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Algérie : Rachid Nekkaz, le poil à gratter de la République

En 2014, Rachid Nekkaz est candidat à la présidentielle, mais ses parrainages disparaîtront dans des conditions rocambolesques. © Louiza Ammi/ABACA PRESS

Friand des coups d’éclat, l’homme d’affaires Rachid Nekkaz mène une croisade contre certains hauts responsables du pays qu’il accuse de posséder à l’étranger des biens mal acquis. Enquête sur un chevalier blanc… pas très clair.

Sur son smartphone, Rachid Nekkaz vérifie son agenda du mois de septembre. Très chargé. Celui qui s’est fait connaître en France en payant les amendes des femmes verbalisées pour port de voile intégral se pique aujourd’hui de mener une croisade contre certains hauts responsables algériens propriétaires de biens à l’étranger.

Le 9 septembre, Nekkaz et une poignée de sympathisants organisaient ainsi un rassemblement devant l’immeuble où Amar Saadani, secrétaire général du FLN, possède un appartement, dans la très chic ville de Neuilly-sur-Seine. Le lendemain, c’est la propriété acquise dans le 5e arrondissement, sur la rive de la Seine, par le ministre de l’Industrie et des Mines, Abdeslam Bouchouareb, qui était visée par une autre manifestation.

Le 11 septembre, Nekkaz et ses amis devaient remettre le couvert sur l’avenue des Champs-Élysées, où la fille du Premier ministre, Abdelmalek Sellal, possède un appartement. Enfin, le 15 septembre, le « chevalier blanc » devrait s’envoler pour Genève, où il a organisé un sit-in devant une résidence supposée appartenir au président, Abdelaziz Bouteflika.

Des saisies de biens à la chaine

Pour Rachid Nekkaz, lesdits biens des quatre dirigeants ont été indûment acquis. Ce n’est pas la première fois que cet homme décide de s’en prendre à des personnalités algériennes et à leur présumé enrichissement illicite. Depuis trois ans, il s’est fait une spécialité de les brocarder dans les journaux, sur la place publique, sur les réseaux sociaux ou sur les plateaux de télévision. Désormais, Nekkaz veut y consacrer tout son temps et sa fortune.

À Alger, où l’on suit de très près cette affaire, le cas Rachid Nekkaz intrigue, agace et fait parfois sourire. C’est peu dire que le sujet – et ce qu’il induit comme soupçons – est sensible. S’agissant de l’appartement occupé par la fille du chef du gouvernement, il défraie la chronique au printemps 2015 lorsque deux journalistes français révèlent, dans Paris-Alger, une histoire passionnelle, que Rym Sellal avait acheté un pied‑à-terre à Paris pour 860 000 euros.

max rosereau/la voix du nord/MAXPPP

Réglant les amendes d’une femme portant le voile intégral, le 14 octobre 2013, à Lille. © max rosereau/la voix du nord/MAXPPP

Le nom de la jeune femme sera à nouveau cité en mai dernier, cette fois dans le scandale des Panama Papers. À en croire les documents mis au jour par le Consortium international des journalistes d’investigation (Icij), l’intéressée était bénéficiaire, entre 2005 et 2010, d’une société offshore domiciliée aux îles Vierges britanniques. Y a-t‑il un lien entre l’acquisition de ce bien et le scandale de corruption qui a ébranlé le géant pétrolier Sonatrach et dans lequel sont cités les noms de l’ex-ministre de l’Énergie Chakib Khelil et de plusieurs de ses proches, notamment un certain Omar Habour ? Nekkaz se saisit de l’aubaine pour en faire ses choux gras.

Dans un courrier adressé le 20 août au juge français anticorruption Renaud Van Ruymbeke, il demande à celui-ci de s’y intéresser de près. « J’ai alerté Tracfin en date du 15 juillet 2016 pour vérifier la provenance de ces 860 000 euros, lui écrit-il. Je souhaiterais que vous puissiez élargir votre enquête en cours au dossier de Rym Sellal dans le cadre des opérations de blanchiment d’argent effectuées par Omar Habour, liées aux pots-de-vin versés par la Saipem. »

La piste Habour pourrait-elle conduire le magistrat français à pousser ses investigations ? Recherché par les justices algérienne et italienne pour son implication dans l’affaire de corruption présumée liée à des contrats signés entre Sonatrach et Saipem, Omar Habour est déjà dans le collimateur de Van Ruymbeke. En février 2014, ce dernier a émis une ordonnance de saisie pénale de son appartement parisien, d’une valeur de 3 millions d’euros.

Dénis

Le juge du pôle financier estime que cet achat relève du blanchiment d’argent en relation à des pots-de-vin versés dans le cadre du scandale Sonatrach-Saipem. Certes, Van Ruymbeke est réputé pour sa ténacité, mais le caractère délicat de ce dossier ainsi que les liens particuliers qui unissent Paris et Alger pourraient conférer à l’affaire une dimension politico-diplomatique rédhibitoire…

L’appartement parisien du ministre de l’Industrie et des Mines focalise également l’attention de Nekkaz. Un bien indûment acquis ? Foutaises, rétorque Bouchouareb. « Je n’ai rien à cacher, expliquait-il aux auteurs du livre Paris-Alger. J’ai mentionné tout cela scrupuleusement dans ma déclaration de patrimoine aussi bien en tant que député qu’en tant que ministre. » Quid de la propriété que le patron du FLN possède à Neuilly ? Une vieille histoire.

Saadani a récemment justifié son acquisition en ces termes : « J’ai présenté au général Toufik [ex-patron des services secrets] les documents relatifs à ce bien immobilier. Ma fille est malade. Elle se soigne à Paris depuis trois ans. Ses médecins m’ont conseillé de l’établir là-bas pour un meilleur suivi. Je ne pouvais pas la laisser sans prise en charge. » La résidence que l’on prête à Bouteflika à Genève et devant laquelle Nekkaz envisage de tenir un sit-in ? Des « commérages », dixit le palais d’El-Mouradia.

« Le président n’a jamais utilisé cette résidence à titre officiel ou privé », a même coupé court la présidence en juin dernier dans un communiqué officiel. Patrimoine de l’État, acquise en 2008 par l’ambassade d’Algérie en Suisse pour quelque 25 millions d’euros, cette propriété est la résidence officielle de la mission permanente de l’Algérie auprès des Nations unies à Genève. Fermez le ban.

Une quête de transparence

Qu’est-ce qui fait alors courir Rachid Nekkaz, 44 ans, diplômé d’histoire et de philosophie à la Sorbonne, présenté ici et là comme un millionnaire ? La notoriété ? Les coups d’éclat médiatiques ? Le buzz ? La quête de justice ? « Je ne m’attaque pas aux militaires, aux fonctionnaires et aux chefs d’entreprise, avance-t‑il. Je vise les responsables qui ont un mandat d’élu. Je veux que ces gens publient leur déclaration de patrimoine au nom de la transparence. Une fois cela fait, j’arrêterai de les enquiquiner. » Vraiment ?

Zorro, zozo, chevalier blanc pas très clair, hurluberlu, agitateur sans consistance, justicier désintéressé, beaucoup d’étiquettes collent à la peau de Nekkaz, un personnage aussi brillant que brouillon.

J’ai largement le temps et l’argent pour mener mon combat

« Je fais de la politique et je ne suis pas un justicier, soutient-il. Je veux que mon gouvernement soit exemplaire et que les gens qui nous dirigent ne se sentent pas au-dessus de la loi. » Transparence, exemplarité, droiture… Quand on entend l’intéressé discourir, on a du mal à le prendre au sérieux. Car cette exigence de transparence, il ne se l’applique guère à lui-même. L’homme qui dit être devenu millionnaire à l’âge de 27 ans est évasif, fuyant, voire méfiant, à l’évocation de sa fortune. Il prétend avoir touché le jackpot au début des années 2000 en revendant au prix fort une start-up.

À combien s’est élevée la plus-value ? Il refuse de divulguer le montant, mais avoue avoir fait l’objet de quatre contrôles « fiscaux internationaux ». Il investit alors dans l’immobilier. « J’ai acheté des biens en France, aux États-Unis, en Espagne et ailleurs, avant de tout revendre », poursuit-il. De quoi vit-il aujourd’hui ? « J’ai acquis un confort financier qui me permet de vivre à l’aise, affirme-t‑il. J’ai largement le temps et l’argent pour mener mon combat. » Où réside-t‑il ? « Je change fréquemment de domicile à Paris », répond-il, énigmatique.

Sur son entourage, il reste tout aussi évasif. Son fils, âgé d’une quinzaine d’années, est installé aux États-Unis et son épouse, Cécile Lucienne Le Roux, « américaine catholique convertie à l’islam », précise-t‑il, est d’une extrême discrétion. Quel rôle joue-t-elle ? « Elle s’occupe de ma communication à l’international », glisse-t‑il, sans plus de précisions. Mène-t‑il sa croisade de son propre chef ou est-il téléguidé par des officines étrangères, comme le soupçonnent certains ? « Qui va m’instrumentaliser ? s’amuse-t‑il. Les Marocains ? Les Américains ? Les Français ? Je suis libre intellectuellement et financièrement. Je ne dois rien à personne. »

Achats de parrainages et fréquentations douteuses

Le parcours politique de Nekkaz peut prêter à sourire tant il ressemble à une succession de rendez-vous manqués, de galéjades et d’épisodes judiciaires pas vraiment glorieux. Candidat à la présidentielle française de 2007, il achète le parrainage d’un maire de Normandie, avant de le déchirer sur un plateau de télévision. En 2012, il récidive en monnayant des parrainages pour Marine Le Pen, ou encore pour Cindy Lee, une obscure strip-teaseuse qui avait fondé le Parti du plaisir.

François Mori/AP/SIPA

Isabelle Laeng, alias Cindy Lee, fondatrice du Parti du plaisir et candidate à la présidentielle française de 2012. © François Mori/AP/SIPA

N’est-il pas gêné, lui qui rappelle que son père faisait partie de la Fédération de France du FLN pendant la guerre d’indépendance, de mettre son argent au service de la présidente du Front national, dont le père a de tristes antécédents remontant à la bataille d’Alger, en 1957, quand il était parachutiste dans l’armée française ? « C’était pour ridiculiser le système politique français, qui est corrompu », objecte Nekkaz.

Mais le tribunal correctionnel de Paris ne l’a pas entendu de cette oreille. En décembre 2013, il est condamné à dix-huit mois de prison avec sursis pour achat de parrainage. Quatre mois plus tôt, il écopait d’une autre condamnation, cette fois du tribunal d’instance d’Ivry-sur-Seine (Val-de-Marne). Les juges lui reprochent d’avoir loué deux logements indignes situés dans le sous-sol d’un pavillon à Choisy-le-Roi. Accusé d’être un « marchand de sommeil », lui se dit au contraire un bienfaiteur.

Les fréquentations de Nekkaz ne sont pas sans exhaler un parfum de scandale. Proche de l’avocat Karim Achoui, condamné en 2008 à sept ans de prison pour complicité dans l’évasion du braqueur multirécidiviste Antonio Ferrara, Nekkaz entame une grève de la faim en soutien à son ami et règle la caution de 50 000 euros qui permettra à Achoui de quitter la maison d’arrêt. D’où provenait l’argent ? On soupçonne le milieu du banditisme, avec lequel le sulfureux avocat frayait, d’avoir fourni les fonds. Nekkaz n’aime rien tant que les coups d’éclat, comme en juillet 2013, lorsqu’il annonce avoir renoncé à sa nationalité française au motif qu’il ne croit plus aux « valeurs de la République française ».

Rachid Nekkaz est un rigolo auquel les médias prêtent trop d’importance, maugrée un membre du sérail algérien

Quelques mois plus tard, il se présente à la présidentielle algérienne de 2014 et sillonne le pays pour promouvoir une candidature qui relève davantage du folklore. Le soir de la remise des 60 000 signatures de parrainage au Conseil constitutionnel, lequel devait valider ou non sa candidature, le camion qui transportait les documents s’évanouit dans la nature. Un air de déjà-vu. En juin 2006, quand Nekkaz était candidat à la présidentielle française, son QG de campagne avait fait l’objet d’un mystérieux cambriolage, au cours duquel son ordinateur, qui contenait les parrainages des élus, aurait été subtilisé.

« Rachid Nekkaz est un rigolo auquel les médias prêtent trop d’importance, maugrée un membre du sérail algérien. Les biens mal acquis ? C’est comme la burqa ou le burkini, une aubaine pour faire parler de lui et exister. » L’intéressé s’esclaffe quand on lui rappelle que ses détracteurs le prennent pour un farfelu. Et assure, avec l’aplomb qui le caractérise, qu’il mène de nouvelles enquêtes sur d’autres responsables qui posséderaient des biens à l’étranger.


Quand Nekkaz agace Cazeneuve

Dès l’entrée en vigueur, en 2011, de la loi française interdisant le port du voile intégral dans l’espace public, Rachid Nekkaz prend un malin plaisir à payer les amendes des contrevenantes verbalisées. Selon lui, il aurait réglé au total 245 000 euros. À en croire d’autres sources, ce montant est fantaisiste. L’affaire du burkini lui offre l’occasion de revenir sur le devant de la scène.

Visiblement agacé, le ministre français de l’Intérieur, Bernard Cazeneuve, souhaite désormais interdire le paiement solidaire des amendes infligées aux femmes portant le voile intégral. Selon le quotidien Le Parisien, le ministre songe à pénaliser l’annonce publique de la prise en charge de ces amendes par un tiers, car elle inciterait les femmes à braver la loi.

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