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Interview – Ardo Boubou Ba : « Un bon partenariat public-privé faciliterait l’accès aux soins »

Par - à Dakar

docteur ardo ba, dakar, le 6 septembre 2016sur le chantier du futur hôpital international de dakar © lee gotemi pour JA

Prévention et dépistage des nouvelles pathologies, amélioration des infrastructures et des ressources humaines… Le spécialiste compte bien se faire entendre auprès des autorités.

Fin connaisseur du domaine de la santé au Sénégal et dans la région, le chirurgien Ardo Boubou Ba est le président du Syndicat des médecins privés et de l’Alliance du secteur privé de la santé du Sénégal et, depuis peu, celui de la Fédération ouest-africaine du secteur privé de la santé.

Cofondateur de la société Asfadar, le principal investisseur dans le futur hôpital international de Dakar, il analyse pour Jeune Afrique les difficultés, les défis et les enjeux du secteur au Sénégal et dans la région, de la formation à la prise en charge des nouvelles pathologies, en passant par le rôle du privé. Entretien.

Jeune afrique : Où en est l’Afrique de l’Ouest en matière de santé ? Les gouvernements font-ils assez d’efforts ?

Ardo boubou ba : L’Afrique de l’Ouest est très en retard en matière de couverture sanitaire, et nos gouvernements ne font pas du tout les efforts nécessaires à une amélioration significative de la situation. Il y a quelques velléités récentes, mais il reste beaucoup à faire.

La Fédération ouest-africaine du secteur privé de la santé s’attellera, en collaboration avec les ministères de tutelle, à mesurer, dans chaque pays de la Cedeao, la réalité et les besoins dans ce domaine. La résolution durable des questions de santé procède d’une volonté politique forte. Manifestement, ce n’est pas encore le cas pour nous. La Fédération souhaite se faire entendre par nos décideurs au plus haut niveau. Pour cela, l’Organisation ouest-africaine de la santé aura un grand rôle à jouer en étant notre tuteur.

Y a-t-il un pays qui se distingue dans ce domaine ?

Je ne peux pas répondre à cette question maintenant. Au terme de l’évaluation que la Fédération souhaite réaliser, je pourrai vous indiquer ceux qui sont à l’avant-garde et ceux qui sont à la traîne.

Cancer, maladies cardiovasculaires, diabète… Ces pathologies qui, en Afrique, deviennent de plus en plus importantes, doivent-elles faire l’objet d’une prise en charge particulière ?

La mondialisation est un phénomène global qui s’étend aux modes de vie et donc aux pathologies qui en découlent. En Afrique, nous devrions nous attacher, plus ­qu’ailleurs, à leur dépistage précoce et à la prévention eu égard au coût exorbitant de la prise en charge curative. Il va falloir toutefois inclure ces pathologies en bonne place dans les programmes de santé, à la fois pour des infrastructures performantes et des ­ressources humaines compétentes.

Accorder plus de place au secteur privé peut-il permettre d’améliorer la situation sanitaire des pays africains ? Y compris pour les classes populaires ?

C’est évident. Le secteur privé assure au bas mot 30 % à 40 % des soins de santé. Aucune étude sérieuse n’a jamais été faite pour évaluer sa contribution réelle. Il ne faut pas penser, quand vous parlez des classes populaires, que le secteur privé ne soigne que les nantis.

Au Sénégal, par exemple, les Instituts de prévoyance maladie (IPM), qui prennent en charge les travailleurs des entreprises et leurs familles, bénéficient d’un tarif préférentiel, inférieur de 50 % par rapport au tarif normal, pour des soins de qualité… L’accessibilité des soins dépend davantage du pouvoir d’achat. C’est une question de développement et de niveau de vie.

Cela dit, le partenariat public-privé peut permettre, s’il est bien conduit, d’atteindre plus largement les objectifs de couverture sanitaire pérenne. Les alliances, fédérations et plateformes du secteur privé de la santé, qui sont le soubassement de la Fédération ouest-africaine, sont prêtes pour ce partenariat.

Ces dernières semaines, vous avez dénoncé les difficultés de financement auxquelles sont confrontés les chefs d’entreprise de votre secteur. La santé n’intéresse pas les investisseurs en Afrique ?

Cela fait deux décennies que je les dénonce ! Et je continuerai de le faire. Comment voulez-vous que ce secteur se développe s’il est livré à lui-même ou alors financé au compte-gouttes avec des conditions draconiennes ? Les investisseurs ne s’y intéressent pas vraiment jusqu’à présent et pourtant, il est très porteur. Ce sera aussi un des chantiers de la Fédération.

La faculté de médecine de l’université Cheikh-Anta-Diop de Dakar est réputée pour sa formation médicale. Cette réputation est-elle toujours justifiée ?

Oui, autant que je puisse en juger. D’abord, les inscriptions en faculté de médecine vont crescendo d’année en année, et d’autres facultés ont été ouvertes dans trois autres régions du Sénégal pour y faire face [Saint-Louis, Thiès et Ziguinchor]. Ensuite, le nombre d’étudiants venant de la sous-région et d’Afrique du Nord est considérable, aussi bien pour le cursus de base que pour les spécialisations.

Enfin, les très bons résultats aux concours d’agrégation du Conseil africain et malgache de l’enseignement supérieur des candidats sénégalais sont un bon indicateur de la qualité de l’enseignement.

Il faut encourager la formation en grand nombre tout en  en combattant les formations approximatives

Les facultés privées de médecine se développent. Offrent-elles toutes les garanties en matière de formation ?

C’est une excellente chose que ces facultés novatrices se développent. Il est bien entendu indispensable qu’elles se conforment aux exigences pédagogiques et réglementaires en vigueur. Les autorités sont tenues d’y veiller, car garantes de la délivrance des diplômes d’État.

Plus globalement, les établissements de santé ont-ils des difficultés à trouver du personnel de qualité au Sénégal ?

Oui. C’est pourquoi il faut encourager la formation en grand nombre tout en veillant aux normes, et en combattant les formations approximatives, source de danger pour la sécurité des patients.

La contrefaçon de médicaments est toujours importante en Afrique. Que pensez-vous de la politique des laboratoires pharmaceutiques ? Font-ils assez d’efforts pour rendre les traitements accessibles ?

La contrefaçon de médicaments et leur vente dans la rue constituent un véritable fléau ! Nous ne nous battrons jamais assez contre cela. Les laboratoires font des efforts, encore timides, mais je pense qu’ils peuvent mieux faire. Un des objectifs de la Fédération est d’aborder cette question avec ceux d’entre eux qui seront disposés à le faire.

Après le Gabon, le Sénégal a mis en place une Couverture maladie universelle [CMU] pour garantir l’accès aux soins avec un objectif intermédiaire de couverture de 75 % en 2017. Trois ans après son démarrage, quel bilan peut-on faire ?

Je ne suis ni le concepteur de la CMU ni la personne chargée de sa mise en place par le gouvernement du Sénégal, et ne puis donc, en aucune manière, en faire le bilan. En revanche, je peux vous dire que le secteur privé – notamment l’Alliance du secteur privé de la santé du Sénégal, que j’ai l’honneur de présider – a signé au mois de mars une convention de partenariat avec le ministère de la Santé et de l’Action sociale, qui lui permettra, entre autres, de contribuer à l’atteinte de cet objectif.


L’ouverture du HID est pour janvier

Implanté sur la corniche, l’hôpital international de Dakar devrait être inauguré en janvier. Il sera doté, à terme, de 200 lits, et offrira toutes les spécialités médicales : chirurgie, gynécologie-obstétrique, réanimation, biologie, imagerie… Porté par des médecins sénégalais, le projet a reçu le soutien de la Caisse des dépôts et consignations sénégalaise. Le montant de l’investissement reste confidentiel.

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