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Musique : Osunlade, un prêtre yoruba aux platines

Son credo ? Rester fidèle à son âme& © DR

S’il fuit la notoriété, Osunlade n’en reste pas moins une légende de la house américaine. Mystique, il a embrassé les croyances d’Afrique de l’Ouest et fait de sa musique une expérience spirituelle.

Nous sommes à deux pas de la Seine, lors d’une soirée caniculaire de l’été parisien. La nuit aurait pu apporter un peu de fraîcheur si l’atmosphère du club dans lequel se produit Christian Carlos Warren, alias Osunlade, n’était pas si étouffante. Juché derrière ses platines, le DJ américain n’a pas l’extravagance de certains producteurs, plus jeunes, plus fous. Ses gestes sont calmes, posés, calibrés.Les rythmes percussifs s’enchaînent avec ces accents house qui ont fait son succès depuis plus de quinze ans. Le public parisien est pris dans la transe du maître de soirée, comme tant d’autres avant lui. De l’autre côté de l’Atlantique, au Canada, le DJ américain s’offre chaque année un set de clôture de festival d’environ neuf heures. Ici, ce sera seulement cent vingt minutes, mais personne ne rechigne au voyage.

Artiste mystique, voire mythique, de la scène électronique mondiale, Osunlade est, à 47 ans, un véritable prêcheur. Discret, peu friand des attentions médiatiques, il est quasi insaisissable, au sens propre comme au figuré. Rarement un artiste aura autant fait de sa musique un instrument initiatique. Penseur, « esprit d’énergie », comme il aime à se décrire, il reste une énigme douée d’un talent prodigieux, aux frontières d’influences éclectiques, entre musiques africaines-américaines et croyances ouest-africaines.

Né sur les bords du fleuve Mississippi, aux États-Unis, c’est à Saint-Louis qu’Osunlade grandit. Dans ce haut lieu du jazz et du blues, il s’initie au piano à l’âge de 7 ans. À 12 ans, il se découvre un talent pour la création et la production de chansons. Il forme alors son premier groupe et apprend d’autres instruments : la batterie, la basse, la guitare – sans oublier sa propre voix.

La religion yoruba est une façon d’apprivoiser et de comprendre les éléments pour se purifier

À 17 ans, au détour d’une visite à Hollywood, il attire l’attention de la chorégraphe Toni « Mickey » Basil. Le courant passe. Osunlade décroche ses premiers contrats, dont la composition de la bande originale de la série télévisée pour enfants Sesame Street. Le jeune homme s’installe alors à Los Angeles et se lance officiellement dans la production, notamment d’albums de R’n’B. La machine à succès est lancée.

À la fin des années 1980 et durant toutes les années 1990, le Saint-Louisan collabore avec des artistes de plus en plus reconnus : Patti Labelle, Freddie Jackson, Roy Ayers, Nkemdi, Salif Keita ou encore la regrettée Cesária Évora. Il décide néanmoins de changer de voie, tant la pression et l’univers du show-business lui pèsent.

Quête spirituelle

Osunlade va désormais se concentrer sur un versant beaucoup plus spirituel de la musique. Élevé dans la religion baptiste à Saint-Louis, parfois choriste dans une église alors qu’il n’avait pas encore 10 ans, il a peu à peu laissé de côté la religion chrétienne, qui ne correspondait pas à ses croyances. Encouragé dès l’adolescence par ses parents, qui le poussent à trouver sa propre voie, il va fouiller autour de lui, autant qu’en lui-même.

Et c’est finalement d’Afrique de l’Ouest, via la communauté africaine-américaine, que viendront les influences les plus déterminantes. Il s’initie ainsi à la religion ifa, originaire du delta du Niger. Issue de la communauté yoruba, pratiquée par une partie des esclaves déportés aux États-Unis, elle repose sur l’idée d’un équilibre des forces de la nature.

« La religion yoruba est une façon d’apprivoiser et de comprendre les éléments pour se purifier intérieurement, explique Osunlade. Nous sommes tous des prêtres à l’intérieur, et, à un moment de ma vie, tout m’a mené vers cette expérience spirituelle qui m’a apporté une réponse. » Une réponse et une voie, qu’il s’empresse de suivre : en 1999 il déménage à New York pour prendre sa véritable dimension et fonde le label Yoruba Records.

Avec une nouvelle grammaire rythmique inspirée de la deep house et de la culture yoruba, organique et profonde, l’Américain empile alors les singles, les remix, les DJ sets, de qualités certes inégales mais qui vont faire de lui l’un des artistes les plus influents de la scène house mondiale.

En 2001, il réalise son premier album. Ce disque, Paradigm, l’un des meilleurs de l’année, le propulse comme le messie d’une house ancestrale, aux racines solides, dont il devient l’ambassadeur. « La musique house a toujours fait partie de mes influences, depuis que j’ai découvert les productions des artistes de Chicago à la radio quand j’étais adolescent », se souvient-il.

« Avec lui, on est toujours dans la house mais aussi ailleurs », confie un ami proche. De la dance au jazz, en passant par la soul, Osunlade est doué pour mélanger, transformer la house en une musique de fusion et offrir à l’auditeur une sensation de dépaysement. Sous son impulsion, le label Yoruba, « une famille », comme le décrit son fondateur, évolue avec les années. « Yoruba est bâti sur l’intégrité, dit-il. Il est guidé par les énergies et les vibrations qui nous permettent de créer des classiques mais surtout de produire de la musique authentique reflétant l’âme de chacun des artistes. » Le label compte aujourd’hui plus de 300 sorties à son actif.

Inspiré par le calme méditéranéen

Mais, depuis dix ans, c’est sur une île de la Méditerranée, en Grèce, qu’il faut se rendre pour embrasser le véritable Osunlade. Si on le croise dans des festivals partout dans le monde, c’est en effet sur l’île de Santorin, au bord de la mer Égée, que le producteur américain a composé ce que les fans considèrent comme son plus grand disque, bien qu’il ait pu passer relativement inaperçu : Pyrography, en 2011.

C’est surtout sur ce bout de terre méditerranéenne que l’artiste se sent chez lui. Il y dispose d’un de ses deux studios personnels, l’autre étant chez sa mère, aux États-Unis, et y compose la majorité de ses productions. « Havre de paix », Santorin est son « foyer », qu’il ne quitte que pour les festivals, les représentations et les enregistrements avec orchestre qui nécessitent un studio plus spacieux.

Écrivant loin des distractions, fuyant l’agitation des tournées et du commerce de la musique, Osunlade a trouvé en Méditerranée la quiétude nécessaire à un voyage spirituel qu’il aime à partager avec des amis artistes proches, comme le DJ centrafricain Boddhi Satva, qui le considère comme un mentor. « Je pense que c’est un devoir pour moi, mais aussi pour ceux qui me sont connectés, de poursuivre ce voyage ensemble », a-t-il un jour déclaré au détour d’une interview.

Comme beaucoup avant lui, mais sans doute avec beaucoup plus de sincérité, Osunlade affirme ne pas être « intéressé par la célébrité ». Son credo : rester « fidèle à son âme », à la différence d’artistes devenus des « parodies d’eux-mêmes » à cause du succès. Depuis son île grecque, il travaille à son prochain album, le huitième (sans compter, entre autres, la quarantaine de singles et d’EP à son actif). Difficile d’ores et déjà d’en imaginer les contours, tant le parcours de son géniteur est complexe.

« Mystérieux, honnête, généreux, profondément spirituel… Osunlade a été et est encore l’un des rares artistes à donner le ton des tendances musicales en restant toujours à l’avant-garde, témoigne Boddhi Satva. Pour moi, il est de loin l’un des plus grands génies musicaux du siècle passé et de celui-ci. » Il y a pire compliment.


Propos déplacés

Pourtant fier défenseur des racines africaines de la communauté noire américaine, Osunlade ne s’est pas fait que des amis sur le continent, et notamment en Afrique du Sud. En octobre 2015, après une représentation à Johannesburg, il déclarait ainsi qu’il avait l’intention de ne plus venir jouer dans le pays, car il considérait qu’il y subsistait toujours une forme d’apartheid contre les Sud-Africains noirs.

Il appelait notamment ces derniers à ne pas se conduire comme « des singes bien dressés ». La forme des propos n’avait évidemment pas plu du tout, notamment du côté de deux artistes qui s’inspirent pourtant régulièrement de sa musique, Culoe de Song et Black Coffee, qui l’avaient fait savoir via les réseaux sociaux. Depuis, Osunlade n’a plus remis les pieds en terre sud-africaine.

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