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Le Gabon pour les nuls

par

Marwane Ben Yahmed est directeur de publication de Jeune Afrique.

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Ali Bongo Ondimba à son arrivée aux États-Unis en mars 2016 en vue du sommet sur la sécurité nucléaire. © Andrew Harnik/AP/Sipa

La crise qui secoue le Gabon depuis l’annonce des résultats de la présidentielle du 27 août – à savoir la victoire contestée d’Ali Bongo Ondimba (ABO), d’une très courte tête – est un cas d’école.

Elle incarne hélas l’évolution d’une Afrique qui peine à s’arrimer au XXIe siècle, faute d’avoir su se débarrasser des mauvaises habitudes héritées du précédent. Bien loin des promesses nigériane, burkinabè ou béninoise.

Et suscite, dans les médias comme sur les réseaux sociaux – véritables déversoirs à clichés et fiefs de la pensée binaire où le débat argumenté et serein n’a pas sa place –, commentaires approximatifs ou biaisés, désinformation et rumeurs. Petit abécédaire simplifié de ce qu’il faut savoir pour comprendre les véritables enjeux du puissant maelström dans lequel est aspiré le Gabon tout entier et dont personne ne connaît l’issue…

B comme Bongo. Depuis 1967, soit près d’un demi-siècle, tout, absolument tout au Gabon tourne autour de ce patronyme. Fondateur de la dynastie : Omar Bongo Ondimba (OBO). Un patriarche dont la réputation de coureur de jupons n’était pas usurpée, « Papa Omar » ayant eu une cinquantaine d’enfants reconnus et pour certains adoptés, sans parler des autres… Jusqu’à sa mort, tout allait bien pour une famille dont il était le ciment et dont la plupart des membres sont actionnaires dans une ou plusieurs entreprises, nationales ou étrangères, implantées dans le pays.

L’argent et le champagne coulaient alors à flots. Omar seul détenait les cordons de la bourse dont le clan, mais aussi des hommes politiques africains et français, profitait allègrement. À sa mort, c’est « règlement de comptes à OK Corral ». Les membres de la famille élargie s’écharpent pour le contrôle du pouvoir, et donc de l’argent. D’un côté ceux qui se rangent derrière le nouveau « patron », Ali, de l’autre ceux qui prennent le maquis, souvent sous la protection de Pascaline, fille aînée et grande argentière d’OBO.

Difficile de s’y retrouver pour le commun des mortels entre la fille Myboto (opposition), à qui Omar a fait un enfant, les pièces rapportées, comme Jean Ping et Paul Toungui (ex et actuel compagnon de Pascaline), les enfants qu’OBO a eus avec sa dernière épouse, Édith-Lucie Sassou Nguesso, les cousins, neveux, gendres… Bref, on se croirait dans Dallas, en pire.

C comme communauté internationale. Qui dit crise en Afrique dit implication de celle-ci. A fortiori dans un pays comme le Gabon, où les intérêts stratégiques et économiques ne sont pas minces. Plus la situation sur le terrain sera tendue, voire chaotique, plus les grandes puissances et institutions internationales (ONU, UE, UA) seront tentées d’intervenir. L’UA reste l’UA : pas grand-chose à en attendre.

En Afrique, chacun compte ses amis. Dans la sous-région, « Ali » n’en a pas. Ses voisins, notamment la Guinée équatoriale et le Congo, ne verraient ainsi pas d’un mauvais œil sa chute. En revanche, il peut compter sur Mohammed VI, Faure Gnassingbé ou Alassane Ouattara et sur les anglophones, comme Paul Kagame, particulièrement sourcilleux dès qu’une ancienne puissance coloniale est impliquée. Les récentes déclarations de Ping à propos des dirigeants sud-africains, qualifiés de « petits voyous » sur la chaîne Vox News, ne vont pas aider ce dernier… Le rôle de la France, évidemment, sera primordial.

D’autant qu’elle influe sur l’UE et sur de nombreux présidents africains de l’ex-pré carré qui craignent l’Élysée. Depuis le début, elle penche sensiblement du côté de Jean Ping et s’en cache à peine. Motif : depuis l’arrivée d’ABO, qui regarde plus du côté de Londres ou de Washington, Paris et ses grandes entreprises ne sont plus au Gabon en terrain conquis. Pis, ses concurrents – Chine, États-Unis, Singapour, Corée du Sud –, eux, ont le vent en poupe.

Et puis Bongo, pour le grand public, cela fait furieusement Françafrique (quelle ironie). La géopolitique se résume souvent, ici comme ailleurs, à l’argent et au business. Mais l’Élysée sait qu’il marche sur des œufs, notamment parce que plus de dix mille Français sont installés au Gabon et qu’après les dossiers ivoirien et libyen, mais aussi les interventions au Mali ou en Centrafrique, toute ingérence créerait des remous.

C’est en tout cas le monde à l’envers à presque tous les étages : Robert Bourgi, qui ne fait guère mystère en privé de ses réelles motivations (cherchez bien…), proche de Sarkozy – l’ami de Bongo –, soutient ardemment Ping. Comme le Parti socialiste de Hollande. Vous suivez ?

E comme élection. Véritable nœud vipérin, les résultats du scrutin du 27 août n’ont pas fini d’alimenter la polémique. Le camp Ping accuse Bongo d’avoir massivement triché dans le Haut-Ogooué. Celui du président répond que l’opposition en a fait de même, plus subtilement car de façon disséminée dans les huit autres provinces, notamment avec l’aide de hackers ivoiriens spécialistes en la matière.

Il n’est pas anodin d’ailleurs que les adversaires d’ABO n’exigent un recomptage que dans le seul Haut-Ogooué. Bien malin qui peut dire connaître les vrais chiffres globaux. Une certitude : les élections en Afrique sont rarement irréprochables. Tous les derniers scrutins (Tchad, Niger, Congo, Djibouti…) sont sujets à caution. Et en matière de fraude, aujourd’hui, quand l’opposition pèse et dispose de moyens, il est rare qu’un seul camp se distingue.

L’issue n’est toutefois pas dans un quelconque recomptage, ce qui n’arrive presque jamais et sera de toute façon rejeté par le pouvoir en place. Seuls importeront le rapport des forces sur le terrain et le soutien des grandes puissances. Comme en Côte d’Ivoire lors du conflit de 2010-2011 entre Gbagbo et Ouattara. Petite précision : ici, on peut devenir président d’un État plutôt riche (à l’échelle du continent) avec moins de 200 000 voix…

En résumé, la guerre Ping-Bongo, c’est un peu le dernier épisode des Borgia : famille, pouvoir, argent, complots, alliances de circonstance

M comme Marie-Madeleine Mborantsuo. Tous les regards sont désormais tournés vers la présidente de la Cour constitutionnelle, 61 ans. C’est à elle, en grande partie, qu’il incombera de décider du sort des recours déposés. Nommée en 1998 par Omar, dont elle a été la compagne, elle est accusée de rouler pour Ali. Méfiance : l’histoire a prouvé que les ex du père n’étaient pas toujours fans du fils. D’autant que chaque jour qui passe révèle son lot de trahisons dans le camp du chef de l’État. L’opposition a ses réseaux, un peu partout. Et ses « infiltrés ». Wait and see, donc.

P comme poncifs. Les bons contre les méchants, l’opposant démocrate contre le dictateur sanguinaire : voilà ce qui, à de rares exceptions près, nous est seriné dans la presse, notamment française. Ce qui est sûr, c’est qu’une partie des Gabonais ne peut plus souffrir le règne des Bongo. Dans quelle proportion ? Difficile à dire, si ce n’est qu’elle est importante.

Pour le reste, c’est assez simple : une classe politique aux allures de panier de crabes, un pouvoir qui s’est surestimé (ou a sous-estimé ses adversaires, c’est selon) et s’est isolé, une partie de l’opposition – les ex-cadres du PDG et les membres de la famille qui s’estiment lésés – aussi démocratique que les dirigeants nord-coréens (à moins que, frappée par la grâce après des lustres de magouilles, elle ne vienne subitement de prendre de bonnes résolutions) et une autre, l’historique jadis incarnée par feu Pierre Mamboundou, réduite en miettes par cet affrontement de poids lourds. En résumé, la guerre Ping-Bongo, c’est un peu le dernier épisode des Borgia : famille, pouvoir, argent, complots, alliances de circonstance (et sexe, serait-on tenté d’ajouter).

R comme rumeurs. Là, c’est la farandole de billevesées. On a eu droit à tout, de « source sûre » : le directeur de cabinet d’ABO, Maixent Accrombessi, est mort ; ABO s’est réfugié au Maroc chez son ami Mohammed VI ou dans son village du Haut-Ogooué ; le même a rencontré l’ambassadeur des États-Unis pour négocier les termes de sa reddition ; les hélicoptères de l’armée pilonnent nuitamment à la mitrailleuse des foules de manifestants ; Ping a monnayé sa rentrée dans le rang… Même un ministre important du gouvernement Valls, qui devrait pourtant être bien informé, en a relayé certaines… Aucune n’est vraie.

S comme scénarios. Plusieurs sont envisageables. Le premier : la crise s’enlise, chacun campe sur ses positions. ABO s’en sort avec la bénédiction du Conseil constitutionnel, qui valide son élection. Il reste au pouvoir, mal élu et plus ou moins contesté, et l’opposition s’essouffle. Comme en RD Congo, où Joseph Kabila, après sa réélection de 2011, très critiquée mais finalement vite oubliée, a pu dormir sur ses deux oreilles et gouverner en toute quiétude.

Mais si la rue s’embrase à nouveau, et si la situation dégénère durablement, comme en Côte d’Ivoire, la communauté internationale interviendra. La France pourrait alors être amenée à trancher ou à imposer une sorte de partage du pouvoir à la zimbabwéenne. Autre possibilité, le Conseil constitutionnel invalide les résultats. Soit il donne Ping vainqueur, soit il réclame l’organisation d’un nouveau scrutin.

Il ne faut pas non plus exclure l’éventualité d’un deal entre les deux camps, à la gabonaise. Mais les haines sont telles que cela semble peu plausible. Dernière hypothèse – nous sommes en Afrique –, un coup d’État et la chute d’ABO. Ce serait plonger dans un océan d’incertitudes.

 

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