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France : qui sont les décoloniaux, ces nouveaux militants antiracistes qui volent de leurs propres ailes ?

À Paris, le 30 juillet. Rassemblement en hommage à Adama Traoré, décédé à la suite de son arrestation par les gendarmes à Beaumont- sur-Oise. © Valérie Dubois/hanslucas

Fini la collaboration avec les partis politiques. Désormais, la frange radicale des militants antiracistes français se veut pleinement autonome. Hyperactifs sur les réseaux sociaux, ces « décoloniaux » ont-ils du poids pour autant ?

Alors que le débat sur le burkini échauffait encore les esprits, l’organisation à Reims, fin août, d’un « camp d’été décolonial », présenté comme une « formation politique » de quatre jours réservée exclusivement aux personnes « concernées par le racisme d’État », a suscité une tempête de protestations. Les détracteurs de ce rendez-vous – qui n’a réuni que 200 personnes – se sont déchaînés sur les réseaux sociaux, le taxant de racisme, car interdit aux Blancs.

Il aura fallu un article du New York Times, le 2 septembre, dans lequel des Françaises de confession musulmane dénoncent un « climat islamophobe en France », pour que Manuel Valls, l’une des personnalités de gauche à avoir soutenu les arrêtés anti-burkini, sorte de son silence.

Le racisme et l’islamophobie ancrés dans la société

Dans une tribune intitulée « En France, les femmes sont libres », publiée le 5 septembre dans le Huffington Post, le Premier ministre souligne le manque de rigueur de la journaliste américaine qui aurait donné la parole uniquement à des participantes de ce « scandaleux » camp d’été « interdit – je cite – aux “personnes à la peau blanche” ! ». Des accusations rejetées catégoriquement quelques jours plus tard par le journal américain.

Avec cette nouvelle polémique, Valls place les chantres de l’antiracisme au cœur du débat national. En première ligne, Sihame Assbague, 29 ans, coorganisatrice du camp décolonial , qui s’impose peu à peu comme la figure de proue d’une nouvelle génération de militants.

« Il y a un racisme extrêmement bien installé en France, explique-t-elle. Il puise ses racines dans l’histoire esclavagiste et coloniale. L’islamophobie, par exemple, n’est qu’une mutation de ce racisme : au fil des siècles, on est passé d’un racisme biologique à un racisme culturel, perçu comme plus “respectable” car il reposerait sur des valeurs de progrès. »

Duo de choc 2

Selon ces militants, l’État est une machine à exclure les populations issues de l’immigration coloniale, et, pour le contrer, la non-mixité de leur organisation politique s’impose. Au moins dans un premier temps. « La non-mixité [du camp] s’est transformée dans de nombreux médias en un slogan choc : “interdit aux Blancs”, s’indigne Assbague. Ce qui gêne, c’est que les descendant(e)s de l’immigration postcoloniale s’organisent en toute autonomie, sans tuteur, sans observateur, sans traducteur. C’est ça qui a déchaîné les passions. »

Militants antiracistes intellectuels

Parmi les intervenants que cette non-mixité n’a pas refroidis figurent Hanane Karimi, doctorante en sociologie et porte-parole du collectif Les femmes dans la mosquée, Marwan Muhammad, président du Collectif contre l’islamophobie en France, la politologue Françoise Vergès et le sociologue Marwan Mohammed. Tous ont accepté de prêter leur voix à un antiracisme new-look.

Pour Houria Bouteldja, « nous serons des mendiants tant que nous ne nous déciderons pas à rompre avec nos tuteurs, ceux qui décident pour nous, sans nous et contre nous »

Ses hérauts sont désormais des diplômés de Sciences-Po ou de l’université. Leurs références ? Les inusables Frantz Fanon et Aimé Césaire. Leur credo ? Tirer un trait sur une longue série de déceptions. Trente ans après la Marche pour l’égalité et contre le racisme menée par Toumi Djaidja en 1983, plus question de tomber dans le piège de la récupération politique ! Fini SOS Racisme, placé sous la férule du Parti socialiste, et dont le bilan se résume au slogan « Touche pas à mon pote ».

L’heure n’est plus à la coopération avec les grands partis. L’indépendance politique est dans l’ADN de cette nouvelle génération de militants, qui s’inscrit dans la lignée anti-impérialiste et anticapitaliste du Parti des indigènes de la République, créé en 2005 par l’écrivaine franco-algérienne Houria Bouteldja. « Nous serons des mendiants tant que nous ne nous déciderons pas à rompre avec nos tuteurs, ceux qui décident pour nous, sans nous et contre nous », écrit cette dernière dans son livre Les Blancs, les Juifs et nous.

Un usage massif des réseaux sociaux

Les propos de ces néo-anticoloniaux sont forts, outranciers parfois. Mais quel est leur poids réel ? Leur volonté d’indépendance ne leur permet pas de disposer des moyens financiers de ces institutions que sont devenus la Licra, le Mrap ou le Cran. Ils s’appuient donc sur les réseaux sociaux pour recruter et se fédérer. Comme à Paris, le 23 juillet, où près d’un millier d’entre eux, tout de noir vêtus, ont répondu à l’appel du collectif Black Lives Matter France (BLMF), exporté des États-Unis.

Discrimination à l’embauche, mal-logement, violences policières… L’actualité apporte de l’eau au moulin de cette jeunesse qui dénonce le « racisme d’État » à l’œuvre dans une société française plus encline à dénoncer les malheurs des Africains-Américains que ceux de sa propre communauté noire.

En France, l’initiative est venue d’une trentenaire parisienne originaire de Guyane, Magali Fontaine. La pétillante animatrice d’Ode à l’ethnic, un blog consacré à la beauté noire, s’était émue qu’après la mort d’Alton Sterling et de Philando Castile, abattus par des policiers aux États-Unis en juillet, aucun mouvement hexagonal n’ait exprimé sa solidarité. « J’ai lancé un appel sur ma page Facebook [8 000 fans], qui a été massivement relayé », explique-t-elle. Entre-temps, en France, Adama Traoré meurt lors de son arrestation par des gendarmes, alors qu’il venait de fêter ses 24 ans. L’affaire fait la une de la presse, New York Times inclus.

S’appuyant sur un label qui a fait ses preuves, BLMF offre alors à ces petits groupes de militants l’occasion de sortir du maquis. On y retrouve des associations bien connues de la dissidence antiraciste, comme la Brigade antinégrophobie. Formée en 2005, année des émeutes dans les banlieues et de l’incendie de l’hôtel Paris-Opéra, qui abritait des familles africaines sans papiers (24 morts), elle rassemble des activistes identifiables à leur tee-shirt noir barré d’inscriptions blanches.

La seule vitrine de ces adeptes du secret est une page Facebook qui compte près de 20 000 fans. Pour son porte-parole, Franco Lollia, un quadragénaire guadeloupéen qui se définit comme un « Afro-Caribéen », BLMF ne vise pas à mimer les États-Unis mais à « profiter de cette vague pour poser la question noire en solidarité [sic] avec tous les Noirs : le dénominateur commun aux États-Unis, en France et partout dans le monde, c’est la négrophobie »

Une minorité  rendue « invisible »

Pour Naa-Boakye Prempeh-Beke, un Français de 39 ans d’origine ivoiro-togolaise, actif au sein d’un petit collectif panafricain, Associations unies et solidaires pour l’Afrique et sa renaissance (Ausar), qui participe aussi au mouvement BLMF, la question noire reste problématique en France « sous prétexte que la République est une et indivisible ».

« En principe, nous sommes égaux en droit ; dans les faits, il y a un décalage, résume-t-il. Nous nous sommes levés en France avec BLMF pour soutenir les victimes des violences policières aux États-Unis, et aussi pour mettre l’État français face à sa propre hypocrisie quand il dénonce ces violences outre-Atlantique. Il semble incapable de regarder son passé meurtrier et colonial. La France accepte mal la greffe que nous sommes. »

Du côté des grandes organisations antiracistes, on a du mal à se positionner. Bien qu’il n’y ait pas été convié, Louis-Georges Tin, le président du Cran, ne s’offusque pas du choix de la non-mixité du camp décolonial et préfère souligner l’absence de mixité au sein de l’élite française. « Il serait paradoxal qu’un mouvement antiraciste soit dirigé par des personnes qui ne subissent pas le racisme.

À partir des années 2000, on a vu émerger de nouveaux mouvements de lutte dirigés par des militants racisés. Ce sont des combats qui doivent être menés par nous et pour nous. Cette génération de militants est dans une logique de spécialisation. »

Du côté de l’État, au sein de la Délégation interministérielle à la lutte contre le racisme et l’antisémitisme (Dilcra), représentée par Gilles Clavreul, on se dit épuisé par les polémiques à répétition. Les actions menées dans les écoles, les formations à l’antiracisme dans les quartiers ou les derniers chiffres témoignant de la diminution des actes islamophobes sont noyés dans le brouhaha de la « polémique burkini ».

« Éveil de la conscience noire »

Un dialogue avec les « décoloniaux » semble même impossible. « Leurs thèses sont dangereuses, ils ont refusé la présence des journalistes dans leur camp, ils ont des méthodes qu’on n’avait vues qu’aux meetings du Front national, on ne peut pas débattre avec eux », déplore Gilles Clavreul.

Assiste-t-on à la naissance d’un mouvement de fond ? À une prise de conscience noire ? « On peut constater un éveil ici ou là. Mais à qui profite toute cette ébullition ? Qui entretient l’illusion d’une montée des communautarismes ? » nuance Franco. Pour ces militants, c’est justement l’une des caractéristiques du racisme d’État que de rendre visibles ou invisibles certains groupes identitaires, afin d’alimenter des polémiques qui sont autant de contre-feux.

Ils appellent à porter un regard d’ensemble sur la condition des Noirs dans le monde, Afrique incluse. « BLMF va s’intéresser aux thématiques qui touchent au franc CFA, à la diplomatie française, aux intérêts des grandes entreprises sur le continent africain, annonce Magali Fontaine. Notre combat est global. »

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