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Tunisie : qui est Sayida Ounissi, secrétaire d’État à seulement 29 ans et figure du néo-islamisme ?

Par - à Tunis

Sayida Ounissi lors de la cérémonie de prestation de serment du nouveau gouvernement, le 27 août, au palais de Carthage. © nicolas fauque/Images de Tunisie

Jeune, francophone, féministe, la nouvelle secrétaire d’État à la Formation professionnelle est l’une des figures les plus originales de la génération montante d’Ennahdha. Portrait.

Elle avait prévu de soutenir sa thèse de doctorat en 2019 en France à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, mais celle qui planche désormais sur « la mise en œuvre des politiques sociales et l’action coercitive de l’État » va devoir revoir ses projets. Nommée le 20 août secrétaire d’État à la Formation professionnelle chargée de l’initiative privée, un nouveau portefeuille consacré à un secteur peu valorisé par les politiques publiques mais essentiel à la relance socio-économique, Sayida Ounissi, 29 ans, est la plus jeune Tunisienne désignée à une fonction gouvernementale.

Une mission qui enthousiasme cette battante au regard franc et à la voix douce. « Nos forces vives sont notre principale source de richesse. Leur donner les moyens pour apprendre, créer et innover va être notre principal objectif. Redonner confiance à chacun dans ses capacités et réinventer notre culture du travail est possible », soutient Ounissi, qui est également l’un des porte-parole d’Ennahdha.

Actrice de la société civile

La petite fille de 5 ans qui avait franchi clandestinement, en 1992, avec sa mère et ses frères et sœurs, la frontière algérienne pour rejoindre son père, Abdelkader, poursuivi pour activisme islamiste par le régime de Ben Ali, aura fait bien du chemin.

Quand les chasseurs de têtes d’Ennahdha l’ont approchée, peu avant les législatives de 2014, elle était à mille lieues d’envisager une carrière politique et, a fortiori, d’imaginer une ascension aussi fulgurante. « La barre était placée très haut. Faire de la politique était un plan de carrière possible, mais pas aussi tôt », pensait l’ancienne vice-présidente de l’ONG européenne Jeunes Musulmans d’Europe, qui se voyait plutôt évoluer dans la société civile. Depuis son exil parisien, elle avait entretenu des rapports distants avec la Tunisie, avant d’y revenir pour les vacances à partir de 2007 à la faveur d’un assouplissement du régime de Ben Ali.

Elle découvre un pays aux codes sociaux inconnus, mais aussi l’interdiction de port du voile et la chape de plomb pesant sur la vie politique. Bien qu’elle assure avoir pu « pratiquer sa religion en toute liberté » en France, elle reconnaît avoir pâti de l’islamophobie. « J’ai été virée d’un cours à cause de mon voile, tous savaient que c’était contraire à la loi mais personne n’a rien dit », raconte cette native de Tunis dont la famille est originaire de Tataouine (Sud).

Un discours fédérateur

La chute de Ben Ali en 2011 permet à cette lectrice assidue de Maupassant et de Jane Austen de revenir en Tunisie à l’occasion d’un stage à la Banque africaine de développement (BAD). Dans un pays en ébullition, Sayida constate les fractures et les difficultés du vivre-ensemble. Elle s’étrangle quand, un jour, un progressiste approuve ses positions pour regretter aussitôt qu’elle porte le voile, mais elle ne verse pas pour autant dans l’extrémisme.

À l’époque, elle fréquente la mosquée El-Fath, avant que les salafistes n’en prennent possession. Elle s’en éloigne aussitôt – « je n’avais pas envie de prier comme un animal parqué dans un coin de la mosquée » – et se dit favorable au contrôle du discours religieux dans les mosquées. Élue en 2014 dans la circonscription France Nord, elle découvre l’Assemblée des représentants du peuple (ARP).

« Il n’y a pas de mode d’emploi, on apprend sur le tas », confie la députée, dont le profil atypique et les propos qui tranchent avec le discours islamiste classique séduisent les médias. Elle gagne en visibilité, contribuant ainsi à insuffler à Ennahdha l’énergie et la fraîcheur d’une jeune génération qui veut distinguer pratique religieuse et action politique.

À ses détracteurs, qui lui reprochent de servir d’alibi au parti, Sayida Ounissi, membre de la commission de législation générale de l’ARP, répond invariablement qu’elle milite pour « un État de droit garantissant les libertés publiques, une économie sociale réconciliée avec les lois du marché, un développement du partenariat public-privé pour permettre à la diaspora d’investir dans ses lieux d’origine, la réduction de la fracture numérique pour assurer à tous l’accès à la communication, sans oublier la lutte contre le terrorisme ». Un credo auquel cette fan de la série américaine Breaking Bad entend bien se tenir dans l’accomplissement de sa mission en matière de formation professionnelle.

Sans perdre son sourire, elle a, dès sa prise de fonctions, pris la mesure de la tâche : « Une semaine après mon installation rue Ouled-Haffouz, le constat est clair. Les idées sont là, la volonté n’est pas loin, mais l’exécution est le maillon faible pour le moment. » Elle n’en a pas moins une idée précise de la démarche à adopter. « L’orientation stratégique sera transversale, et la mise en œuvre des mesures sur lesquelles nous allons nous concentrer va toucher un nombre important de secteurs », assure la secrétaire d’État, qui mise sur les technologies de l’information et de la communication (TIC).

Féministe

« Il s’agit d’un espace créateur d’opportunités économiques et de réalisations aux niveaux professionnel et personnel. Ça permet à notre pays de rayonner à l’international et de diffuser un label tunisien en matière de création et d’innovation », souligne-t‑elle. Elle pourra compter sur le soutien d’Imed Hammami, son ministre de tutelle, et de Zied Ladhari, prédécesseur de celui-ci, qui avait préparé « le financement et tracé les lignes d’une mise à niveau de la filière pour répondre aux besoins des entreprises en matière de compétences et d’apprentissage ».

Un point qu’avait particulièrement souligné Rached Ghannouchi, président d’Ennahdha, lors du 10e congrès du parti, en mai 2016. Le leader islamiste avait conforté Sayida Ounissi dans son statut de figure montante du parti. Après avoir intégré le bureau exécutif du mouvement, elle a été l’un des membres les plus en vue de la délégation entourant Ghannouchi lors de sa visite officielle à Paris, en juin 2016, épatant les médias par son aisance en français.

Elle nous a prouvé qu’il pouvait y avoir un modèle de femme tunisienne, musulmane, éduquée, libre, mille fois libre

À l’opposé de la tendance dominante au sein du parti, Ounissi défend le bilinguisme comme un atout et une richesse, au point de rédiger systématiquement ses commentaires sur les réseaux sociaux en arabe et en français.

Issue d’une famille où tous les enfants – deux filles et trois garçons – ont reçu la même éducation, Ounissi a également repris, avec sa sœur, son alter ego, le flambeau féministe transmis par une mère assistante maternelle qui n’hésitait pas à l’emmener dans les manifestations dès son enfance. Elle souligne combien ce soutien inconditionnel lui est essentiel et se souvient avec émotion de la manière dont sa mère a géré la logistique de sa campagne électorale en 2014, tout comme ses récentes fiançailles, début août.

Dans son panthéon féministe, Aïcha Dhaouadi, une militante islamiste qui a subi les sévices des sbires de Ben Ali, tient une place particulière. « Elle nous a appris à être des femmes, elle nous a enseigné une religion débarrassée des préjugés et des traditions qui nous enferment dans un carcan, s’enthousiasme Sayida Ounissi. Elle nous a prouvé qu’il pouvait y avoir un modèle de femme tunisienne, musulmane, éduquée, libre, mille fois libre. »


Féminisation à marche forcée

Les femmes représentent la moitié de la population et du corps électoral, ce qui les rend incontournables. Même si c’est à la faveur de la loi électorale, qui a imposé la parité et qu’elle a d’ailleurs soutenue, Ennahdha a paradoxalement mieux réussi à féminiser ses rangs que ses rivaux modernistes, puisant dans le vivier de l’Union générale tunisienne des étudiants (UGTE), syndicat de tendance islamiste et dont l’avocate et députée Farida Labidi est l’archétype, mais aussi dans le milieu associatif. Ennahdha s’est ainsi donné l’image d’un parti intégrant dans sa dynamique sa composante féminine. Cette évolution a commencé dès 2011 lors du débat sur le code électoral, auquel les militantes islamistes ont pris une part active – au premier rang desquelles Meherzia Labidi, qui deviendra ensuite vice-présidente de la Constituante. Mais cela n’a pas empêché quelques erreurs de casting, comme l’élue Sonia Ben Toumia, qui s’était distinguée par des déclarations intempestives. Mais, entre le scrutin de 2011 et les législatives de 2014, Ennahdha, dont le bureau exécutif est largement masculin, a affiné son approche et écarté les figures controversées, réussissant à aligner 26 femmes sur les 69 députés que compte son groupe parlementaire. En matière de représentativité, aucun parti n’a fait mieux. Les islamistes ont tenté de reproduire cette stratégie au niveau gouvernemental, mais ils y ont renoncé faute de candidates compétentes.

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