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Mali : face à la grogne sociale et à l’insécurité, l’avenir incertain d’IBK

Le 21 juillet, à Ségou, Ibrahim Boubacar Keïta rend hommage aux 17 hommes tués deux jours plus tôt dans l’attaque de leur caserne de Nampala. © STR/AFP

Le chef de l’État perd-il le cap ? Trois ans après son élection, il doit faire face à une grogne grandissante, alors que la situation sécuritaire se dégrade. Et ce ne sont pas ses remaniements à répétition qui risquent d’arranger les choses…

En cette période d’hivernage, l’atmosphère était particulièrement lourde le 21 juillet au camp militaire de Ségou. Chapeau noir et épaisses lunettes de soleil dissimulant son visage fermé, Ibrahim Boubacar Keïta défile d’un pas solennel au milieu des cercueils recouverts du drapeau malien. Pas un bruit ne résonne tandis que le chef de l’État décore à titre posthume les 17 soldats tués deux jours plus tôt dans l’attaque de leur caserne de Nampala, dans le centre du pays.

Le malaise est palpable. Dans les rangs, les militaires serrent les dents mais ne pipent mot. S’il ne verse pas de larmes, comme il a pu le faire par le passé en de telles circonstances, IBK, lui, est visiblement bouleversé.

L’armée accusée de fuite

Pour le président comme pour la grande muette, le deuil est d’autant plus difficile à encaisser qu’il s’accompagne d’une polémique sur la réaction des forces armées maliennes à cette attaque meurtrière. Alors qu’ils étaient postés dans l’une des principales bases militaires du pays hors de la capitale, les soldats présents ce jour-là sont accusés d’avoir fui face à quelques dizaines d’assaillants enturbannés, abandonnant leur matériel et laissant les habitants livrés à eux-mêmes. Des images honteuses qui ont ravivé le souvenir des douloureuses scènes de débandade de l’armée face aux groupes rebelles et jihadistes en 2012.

Le traumatisme de Nampala est à peine digéré quand, le 2 septembre, Ibrahim Boubacar Keïta apprend que des hommes armés ont pris le contrôle de la petite ville de Boni, près de Douentza, toujours dans ce centre du Mali, sombrant chaque jour un peu plus dans l’insécurité. Comme à Nampala un mois et demi plus tôt, les soldats chargés de garder cette localité, préoccupés par l’assassinat de trois de leurs frères d’armes dans l’attaque d’un convoi militaire la veille à une dizaine de kilomètres de là, ont quitté leur poste. La ville est récupérée par l’armée dès le lendemain, mais, à Bamako, la prise de Boni est la goutte d’eau qui fait déborder le vase.

Tiéman Hubert Coulibaly, le ministre de la Défense, est limogé sur-le-champ. « La qualité première d’un ministre est qu’il peut servir de fusible », commente, laconique, un proche du président. Il est remplacé par Abdoulaye Idrissa Maïga, jusqu’alors ministre de l’Administration territoriale et ex-directeur de campagne d’IBK, plus connu pour son influence au sein du Rassemblement pour le Mali (le parti présidentiel) que pour ses compétences en matière militaire.

IBK en perte de popularité

Ce mini-remaniement express a une nouvelle fois apporté de l’eau au moulin de ceux qui, sur les bords du fleuve Niger, considèrent que le capitaine IBK navigue à vue depuis qu’il a pris la barre à Koulouba, il y a tout juste trois ans. Cet homme d’expérience au langage châtié, qui incarnait l’espoir du redressement national et avait massivement séduit les électeurs en 2013, se retrouve aujourd’hui dans une situation périlleuse. À moins de vingt-quatre mois de la prochaine présidentielle, tous les voyants sont au rouge : la grogne sociale se fait de plus en plus pressante, le processus de paix est bloqué et, surtout, la situation sécuritaire ne cesse de se dégrader sur l’ensemble du territoire, de Mopti à Kidal en passant par Gao.

Habibou Kouyate/AFP

Manifestation de soutien au chroniqueur radio Ras Bath, arrêté pour avoir critiqué le pouvoir, le 17 août, à Bamako. © Habibou Kouyate/AFP

« Il n’y a pas de cap, on ne sait pas où l’on va. IBK avait promis le retour à l’ordre et à la sécurité lors de son élection, mais c’est tout le contraire qui se produit, soupire Soumaïla Cissé, chef de file de l’opposition et président de l’Union pour la république et la démocratie. L’exemple du ministère de la Défense est assez éloquent : nous en sommes à quatre ministres en trois ans. Pour un pays en crise comme le nôtre, cela fait beaucoup. »

Ainsi fonctionne IBK : il délègue, responsabilise et fait confiance à ceux qu’il nomme, mais si ces derniers le déçoivent, il n’hésite pas à s’en séparer. « C’est assez simple, résume l’un de ses collaborateurs : s’il constate que tu n’es pas compétent, tu sautes. » Au quotidien, le chef de l’État préfère travailler avec une équipe restreinte – son directeur de cabinet, le secrétaire général de la présidence et les quelques conseillers concernés par les dossiers en cours – plutôt que d’enchaîner les grandes réunions. Ce qui conduit parfois des membres de l’exécutif à déplorer, à demi-mot, le manque d’accessibilité du patron.

« Certains ont pris l’habitude de solliciter le président pour tout et n’importe quoi. Mais tous les problèmes ne peuvent pas remonter jusqu’à lui, c’est normal qu’il y ait des filtres. C’est donc lui qui décide qui il doit voir sur quel sujet, et non l’inverse », rétorque le collaborateur cité plus haut.

Une action peu lisible

Le mode de gouvernance du chef de l’État est d’autant plus difficile à cerner qu’il travaille aussi bien dans son bureau de Koulouba que chez lui, dans l’intimité de sa résidence personnelle de Sébénikoro – où il habite toujours, le palais étant encore en cours de rénovation. L’opacité de son agenda est évidemment exploitée par ses opposants, qui ne manquent pas de s’interroger sur l’activité du président tout en dénonçant son manque de dialogue.

Depuis son opération, en France, pour une tumeur bénigne à la gorge, son état de santé alimente aussi les rumeurs de la rue bamakoise, malgré les efforts de transparence de son staff. Enfin, son goût des belles choses, ses nombreux déplacements à l’étranger à bord de « son » avion présidentiel ou encore la place de certains membres de sa famille au cœur du régime sont autant de cartouches utilisées par ses adversaires pour le dépeindre en monarque isolé dans sa tour d’ivoire pendant que le Mali sombre.

« En tant que président, IBK est en première ligne et prend des coups à la place de tout le monde, analyse l’un de ses anciens ministres. Mais c’est injuste, car les responsabilités dans la mauvaise situation actuelle se situent à tous les niveaux. » Beaucoup d’observateurs estiment ainsi que Modibo Keïta, le Premier ministre, est loin de faire le poids en cette période troublée. Nommé en janvier 2015 pour apporter un peu de sérénité après le passage du fougueux Moussa Mara à la primature, cet homme pondéré de 74 ans brille par son absence à chaque épisode de turbulences.

Se refusant à changer une nouvelle fois de chef du gouvernement (Modibo Keïta est le troisième en trois ans) et à se voir de nouveau reprocher un manque de vision, Ibrahim Boubacar Keïta a récemment préféré remanier son équipe à la présidence pour, selon ses proches, « donner une nouvelle impulsion » au pouvoir exécutif. Il vient ainsi de nommer Soumeylou Boubèye Maïga, son ancien ministre de la Défense, au poste stratégique de secrétaire général de la présidence.

Fidèle du chef de l’État, qu’il n’a jamais lâché malgré sa douloureuse démission du ministère de la Défense en mai 2014 après la visite de Moussa Mara et la débâcle de l’armée à Kidal, « Boubèye » est attendu au tournant. Il aura en effet pour tâche de tenter de renverser la vapeur d’ici à la prochaine présidentielle, en 2018… Évidemment politique, cette nomination d’un « sécurocrate » aux compétences reconnues répond aussi à une nouvelle orientation stratégique voulue par IBK : faire de la sécurité la priorité des priorités.

La sécurité, une problématique prioritaire

Car tous, y compris dans l’entourage présidentiel, s’accordent à dire que la situation s’est considérablement dégradée depuis le début de l’année. La menace terroriste est omniprésente, les groupes armés signataires de l’accord de paix sont de nouveau sur le pied de guerre dans le Nord, et le centre du pays échappe doucement mais sûrement au contrôle de l’État. En plus de devoir mener une lutte militaire de longue haleine contre les groupes jihadistes, les forces de sécurité maliennes sont maintenant confrontées à une hausse des actes de banditisme, en particulier dans les zones rurales, où le vol de bétail, les affrontements entre communautés et les règlements de comptes sont devenus monnaie courante.

« Que ce soit au niveau régional, national ou international, tout le monde attend qu’IBK adopte un discours fort et fixe une ligne directrice sur la question de la sécurité », analyse Jean-Hervé Jezequel, directeur adjoint du projet Afrique de l’Ouest à l’International Crisis Group.

Conscient qu’il sera d’abord jugé sur son bilan sécuritaire, le chef de l’État a déjà imposé plusieurs efforts dans ce domaine. Le budget de la Défense a été augmenté, et des moyens supplémentaires ont été dégagés pour renforcer le dispositif de lutte antiterroriste. « Il ne faut quand même pas oublier d’où l’on revient, rappelle une source à la présidence. Il y a trois ans, l’armée était en déliquescence, et nos soldats n’avaient même pas d’uniforme à se mettre… »

Derrière cet immense chantier sécuritaire, un autre défi, tout aussi primordial, pourrait vite se transformer en bourbier pour IBK dans les mois à venir : la mise en œuvre du processus de paix dans le Nord.

Les débuts encourageants entrevus après la signature de l’accord d’Alger par les groupes rebelles, le 20 juin 2015, semblent aujourd’hui lointains, alors que l’installation des autorités intérimaires et le cantonnement des groupes armés sont dans l’impasse. Pour couronner le tout, la violente manifestation de soutien au chroniqueur radio Ras Bath, emprisonné brièvement mi-août pour ses propos virulents contre les autorités, a rappelé à IBK que la jeunesse bamakoise était une cocotte-minute qu’il valait mieux contenir sous peine de mauvaise surprise.

Après avoir longuement donné l’impression de tâtonner, le chef de l’État a désormais moins de deux ans pour dissiper les nombreux nuages qui s’amoncellent au-dessus de la colline de Koulouba.


Le blues des militaires

Les récents revers de l’armée, en particulier l’attaque contre le camp de Nampala, le 19 juillet, ont été très mal vécus dans les casernes. Sous couvert d’anonymat, de nombreux gradés ne cachent pas leur désarroi et leur rancœur, mettant à mal le discours officiel sur la reconstruction et l’unité de l’armée nationale. « C’est le grand bazar, confie un officier supérieur. Le moral des troupes est au plus bas.

Les soldats ne sont pas motivés et ne veulent pas se battre car ils ne sentent aucune direction politique. » Depuis leur déroute de 2012 dans le Nord, les forces armées maliennes relèvent peu à peu la tête mais sont encore loin du compte. Engagées dans une guerre asymétrique contre des groupes armés mobiles qui multiplient les embuscades et les attaques surprises, elles enregistrent des pertes presque toutes les semaines.

Plus inquiétant, l’armée a été incapable de s’imposer dans de plus grandes batailles, comme à Kidal, en mai 2014, ou plus récemment à Nampala. « Les troupes sont mal équipées, mal payées et mal considérées. Il ne faut pas s’étonner que certains soldats fuient quand ça commence à barder », conclut une source sécuritaire onusienne.

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