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Cancer : la contre-attaque s’organise

Dans le hall du CHU d’Angondjé, à Libreville. © David Ignaszewski

Alors qu’on prévoit une explosion du nombre de cancers d’ici à 2020, l’oncologie reste une discipline jeune sur le continent. Les États prennent peu à peu conscience du défi, mais il reste beaucoup à faire en matière de formation et d’équipement.

Longévité, changement de mode de vie, alimentation… Le progrès a son revers : on meurt de plus en plus du cancer sur le continent africain. « Une double peine pour l’Afrique, qui, en plus des maladies non transmissibles [maladies cardiovasculaires et respiratoires, diabète et cancers], subit déjà les pathologies des pays pauvres », estime le cancérologue Adama Ly, chercheur en France à l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm) et président du réseau Afrocancer.

L’OMS dénombrait plus de 840 000 nouveaux cas et 600 000 décès en 2012. Des données qui seront réactualisées et certainement amplifiées à la fin de l’année. Les hôpitaux voient arriver de plus en plus de femmes souffrant de cancers du sein ou du col de l’utérus, mais aussi des hommes à qui l’on diagnostique, à partir de 45 ans, un cancer de la prostate, du foie ou du côlon. Si la « longue maladie » reste un tabou sur le continent, l’élaboration au niveau national de registres des pathologies ainsi que de plans contre le cancer permettent de définir peu à peu les priorités.

Un cruel manque de moyens 

Plusieurs centres ont vu le jour, comme l’Institut de cancérologie de Libreville, en fonction depuis 2012. D’autres sont en projet, comme au Sénégal le Centre national d’oncologie de Diamniadio, ou en Côte d’Ivoire celui consacré à la radiothérapie, attenant à la polyclinique internationale Sainte-Anne-Marie (Pisam) d’Abidjan. Mais la lutte contre le cancer demeure le parent pauvre des politiques de santé publique, car ce sont les maladies infectieuses (sida, tuberculose, épidémies comme Ebola…) qui concentrent l’essentiel des budgets et des investissements.

« On réussirait d’ailleurs à vaincre le cancer si on arrivait d’abord à éradiquer ces infections chroniques », poursuit le médecin. Car 26 % des cas de cancer dérivent directement d’infections chroniques comme les hépatites B et C ou du sida. Ils peuvent aussi être liés à des bactéries vivant exclusivement en zone tropicale comme celle impliquée dans le paludisme, qui conduit au lymphome de Burkitt.

Alors qu’on prévoit une explosion du nombre de cancers d’ici à 2020, dont l’origine sera davantage la conséquence de maladies infectieuses que du tabagisme ou de l’alcoolisme, le premier défi réside dans une sensibilisation accrue des populations et dans la prévention primaire.

Des initiatives sont organisées par exemple par la Ligue sénégalaise contre le cancer, qui finance des programmes contre le cancer du col de l’utérus avec le soutien de sponsors comme l’opérateur de télécoms Sonatel et offre des mammographies lors de campagnes de dépistage comme Octobre rose. Mais, en dehors de ces opérations ponctuelles menées le plus souvent par des associations locales aux moyens limités et au faible impact, aucune prévention des cancers du sein et de la prostate n’est organisée ni financée par les États.

Desirey Minkoh/AFRIKIMAGES

Un accélérateur de particules, pour le traitement par radiothérapie, coûte plus de 700 000 euros (ici à l’Institut de cancérologie d’Angondjé). © Desirey Minkoh/AFRIKIMAGES

Dépistages tardifs

Pourtant, administrer le vaccin contre le cancer du col de l’utérus aux jeunes filles de 12 ans avant leur premier rapport sexuel serait le meilleur moyen d’enrayer la maladie. Mais il coûte jusqu’à 80 euros. « Avec un tel programme de dépistage, on pourrait réduire la mortalité de 30 % en cinq ans », souligne le professeur Mamadou Diop, directeur de l’institut Joliot-Curie à l’hôpital Aristide-Le Dantec de Dakar, qui accueille 60 % des malades du pays, et qui propose trois modalités de traitement : chirurgie, chimiothérapie et radiothérapie.

Une prévention qui fait ses preuves. « Au Sénégal, on commence à mesurer l’impact du programme élargi de vaccination lancé en 2001 contre la diphtérie et le tétanos et devenu gratuit en 2004, avec une diminution des cancers du foie due au vaccin contre l’hépatite B », explique le professeur.

Hélas, dans 70 % à 80 % des cas, le diagnostic survient à l’hôpital trop tardivement. S’ensuit généralement un traitement lourd avec un potentiel de survie très faible puisque, quand 80 % des cas sont guéris en Europe, seuls 25 % peuvent l’être en Afrique. Et, quand la guérison a lieu, les conséquences physiques sont souvent très invalidantes pour le patient. « Ceux qui ont les moyens vont se soigner au Maroc ou en Afrique du Sud, les plus démunis sont condamnés », déplore le docteur Ly. Le déficit de personnel qualifié désarme encore plus les pays dans leur lutte contre le cancer.

« Au Sénégal, qui compte 15 millions d’habitants, il n’y a qu’un seul service de radiothérapie dans un seul hôpital public qui emploie deux radiothérapeutes. Des moyens insuffisants, alors qu’une grande partie des malades doivent bénéficier de ce traitement. Il n’y a qu’un seul chimiothérapeute, seulement dix anatomo-pathologistes pour établir des diagnostics, et ils sont tous à Dakar. Le prélèvement est envoyé en Europe avec de gros délais. Il manque des urologues, des chirurgiens formés… » regrette le professeur Mamadou Diop. La Mauritanie et le Mali ont ouvert de petits services de radiothérapie, la Côte d’Ivoire et le Niger projettent d’en créer également.

Quelques avancées dans la formation de spécialistes

Pourtant, certains pays s’engagent à former de nouveaux spécialistes au Maroc ou en France, ou encore créent leur premier centre de formation en oncologie médicale. « Celui de Brazzaville a formé plus d’une vingtaine de spécialistes. Le Sénégal forme des médecins en chirurgie cancérologique, le Cameroun des radiothérapeutes, la Côte d’Ivoire a créé il y a deux ans un deuxième pôle de formation en oncologie médicale. On s’organise pour avoir notre propre pôle de formation au Gabon », explique le professeur Ernest Belembaogo, responsable de l’Institut de cancérologie de Libreville.

Ce dernier emploie une centaine de personnes, dont douze médecins spécialistes. « Depuis qu’on a ouvert, dix médecins ont été formés dont sept radiothérapeutes, deux oncologues sont rentrés de formation l’année dernière », poursuit le professeur.

Installé au sein du CHU d’Angondjé, l’Institut, qui peut accueillir pour le moment 600 patients par an – alors qu’on s’attend à 1 500 nouveaux cas –, bénéficie d’un plateau technique très moderne, financé par l’État et auquel l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) a fourni son appui. Il comprend deux pavillons (technique et hospitalier) de vingt lits chacun et dix places pour un traitement ambulatoire de chimiothérapie.

Il dispose aussi de deux accélérateurs linéaires de particules [appareil avec lequel on effectue le traitement de radiothérapie] avec un simulateur, d’un scanner radio et d’un appareil de curiethérapie pour des irradiations plus localisées. Pour la médecine nucléaire, il s’est équipé d’une gamma-caméra pour réaliser les scintigraphies. Un laboratoire de biologie des tumeurs permet un diagnostic plus affiné du tissu du cancer (examen immunohistochimique).

À proximité du centre se trouve une maison de vie de vingt lits destinée aux malades qui viennent de loin, un modèle inspiré de l’expérience marocaine. Enfin, il a déjà ouvert quatre unités de dépistage de cancers du col de l’utérus sur les dix projetées majoritairement en dehors de Libreville.

Ons Abid pour JA

L’hôpital Salah-Azaïz, premier institut tunisien de traitement du cancer. © Ons Abid pour JA

Tous les pays d’Afrique francophone ne peuvent témoigner d’autant d’avancées en matière de plateau technique. Les machines de radiothérapie demeurent le maillon faible. « On estime entre 50 % et 60 % la proportion des patients qui ont besoin d’un traitement de radiothérapie. Selon l’AIEA, il y a 277 appareils dans 23 pays africains, dont 90 % en Afrique du Nord et en Afrique australe : 89 d’entre eux étaient au cobalt, qui pose des problèmes d’irradiation et d’adéquation avec les nouveaux traitements. Il faut quatre machines de radiothérapie pour une population de 1 million d’habitants. Le chemin à parcourir est encore long », constate le docteur Jean-Marie Dangou, conseiller régional pour la lutte contre le cancer pour l’Afrique, à l’OMS.

« Au Sénégal, nous envisageons d’acquérir des accélérateurs de particules qui remplaceront notre seul appareil de cobaltothérapie, rarement utilisé. Cependant, il y a aussi un déficit au niveau des appareils d’imagerie – IRM, scintigraphie, PET Scan [ou TEP en français, désigne la tomographie à émission de positons, un procédé d’imagerie qui étudie l’activité d’un organe] –, et les moyens immunohistochimiques pour avoir plus de précisions n’existent pas », précise le professeur Mamadou Diop.

Des traitement aux coûts généralement élevés

Les appareils coûtent cher, notamment en raison du taux élevé des droits de douane : 1 million d’euros pour une IRM destinée aux dépistages précoces, 800 000 dollars (soit près de 717 000 euros) pour un accélérateur linéaire de particules, sans compter la construction du bunker qui l’accompagne. Un coût qui se ressent aussi du côté du patient.

En dehors du Gabon, qui assure une prise en charge gratuite des soins, il n’y a souvent aucune sécurité sociale. Les assurances ne concernent que 20 % des malades. Une chirurgie du col de l’utérus, du sein ou de la prostate dans un hôpital public coûte 75 000 F CFA (114 euros). Une chimiothérapie aura un coût variable selon le type de cancer et sa localisation ainsi que le type de médicaments employés.

Une cure coûtera 35 000 F CFA pour une chimio du cancer du sein avec usage de médicaments génériques. Son prix peut tripler en fonction du médicament employé, rapporte le docteur Dangou. Un cycle de radiothérapie coûte 150 000 F CFA, sachant qu’un cancer comprend plusieurs cycles. Les molécules de traitements ciblés donnant moins d’effets secondaires sont pour leur part inaccessibles, entre 200 000 et 2 millions de F CFA par mois. Ces médicaments peuvent être prescrits sans limite de durée.

Quand ils existent, les plans nationaux de lutte contre le cancer (PNC) sont financés par les États, « mais les budgets alloués sont soit insuffisants soit difficilement mobilisables, et ils ne permettent pas de couvrir toutes les activités prévues », poursuit le docteur Dangou.

Le Sénégal a ainsi mis sur pied un PNC de 48 milliards de F CFA sur cinq ans, mais ces engagements pourraient rester pour une certaine part théoriques. Certains partenaires contribuent néanmoins aux plans, comme des agences onusiennes [OMS, AIEA, Fonds des Nations unies pour la population], les communautés économiques sous-régionales, les ONG, le secteur privé et les firmes pharmaceutiques.

Certains pays optent pour des prêts, comme le Ghana, qui a obtenu en 2008 un prêt à long terme et à faible taux d’intérêt du Fonds de l’Opep pour le développement international et de la Banque arabe de développement économique en Afrique d’un montant de 13,5 millions de dollars afin de développer et de mettre à niveau ses services de traitement et de soins anticancéreux.

De rares pays, comme l’Algérie, ont des plans cancer entièrement financés par l’État. « Une fois que les États auront établi les registres, pris des engagements forts, notamment en matière de financements, ils commenceront à recevoir l’aide des partenaires internationaux », conclut le professeur Dangou.


Le Maghreb montre la voie

Les pays du Maghreb investissent depuis longtemps dans la lutte contre le cancer. Avec plus de 30 000 nouveaux cas par an, le Maroc a mis en place un plan 2010-2019 doté de 8 milliards de dirhams (732 millions d’euros) qui vise à la prise en charge de 100 % des patients, avec pour objectif 50 % de guérisons.

En Algérie, alors que 45 000 nouveaux cas y sont enregistrés chaque année, un plan national anticancer a été créé en 2015 (il court jusqu’en 2019), avec un budget de 180 milliards de dinars (1,4 milliard d’euros), dont 77 milliards pour le programme d’investissement en cours et des projets de modernisation. Plus de 100 milliards seront consacrés à l’exploitation de centres anticancer et d’unités d’oncologie. Quant à la Tunisie, qui comptabilise 6 600 nouveaux cas par an, elle a entamé en février dernier son troisième plan cancer depuis 2006.

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