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Qui a tué Dag Hammarskjöld lorsqu’il était secrétaire général de l’ONU ?

Le patron des Nations unies face à un portrait du diplomate suédois, le 30 mars, à Stockholm. © Eskinder Debebe/UN Photo

Le secrétaire général de l’ONU, Ban Ki-moon, a juré de faire la lumière sur la mort de son lointain prédécesseur, le 18 septembre 1961, à la frontière entre le Congo et l’actuelle Zambie. Simple crash d’avion ou attentat téléguidé par les Occidentaux ?

Avant de quitter ses fonctions à la fin de cette année, Ban Ki-moon s’apprête à livrer un dernier combat : obtenir enfin que soit dite la vérité – ou, à tout le moins, toute la vérité possible – sur la mort, il y a cinquante-cinq ans, de l’un de ses lointains prédécesseurs au poste de secrétaire général de l’ONU, le Suédois Dag Hammarskjöld.

Un mystère à élucider 

Dans une note interne de cinq pages datée du 17 août et rédigée avec le vice-secrétaire général, Jan Eliasson, le diplomate sud-coréen annonce qu’il demandera à l’Assemblée générale des Nations unies, qui s’ouvre ce 13 septembre, de nommer « une personnalité éminente » chargée d’examiner de nouveaux documents relatifs au crash mystérieux du DC-6 Albertina, dans la nuit du 17 au 18 septembre 1961, non loin de l’aéroport de Ndola, à la frontière entre le Congo et ce qui s’appelait alors la Rhodésie du Nord, l’actuelle Zambie.

Ni les deux commissions d’enquête de l’époque ni les rapports, beaucoup plus récents, du panel d’experts dirigé par le ministre tanzanien de la Justice, Mohamed Chande Othman, et des juristes de la « Commission Hammarskjöld » ne sont parvenus à trancher entre la thèse de l’accident dû à une erreur de pilotage et celle de l’attentat.

Tout juste peut-on constater que l’intime conviction de la plupart de ceux qui ont travaillé sur cette énigme – notamment l’universitaire britannique Susan Williams, auteure de Who Killed Hammarskjöld?, ou encore le juge sud-africain Richard Goldstone – penchent nettement pour l’hypothèse criminelle.

L’enjeu de la gestion de l’Uranium katangais

La tragédie, qui coûta la vie à seize personnes, est survenue quelques jours après le déclenchement d’une offensive des Casques bleus de l’ONU contre la sécession katangaise dirigée par Moïse Tshombe : l’opération Morthor. Au grand dam des États-Unis, du Royaume-Uni, de l’Afrique du Sud et des miniers belges, qui redoutaient de voir l’uranium du Katanga tomber entre les mains du gouvernement congolais.

Moins d’un an après l’assassinat de Patrice Lumumba, dans lequel la CIA avait joué un rôle décisif, l’option d’un Katanga indépendant sous influence directe des Occidentaux demeurait privilégiée aux yeux de Washington. Or Hammarskjöld s’y opposait fermement, et c’était pour obtenir de Tshombe qu’il dépose les armes que le secrétaire général se rendait cette nuit-là à Ndola.

Les témoignages relatent une attaque

Pendant un demi-siècle, enquêteurs et historiens se sont contentés de collecter les témoignages sans pouvoir les recouper. Celui de ces paysans qui disaient avoir vu une boule de feu s’écraser dans la forêt. Celui de ces agents américains retraités de la NSA affirmant avoir capté depuis leurs stations d’écoutes de Chypre et de Grèce les messages d’un pilote de chasse belge revendiquant avoir abattu le DC-6.

Ou celui de l’unique survivant du crash, l’Américain Harold Julien, très grièvement brûlé et qui confia aux policiers britanniques, avant de décéder, qu’une explosion à bord avait précédé le drame.

« Dag devient une source de problèmes, il faut le dégager. », aurait avancé l’ancien directeur de la CIA

En 1998, de nouveaux indices s’ajoutent en marge des travaux de la Commission Vérité et Réconciliation sud-africaine, au cours de laquelle sont recueillis les témoignages d’anciens chefs des services secrets du régime d’apartheid. Il y est notamment question d’une officine, l’Institut sud-africain pour la recherche maritime (SAIMR), qui, au début des années 1960, se chargeait des opérations de liquidation d’agents soviétiques dans la région pour le compte de la CIA et du MI5.

Selon Susan Williams, il est possible que des hommes du SAIMR aient introduit un explosif puissant (du TNT), télécommandable à distance, dans le train d’atterrissage du DC-6 avant son décollage de l’aéroport de Léopoldville (Kinshasa) et qu’un complice posté non loin de Ndola ait déclenché l’explosion.

À l’appui de cette hypothèse : le compte rendu top secret d’une réunion entre agents sud-africains, britanniques et américains, mi-1961, au cours de laquelle ces derniers rapportent une phrase attribuée au directeur de la CIA de l’époque, Allen Dulles : « Dag devient une source de problèmes, il faut le dégager. » Un nom de code aurait même été choisi pour l’attentat : « opération céleste ».

Le dossier « Dag » relancé par de nouveaux éléments

Si l’on en croit une enquête publiée dans le numéro d’août de la revue Foreign Policy, les autorités sud-africaines ont récemment averti Ban Ki-moon qu’elles avaient mis la main sur de nouveaux documents concernant les activités du SAIMR au Katanga au début des années 1960, lesquels porteraient notamment sur la disparition de Hammarskjöld.

Ce sont ces documents qui ont décidé le secrétaire général à rouvrir l’enquête et à faire pression sur les États-Unis et le Royaume-Uni pour que ces pays déclassifient leurs propres dossiers. Jusqu’ici, Washington et Londres ont refusé, se contentant de qualifier leur éventuelle implication dans le crash du DC-6 de « théories complotistes ».

Or, ainsi que l’affirme le juge Richard Goldstone, « il est hautement probable que ces deux pays possèdent les retranscriptions et enregistrements des échanges, tant à l’intérieur du cockpit qu’entre les pilotes et la tour de contrôle de Ndola, au cours des minutes qui ont précédé la catastrophe ».

Pourquoi ne les rendent-ils pas publics ? Ban Ki-moon aimerait le savoir, mais aussi tous ceux qui reconnaissent à ce diplomate exceptionnel, que John Kennedy qualifia de « plus grand homme d’État du XXe siècle », le fait d’avoir incarné, plus qu’aucun autre secrétaire général de l’ONU, l’autonomie et l’indépendance de l’organisation vis-à-vis des puissants. Au point, sans doute, de le payer de sa vie, à l’âge de 56 ans.


« Mr H » et nous

La mort de Dag Hammarskjöld, qui souleva une très grande émotion dans ce que l’on appelait alors le tiers-monde, fut l’une des grandes « affaires africaines » couvertes par l’hebdomadaire de Béchir Ben Yahmed Afrique Action (lequel allait devenir Jeune Afrique un an plus tard). En poste à l’ONU depuis avril 1953, « Mr H » fait la une du tout premier numéro, édité le 17 octobre 1960 à Tunis.

Depuis New York, Jean Daniel signe un très long portrait du Suédois, « grand moine sportif au teint mat, au regard aigu et bleu, qui préfère écouter que parler, séduire que convaincre et fait en sorte que ses interlocuteurs se sentent compris plutôt que dominés ». La France coloniale, la Grande-Bretagne impériale, les États-Unis et l’URSS en pleine guerre froide n’aimaient pas ce personnage réservé, concentré, insensible aux familiarités, « dénominateur commun entre toutes les races et les populations du monde » (Daniel), plus proche de Bourguiba, de Nehru et de Nkrumah que de De Gaulle, Khrouchtchev et Eisenhower.

Une semaine après sa disparition, c’est une grande plume militante qui lui rend hommage dans le no 51 d’Afrique Action. Avocat, ancien compagnon de Léon Trotski, ancien résistant (et futur conseiller de Léopold Sédar Senghor), Jean Rous cite en exergue de son article une phrase du révolutionnaire britannique Thomas Paine : « Mon pays est le monde et ma religion consiste à faire le bien. »

L’enquête qui suit évoque, déjà, la possible responsabilité des mercenaires français, belges et sud-africains au service de la sécession katangaise dans la mort de ce citoyen du monde qu’était Dag Hammarskjöld. Cinquante-cinq ans plus tard, cette piste-là est plus que jamais ouverte.

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