Fermer

Brésil : les employés de maison, esclaves des temps modernes

Par - à Rio de Janero

Il a fallu attendre 2013 pour que les employés de maison acquièrent les mêmes droits que les autres travailleurs (ici, à Sao Paulo). © Yasuyoshi CHIBA/AFP

Le pays compte plus de 6 millions de domestiques – un record mondial. Souvent traités avec mépris et en butte au racisme, ils s’organisent. Et ripostent sur Facebook.

Huit heures du matin, dans le très chic quartier de Leblon. Des femmes noires vêtues de blanc s’activent dans les rues aseptisées de ce quartier de la zone sud de Rio de Janeiro. En un incessant ballet, les bras chargés de provisions, elles pénètrent dans des immeubles cossus pour emprunter l’ascenseur de service sous l’œil vigilant des gardiens. Car, au Brésil, l’ascenseur dit « social » est réservé aux habitants de l’immeuble et à leurs invités.

Les employés, eux, passent par la petite porte. Cette ségrégation est de mise jusque dans l’appartement. Une chambre, souvent de la taille d’un placard, et une salle de bains sont réservées à ces domestiques qui « font partie de la famille », comme le disent leurs patrons.

Une vie commune marquée par le racisme ordinaire et les discriminations

On ne partage pourtant rien avec eux, ni avec leurs semblables. « Une fois, j’ai livré un matelas dans un immeuble, l’ascenseur était en panne, j’ai dû monter les dix étages à pied, raconte sur un ton amer Antonio, un chauffeur-livreur de 40 ans. Arrivé en haut, j’ai demandé de l’eau à l’employée de maison. La propriétaire est arrivée et a froidement recadré sa femme de ménage : “Je t’ai déjà dit de ne pas donner à boire à ces gens-là dans des verres, mais dans des gobelets jetables…” »

Ce genre d’anecdote ne surprend personne dans ce pays qui compte plus de 6 millions d’employés de maison, un record mondial selon l’Organisation internationale du travail, l’OIT. Depuis quelques années, ces domestiques sont en outre en butte à un racisme totalement décomplexé sur internet, à l’image de ces tweets : « Ma femme de ménage est noire, elle travaille à la maison depuis deux ans. Dès que le chien la voit, il aboie, et moi aussi d’ailleurs. » Ou : « Mon employée de maison a besoin d’une paille de fer, elle ne veut pas me donner une touffe de ses cheveux ? »

Vous avez été embauchée pour cuisiner pour ma famille, et non pour vous-même

Pour dénoncer ces humiliations quotidiennes, Joyce Fernandes, connue sous le nom de Preta Rara (« négresse bizarre »), a créé une page Facebook : « Eu empregada domestica », « moi, employée de maison », où elle invite le petit personnel à dénoncer les abus des patrons. Avec un franc succès : elle a atteint rapidement plus de 127 000 followers. Il y a quelques années, Joyce était elle-même domestique, comme sa mère et sa grand-mère avant elle.

Aujourd’hui, devenue rappeuse et professeure d’histoire, elle se remémore les nombreuses avanies qu’on lui faisait subir. « Joyce, vous avez été embauchée pour cuisiner pour ma famille, et non pour vous-même. S’il vous plaît, apportez votre propre nourriture et vos couverts et, si possible, mangez avant nous à l’office. C’est juste pour garder un certain ordre dans la maison », lui avait ainsi lancé sa patronne.

Un passé bien présent

Ces propos semblent tout droit sortis d’une autre époque. Dernier pays d’Amérique à avoir aboli l’esclavage en 1888, le Brésil conserve les stigmates du passé. Il a fallu attendre 2013 pour que les employés de maison acquièrent les mêmes droits que les autres travailleurs.

Aujourd’hui, la durée maximale de travail est de quarante-quatre heures par semaine, et le paiement majoré des heures supplémentaires est devenu obligatoire, en vertu d’une loi votée à l’initiative de Benedita da Silva, la première sénatrice noire du Brésil, aujourd’hui députée du Parti des travailleurs (PT). « Cette loi est vécue comme une seconde abolition de l’esclavage », s’était exclamée à l’époque Eliana Menezes, présidente du syndicat des domestiques de Sao Paulo. Une comparaison qui n’est pas exagérée puisque la majorité des employés de maison sont noirs. Ces avancées sociales ont crispé une partie de la classe moyenne, qui a dû se séparer de son personnel.

Avec la destitution de Dilma Rousseff et l’arrivée du conservateur Michel Temer du PMDB (centre droit) au pouvoir, les droits de ces travailleurs sont plus que jamais menacés par cette élite nostalgique d’une certaine époque.

Déjà 150 000 inscrits


Chaque jour, recevez par mail les actus Jeune Afrique à ne pas manquer


Curieux ? Voici un aperçu des newsletters ici