihadiste avait galvanisé les partisans de Baghdadi et fait converger de nouveaux combattants vers cette nouvelle « cité d’Allah ». Elle avait jeté l’effroi dans les capitales voisines d’Afrique et d’Europe : Syrte allait devenir la base d’une conquête de la Libye et peut-être de l’Afrique du Nord, le siège d’une académie internationale de l’extrémisme d’où seraient lancées de sanglantes attaques terroristes sur les deux rives de la Méditerranée.

Des incertitudes quand à la population à Syrte

La chute du bastion écarte ces spectres, mais elle en convoque d’autres. Quelle sera la stratégie locale et régionale de l’EI, désormais privée d’assise territoriale ? Que vont devenir les jihadistes chassés de l’éphémère émirat ?

« L’estimation des effectifs de l’EI à 5 000 personnes en Libye par les services américains est exagérée, celle de l’ONU à 3 000 est plus réaliste, détaille Mattia Toaldo, qui suit la Libye pour le Conseil européen des relations internationales (ECFR). Soixante à 70 % d’entre eux sont étrangers : beaucoup de Tunisiens, mais aussi des Soudanais, des Algériens, des Sénégalais… Les services de renseignements des milices de Misrata estimaient à 1 200 le nombre de jihadistes à Syrte il y a quatre mois. » Les plus déterminés, quelques centaines, y sont restés pour devenir martyrs de leur cause, mais des centaines d’autres ont fui pendant le siège, poreux, de la ville.

« On a des traces avérées de mouvements [en général, des convois d’une dizaine de pick-up] vers la Tunisie, le Soudan et Oubari, la porte libyenne vers le Niger et le Tchad. Ils peuvent y rester, comme tenter de gagner l’Algérie ou le Mali », confirme un proche du ministre français de la Défense.

Les infiltrations vers l’Afrique subsaharienne et l’Europe sont à craindre

La côte libyenne est aussi le point d’embarquement des migrants d’Afrique vers l’Europe ; et la perspective terrifiante que des barbus en fuite puissent se fondre parmi les clandestins pour aller perpétrer de nouveaux carnages de l’autre côté de la Méditerranée est brandie. Mais elle ne convainc pas les chercheurs comme Mattia Toaldo et Claudia Gazzini, spécialiste de la Libye à l’International Crisis Group (ICG), pour qui « même si cela se produisait, ce ne serait qu’en petit nombre ».

En Afrique, la plupart des États limitrophes ont d’ores et déjà cherché à prévenir le risque d’infiltration. Dans l’est de la Libye, à la tête de son Armée nationale libyenne et avec le soutien du Parlement établi à Tobrouk, le général Khalifa Haftar s’est imposé en maître intransigeant ; ce champion autoproclamé de la lutte anti-islamiste est le rempart sur lequel se repose l’Égypte, qui lui apporte une aide militaire importante.

« Le principal hub des jihadistes dans la moitié est du pays est Derna, mais cette ville est encerclée par Haftar, qui contrôle aussi la route qui y mène depuis Syrte. Les fuyards se dirigent donc principalement vers le Sud et l’Ouest », explique Claudia Gazzini.

Au sud, le Tchad aussi mise sur cet ancien haut gradé de Kadhafi passé à l’opposition, qui était invité le 13 septembre à N’Djamena par le président Idriss Déby Itno. Si rien n’a filtré des discussions, la situation sécuritaire à la frontière a dû en être le cœur. Car celle-ci est la plus poreuse de Libye, traversée par des contrebandiers et par des groupes rebelles dont certains, jihadistes, pourraient donner asile aux débris de l’EI.

Un second bastion

Plus au sud, l’autre province africaine de Daesh, celle conquise par Boko Haram dans le nord du Nigeria, pourrait leur ouvrir les bras. « Au Tchad et au Niger, dont les armées ne sont pas à la hauteur de la menace, la présence militaire française [via l’opération Barkhane] sera déterminante pour la surveillance et la traque des infiltrés », commente Mattia Toaldo.

C’est donc vers l’ouest que la menace de dispersion est la plus précise. La Tunisie a déjà été ensanglantée par trois attentats signés Daesh en 2015 et en 2016 et, en mars, une ville entière du Sud, Ben Guerdane, a fait l’objet d’une attaque (repoussée par l’armée). Le pseudo-califat pourrait-il chercher à y déstabiliser le rare – et fragile – gouvernement démocratique issu du Printemps arabe pour s’y tailler un nouveau fief ?

Une fois la poche jihadiste de Syrte éliminée, le conflit Est-Ouest préexistant pourrait être ravivé

Également sous la menace d’infiltrations et matrice d’embryons locaux de l’EI, l’Algérie a engagé depuis plusieurs mois une coopération antiterroriste rapprochée avec Tunis : « Une sorte d’état-major commun a été établi dans l’est de l’Algérie, à Tebessa, pour coordonner de part et d’autre de la frontière la lutte contre l’EI mais aussi contre d’autres groupes comme Aqmi [Al-Qaïda au Maghreb islamique]. L’armée algérienne apporte une aide logistique à l’armée tunisienne et effectue des opérations de déminage et de bombardement en territoire tunisien », confie Akram Kharief, journaliste algérien spécialisé dans les questions de défense.

Mais un autre scénario est à envisager : pour Claudia Gazzini, de l’ICG, « une fois la poche jihadiste de Syrte éliminée, le conflit Est-Ouest préexistant pourrait être ravivé, achevant de faire de la Libye, si aucune solution de réconciliation n’est trouvée, un État totalement failli qui deviendrait une cible de choix pour une nouvelle pénétration de l’EI. Le désordre sécuritaire accru menacera plus encore l’équilibre de la région et de l’Europe. »

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